mardi 3 novembre 2015

"Les meilleures marionnettes ne savent pas qu'elles ont des fils".

A notre époque où reboots, prequels et rajeunissements cosmétiques de vénérables héros se multiplient, d'autres ont droit à une belle poussée d'adrénaline en guise de cure de jouvence forcée. Voilà juste 40 ans, Robert Redford devenait "le Condor", dans l'adaptation cinématographique des "Six jours du Condor". En 2015, ce même Condor, qui a pris de l'âge, a changé une énième fois d'identité, a pris un sacré coup de vieux et essaye de mener une vie paisible de fonctionnaire lambda, reprend du service pour une nouvelle aventure dans "les derniers jours du Condor", publié récemment aux éditions Rivages par James Grady. Ce thriller d'espionnage assez classique mais mené tambour battant, repose beaucoup sur les personnages qu'il met en scène mais réserve aussi, dans son final, quelques surprises assez glaçantes. Et, dans cette urgence, le héros va devoir coûte que coûte muer de Condor en phénix pour redevenir l'agent d'élite qu'il fut, s'il veut sauver sa peau...



Il s'appelle Vin, a la soixantaine et travaille dans les sous-sols de la Bibliothèque du Congrès, à Washington, où il trie des livres et des revues qui lui arrivent sur des chariots. D'un côté, ceux qu'on conservera, de l'autre, ceux qui finiront à l'incinérateur. Pas le Pérou, mais des journées bien remplies entouré de photos, de textes, d'histoire dont il ramène, le soir venu, des fragments chez lui.

Mais Vin n'est pas tout à fait cet anonyme vieux bonhomme. Non, il est un PNSS, comprenez, dans le jargon des services secrets, un Personnel Nécessitant une Supervision de Sécurité. Sous l'identité de Vin, énième légende d'une longue carrière, mais pas la plus glorieuse, c'est certain, se trouve celui qu'on a longtemps connu sous le nom de code du Condor.

Un agent qui a, en quatre décennies, signé quelques-unes des plus héroïques pages de l'histoire de la CIA. Avant de péter les plombs et de finir dans un asile de fous, au fin fond du Maine, où l'on prend en charge (comprenez : on met au rencart) les agents trop cabossés, trop vieux, traumatisés par ce qu'ils ont vu ou fait (un cadre qui était l'un des décors principaux d'un précédent roman de James Grady, "Mad Dogs").

Récemment revenu à la vie civile, celui qu'on appelle donc désormais Vin reste sous étroite surveillance. Pharmaceutique, d'abord : un monceau de pilules à avaler quotidiennement, sans doute pour être sûr de la garder sous contrôle. Ensuite, par des visites d'assistants sociaux un peu particuliers, puisque membre d'une discrète officine, comme il y en a tant aux USA depuis le 11 septembre, la DORN.

Ce jour-là, ce sont Peter et Faye, en tout cas, c'est sous ces prénoms qu'ils se présentent, qui viennent voir Vin et s'assurer que tout va bien. Enfin, que Condor prend bien ses médocs, qu'il est bien docile, qu'il se croit bien toujours fou et qu'il a bien oublié tout ce qui pourrait, en cas de révélation, être un problème pour l'agence.

A quelques détails, sans savoir vraiment ce qu'ils ont fait, on comprend que la mutation de Peter et Faye à la DORN ne relève pas de la promotion mais plutôt d'une habile mise au placard... Baby-sitter les agents borderline, ce n'est pas franchement le boulot qu'on confie aux agents d'élite. Une espèce de purgatoire pour agents ayant foiré dans les grandes largeurs...

C'est peut-être ça qui explique la nervosité de Peter, lorsqu'il arrive chez Vin. L'agent fait subir à Condor un traitement de choc, teinté d'un mépris qui surprend même jusqu'à Faye. Là encore, on comprend que la jeune femme n'est pas là depuis longtemps et que Peter est son partenaire depuis peu, car elle apprécie moyennement son numéro.

En revanche, elle regarde Condor avec bienveillance. L'homme qu'elle a devant elle n'a vraiment rien de la menace qu'on semble redouter en haut lieu. Il est usé, il a des absences, il entend des "clongs", comme il dit, des espèces de souvenirs rejaillissant par association d'idées, lorsqu'il écoute de la musique à la radio, par exemple, mais qu'il ne sait pas vraiment identifier...

Cette visite achevée, chacun reprend sa vie. Vin retrouve son intimité, chamboulée par ce passage mouvementé, et reprend ses habitudes. Oh, Condor n'est plus que l'ombre de lui-même, c'est certain, mais il est plus lucide que ne le croient ses chiens de garde. A la recherche de qui il a été, de ces souvenirs qui s'obstinent à le fuir...

Hélas pour lui, le déclic qui va vraiment lui remettre les pieds sur terre va s'avérer pour le moins violent... Le lendemain de la visite de la DORN, au retour de la Bibliothèque, Vin découvre Peter dans son salon. Mort. Après l'avoir tué, son ou ses assassins l'ont crucifié au mur avec les propres couteaux de Vin, pris dans sa cuisine...

L'instinct du Condor se réveille aussitôt, comme un réflexe longtemps refoulé. Il sait aussitôt qu'on l'a piégé. Qui ? Pourquoi ? Aucune importance, pour le moment, il sait qu'il doit fuir avant qu'on découvre Peter et qu'on lui fasse porter le chapeau. Il ne se fait aucun doute, il est désormais une cible et il va lui falloir dépoussiérer illico ses vieilles compétences toutes rouillées pour disparaître dans Washington...

Mais, il sait également qu'il va devoir trouver qui sont les assassins de Peter pour prouver son innocence. Une mission bien complexe pour un agent loin d'être au meilleur de sa forme. Seul contre tous, il va pourtant bénéficier d'un renfort bienvenu : celui de Faye. Mais, à deux contre... des ennemis supérieurs en nombre et forcément plus puissants, le danger de finir truffés de plomb est énorme...

Je ne vais pas plus loin dans l'histoire, mais vous voyez que c'est somme toute une trame classique. Mais la magie Grady opère. D'abord, parce que c'est terriblement efficace. Ensuite, parce qu'on ne sait absolument pas qui sont ceux qui veulent abattre le Condor. Enfin, parce que Vin n'a plus grand-chose de l'agent qu'incarna Redford à l'écran.

Intéressant d'évoquer l'adaptation cinéma et ce premier roman de la série mettant en scène cet espion. Jusque dans le titre de ces livres, il semble y avoir un lien. Comme deux extrémités qui se reflètent. L'histoire n'est pas loin d'être la même, des agents tués il y a quarante ans et une enquête dangereuse avec un tueur dans la nature, et là, un agent tué, des tueurs dans la nature, une enquête tout aussi dangereuse.

Mais le contexte, lui, a énormément changé. Finie, la Guerre Froide et l'opposition des deux blocs, espionnage, contre-espionnage classique, les taupes, les infiltrations, etc. Désormais, cette donne a complètement changé. Et plus encore depuis le 11 septembre. Depuis que le monde du renseignement américain, humilié, ridiculisé, a implosé.

A l'image de la DORN, que met en scène Grady, le renseignement US fourmille d'officines plus ou moins secrètes, qui dépendent d'on ne sait plus trop qui, ne rendent de compte qu'à on ne sait pas trop qui et font leur petite tambouille dans une opacité à côté de laquelle le fog londonien est aussi transparent qu'un ruisseau d'eau pure.

Il y a quarante ans, l'ennemi était exterieur. Désormais, il peut parfaitement venir de l'intérieur, d'un pays fou de peur de assoiffé de revanche après la catastrophe de 2001. "Mad dogs" dénonçait très clairement la raison d'Etat, mais dans "les derniers jours du Condor", y a-t-il encore un Etat ? On se le demande, car les supérieurs de Faye semblent complètement dépassés.

Bienvenue dans l'ère de la paranoïa, où le contrôle est le nerf d'une guerre menée contre un ennemi bien souvent invisible. Là encore, une des grandes différences entre les deux époques du Condor. Vin, appelons-le ainsi, est un espion à l'ancienne, même pas fourni en gadgets hi-tech par Q. Mais, désormais, le monde est dans le viseur d'un arsenal technologique qui prend le dessus sur l'humain, réduit à un simple exécutant de basses oeuvres.

Il y a dans "Les derniers jours du Condor", des aspects qui vous rappelleront peut-être une série télévisée récente. Je ne dis pas laquelle, bien sûr, ce serait donner trop d'indices. Mais, sur ce canevas, James Grady brosse une histoire qui fait simplement froid dans le dos. "Meilleur des mondes", "1984", "Minority report", vous me voyez venir, non ?

Oui, le contrôle... Quand c'est un Etat qui en tient les rênes, même démocratique, ça n'a rien de franchement rassurant, on le voit sans cesse. Mais, ici, qui sont ceux qui tiennent les rênes et dans quel but ? Comment qualifier ce pouvoir qui referme ses serres sur un pays au point de représenter une menace pour tout citoyen ?

Et puis, il y a les personnages. Je me concentre sur les deux principaux, Condor et Faye. Condor dicte le rythme. Ensuqué, au départ, il se retrouve dans l'obligation de refaire surface, et vite, pour ensuite reprendre la main. Comme au bon vieux temps. Redevenir Condor, craint et respecté, et non plus Vin, le pré-retraité sous camisole chimique, plan-plan et effarouché comme un lapin pris dans les phares d'une voiture.

Proie et chasseurs, chasseur et proies, le refrain, là encore, est connu, mais cela s'opère avec au centre de tout, un personnage devenu un antihéros parfait. Vous me direz, un bon agent secret sait passer inaperçu, forcément, mais là, le Vin du début du livre, malgré certaines précaution, n'a plus rien à voir avec un des agents les plus fameux de la CIA.

Le Condor a alors du plomb dans l'aile et la plume terne et clairsemée... Mais, c'est un animal plein de ressource, un rapace qui retrouve vite l'instinct. "Les derniers jours du Condor", c'est aussi cette métamorphose d'un agent au rebut retrouvant de sa superbe, simplement pour espérer survivre. Mais, jusqu'où pourra-t-il mener cette mue ?

Et puis, il y a Faye. Et une évidence qui apparaît très tôt : un lien évident entre ces deux personnages. Non, pas celui que vous croyez, gros dégoûtants ! Non, là encore un effet miroir : Vin se revoyant dans ses plus belles années à travers Faye et Faye comprenant ce qu'elle pourrait devenir si elle se laisse bouffer par ce job de fou, cette pression permanente qui vous écrase et vous isole.

Maître et disciple ? Si l'on veut, mais je ne suis pas sûr que ce soit vraiment cela qu'installe James Grady. En revanche, il trace le chemin idéal que Faye, si elle s'en sort, pourrait suivre. Compétente, efficace, c'est un agent plein d'avenir qui a déjà pourtant en tête quelques fantômes. Tellement moins que dans celle de Condor, mais elle est encore débutante, ou presque.

On se dit que c'est Faye qui va prendre les choses en main dans cette histoire. C'est elle qui est dans le bon mood, contrairement à Condor qui doit d'abord sortir de sa voie de garage et remettre la machine en route. Mais, c'est aussi une jeune femme encore pure, pleine d'idéal. Pire, elle a des états d'âme, elle n'a pas encore revêtu sa carapace inexpugnable qui fait le bon agent, la bonne machine à tuer.

Le tandem qu'il compose se complète parfaitement, les forces de l'un compensant les faiblesses de l'autre. Mais les faiblesses tiennent une grosse place, chez l'un comme chez l'autre. Ils sont fragiles, chacun à leur manière, face à des adversaires qui ne reculeront devant rien. Mais Faye est un personnage encore en pleine éclosion, qui demande à se polir.

La cavale de Condor et Faye a tout pour mal se terminer. Mais qu'entend-on par mal ? Si l'on s'en tient à un point de vue classique, la mort, de l'un, voire des deux. Pourtant, après avoir refermé "les derniers jours du Condor", je me suis demandé si, effectivement, ce roman ne se terminait pas mal, d'une toute autre façon.

Oui, je parle de façon cryptée, c'est vrai. Alors, disons les choses autrement : ce qui se passe dans la dernière partie du livre ouvre des portes qui mènent à des situations pas franchement radieuses, on peut le craindre. Grady s'arrange pour laisser planer un sacré doute qui efface subitement la frontière ténue entre bien et mal.

Je ne suis que lecteur, je fais marcher mon imaginaire, et il s'est emballé après les dernières pages lues. Je me suis mis à envisager ce qui pourrait se passer après... A ma façon, bien sûr. Il semble que je ne sois pas le seul, puisque, si j'en crois les bibliographies anglo-saxonnes de James Grady, un autre roman est sorti, qui a tout l'air d'une suite... Alors, patientons, pour ce qui pourrait être l'apothéose d'un des personnages les plus marquants de la littérature d'espionnage : le Condor.

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