dimanche 1 novembre 2015

"La mer va partout où elle veut".

J'étais parti sur un titre du genre "c'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme, tintintin..." et puis, je me suis dit qu'un tel roman mettant en valeur l'élément marin méritait qu'on aille piocher dans ses pages le titre du billet. Alors, voilà, il y a cette petite phrase, pas si anodine que cela, car voici un roman où la mer est un personnage à part entière et elle n'est pas la seule, j'essaierai de vous en convaincre. Cap au "Nord nord ouest", roman de Sylvain Coher, paru en début d'année chez Actes Sud, et retrouvailles avec cet auteur à qui j'avais consacré un des premiers billets de ce blog, un des premiers aussi à se faire remarquer, pression, fierté... Après "Carénage" et sa moto, voici dont un livre à la fois très différent et pourtant si proche, que la passion de son auteur pour la mer et la navigation alimente, sans angélisme, mais avec un immense respect. Et des personnages qui frappent le lecteur...



Ils s'appellent Lucky et le Petit. Deux jeunes hommes, le Petit étant même encore adolescents. Deux garçon en marge, mais surtout, comprend-on à demis mots, en fuite. De gros soucis, du côté de la Ligure les ont obligés à prendre leurs distances, par tous les moyens, et ils se sont mis en tête de gagner l'Angleterre pour y démarrer une nouvelle vie.

Voilà comment ils ont traversé la France du sud-est au nord-ouest. Ils n'ont pas choisi d'aller à Calais, itinéraire le plus logique, mais aussi le plus surveillé. C'est donc en Bretagne qu'ils sont, du côté de Saint-Malo, espérant traverser la Manche. Ils vivent d'expédiant, de vols (voitures pour se déplacer, liquides et chèques pour financer la vie quotidienne, etc.), en attendant de trouver le bon moyen d'aller où ils veulent.

Alors qu'ils zonent dans le coin, Lucky a dragué et emmené avec lui une fille, d'ailleurs, on ne saura jamais son nom, elle ne sera jamais que la Fille. Une ado, elle aussi, issu de milieux aisés de la ville, mais qui est attirée par les mauvais garçons, ou cherche simplement une liberté que son milieu d'origine ne lui offre pas.

Les voilà tous les trois en vadrouille, au grand dam du Petit, à la fois inquiet de la gêne que peut occasionner la présence de la fille à leurs côtés, mais aussi, bien qu'il ne veuille pas se l'avouer, jaloux de la relation entre son pote et la demoiselle, plutôt sexy... Il faut s'y faire, Lucky n'a pas l'air de vouloir larguer la Fille, qui s'accroche, malgré tout.

Pourtant, l'errance a ses limites. Le trio va devoir faire un choix : passer en Angleterre par les voies légales, le ferry, en l'occurrence, ou bien, continuer dans sa veine marginale. Après tout, voler un bateau, ça ne doit pas être très sorcier, peut-être pas plus que ces voitures modernes, bardées d'électronique...

Leur choix se porte sur un voilier qui semble bien seul, dans une rade, le Slangevar. Et vogue la galère ! Sûrs d'eux, impatient de toucher rapidement le sol anglais et d'y relancer une vie au point mort, ils se jettent à l'eau, c'est le cas de le dire. D'autant que, sur les trois, seule la Fille a une courte expérience de navigation...

Débute alors le coeur de ce roman, la traversée...

Je vous laisse découvrir la suite, même si, vous devez vous en douter, il ne s'agit pas d'une simple balade de plaisance qui commence là. Ces trois jeunes êtres, en quête de liberté, cherchant à rompre leurs amarres, au sens figuré de l'expression, vont se lancer dans une aventure pour laquelle ils ne sont sans doute pas taillés.

On a un trio, on a un bateau, on a la mer, immense, autour d'eux. On a une sorte de huis-clos particulier, car il est à ciel ouvert, les trois personnages tenant difficilement tous ensemble dans la cabine du voilier. Mais, dedans ou à l'extérieur, ils sont bien prisonniers sur le Slangevar, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une terre d'accueil.

Ce qui frappe, c'est que cet embarquement devait marquer une sorte de libération pour le Petit et Lucky, la fin de la fuite et le point de départ d'une nouvelle ère, tandis que, pour la Fille, c'est aussi la possibilité de s'éloigner d'une famille au sein de laquelle elle ne s'épanouit manifestement pas. Mais la mer n'est pas la route.

On ne sait rien du trajet entre l'Italie et la Bretagne, mais on devine qu'ils n'ont pas connu trop de souci en chemin. On a des bribes concernant ce qui a provoqué leur départ en urgence, mais pas de faits concrets, pas de récit... On comprend que les deux garçons sont en rupture depuis un bon moment déjà, mais que, jusque-là, ils avaient toujours une laisse au cou.

Ces liens, ils les ont rompu mais une menace demeure, d'où cette sensation de fuite dans la première partie du livre. En revanche, lorsqu'ils embraquent sur le voilier, alors, ils ont l'impression d'avoir gagné. Naïfs, ignorants de ce qu'est la mer, une fois qu'on s'éloigne du bord, ils ne se doutent pas encore qu'ils vont changer d'adversaire et que le nouveau est redoutable, mais surtout imprévisible.

Oui, la mer, ce n'est pas juste un décor, c'est un personnage à part entière de "Nord nord ouest", un élément que ne maîtrisent pas les personnages de chair et d'os (qui le pourrait, de toute façon ?). La où la route les a laissés tranquilles, voilà les garçons pris dans ce piège polymorphe, plein de pièges, capable d'une immense violence, aussi.

Les repères sont chamboulés, impossibles à remettre en place dans ce contexte inlassablement mouvant. La mer devient vivante sous leurs yeux, Léviathan à elle seule, menaçant de les engloutir, comme la baleine avec Jonas, avec la certitude qu'elle ne les recracherait pas par la suite dans le même état...

Face à elle, les garçons sont totalement impuissants, ils ignorent tout d'elle, ne l'ont côtoyé que de loin, comme un décor, et rien de plus. La Fille a un peu plus d'expérience, de jugeote, aussi, mais elle n'a rien fait pour les dissuader de partir dans ce sens, sans arme pour se défendre, sans compétence pour dompter cet adversaire d'un genre inédit.

Nul doute que ceux que Lucky et le Petit ont laissé derrière eux représentent un fort danger, eux aussi. Mais, ce sont des hommes, avec des armes que les garçons connaissent. Ils peuvent les embrouiller, les semer, peut-être, se faire oublier... Une fois sur l'eau, plus rien n'est pareil, ils sont dans la gueule d'un loup qu'ils n'ont même pas vu s'approcher.

Toutefois, limiter ce roman à la contribution de la mer serait une erreur. Il y a un dernier personnage-clé dont il nous faut parler : le bateau. J'ai choisi de le nommer, dans ce billet, mais en mettant son nom, Slangevar, en italique. Pas Sylvain Coher, qui fait de cette coquille de noix un être vivant. Peut-être pas un humain, mais quelque chose d'animal.

Oui, Slangevar perd rapidement son italique, pour devenir le nom d'une espèce de cheval des mers, cherchant à sauter par-dessus les vagues, à adapter son rythme à celui de son terrain de jeu, du trot au galop, s'emballant parfois quand la mer se déchaîne. Sur sa croupe, ses cavaliers sont bien secoués, s'accrochant à ses crins, la selle, les rênes, comme ils peuvent, sans vraiment contrôler sa fougue.

Comment ne pas saluer, à ce point, l'écriture de Sylvain Coher qui sait rendre vivants mer et bateau par la finesse de ses descriptions. J'ai retrouvé là, la même force que dans "Carénage", lorsque l'humain et la machine se fondaient pour donner naissance à une seule créature hybride, presque fantasmagorique.

Ici, la fusion est délicate... Les trois gamins et leur bateau, c'est un peu la rencontre de l'huile et du vinaigre, ça émulsionne, rien de plus. En revanche, "Nord nord ouest" devient une espèce de combat permanent entre ce bateau livré à lui-même par un équipage incapable de le contrôler, et cette mer, qui se veut maîtresse chez elle. Achab Slangevar contre une Moby Dick d'eau et de sel...

Sylvain Coher est un passionné de mer et de navigation et cela se sent. D'abord, parce que l'on voit qu'il connaît son sujet, contrairement à ses personnages (et n'en déplaise à certains lecteurs, oui, il y a du vocabulaire spécifique, et alors ? Un tour sur un moteur de recherche et l'on comprend ce qui se passe...), ensuite parce qu'il évoque la mer avec un respect dû à son rang.

Oui, il aime cet élément, mais s'il l'apprécie, c'est sans doute aussi pour cela, parce qu'elle est libre, imprévisible, indomptable, cette mer. Son respect est teinté de cette crainte que nous devrions tous ressentir face à la nature sauvage, qui devient vite hostile. Un élément que l'Homme ne pourra jamais maîtriser, qui sait le rendre modeste (enfin, s'il a deux sous de raison) et qu'il doit donc respecter pour sa puissance.

Sylvain Coher se met d'ailleurs à son service pour la magnifier par ses mots, sans jamais l'édulcorer. Oui, elle es dangereuse, cette mer, mais elle est aussi splendide, superbe et généreuse. D'étale à démontée, reflétant le soleil ou devenant d'un gris métallique qui ne dit rien qui vaille, habitée par une faune et une flore riches ou désertée par tous, devant sa colère, elle passe sous sa plume par tous les états.

J'ai lu, encore, oui, je sais, je ne devrais pas, ça me fait du mal, que ce roman met en scène des personnages pas sympas auxquels on ne s'attache pas. Désolé pour ces lecteurs... Non, Lucky et le Petit ne sont pas des anges ou des êtres parfaits. Mais ils sont perfectibles. Ne pas percevoir la dimension initiatique de ce roman, c'est passer à côté. S'ils s'en sortent, alors, ils seront changés, profondément. Et pour le meilleur.

Ils auront appris, ils auront grandi, quitté définitivement l'enfance. Ils resteront peut-être rebelle face à l'humain, si souvent nuisible, mais ils ne se frotteront plus à la mer sans s'y préparer et sans mesurer les risques. "Nord nord ouest" a un côté picaresque, même s'il n'y a pas vraiment de dimension comique comme le réclame ce genre, même si ce n'est pas une société humaine qui crée les accidents mais la mer.

Bien sûr qu'on s'attache à ces mômes. Ils ne sont pas là par plaisir, mais parce qu'ils ont la trouille. Ce sont des bravaches, ces deux-là, des gamins qui jouent les durs, ce qui leur donne sans doute ce côté parfois un peu difficile, mais ils sont surtout terriblement sur la défensive, haletants, cherchant une terre promise où ils pourront souffler, se sentir libres, oui, mais surtout en sécurité.

Voilà un vrai roman maritime, on sent les embruns et l'iode à chaque page ou presque, on est aussi secoués que les personnages et je ne vais pas dire que, comme le Petit, j'ai ressenti le mal de mer, mais je n'en étais pas si loin. J'aurais voulu le lire, pas sur un bateau, je n'ai vraiment pas le pied marin, mais sur les remparts de Saint-Malo, par exemple, face à cet océan qui appelle, fascine, effraye, façonne, calme... Et tue, aussi, parfois.

J'étais seulement sur mon canapé et j'ai voyagé, vraiment. J'aurais voulu flatter le bastingage de Slangevar, comme on le ferait d'un cheval méritant, essoufflé par une courses, les flancs humides de transpiration. J'aurais voulu me dresser devant cet océan houleux et grognant de ses vagues plus ou moins formées. Sans oublier ces personnages, mais là, je ne peux rien dire !

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