mardi 17 novembre 2015

"Il est bien difficile de s'évader d'une prison dont on est le gardien !"

Voilà un roman repéré dès le mois d'août dernier, alors que, regardant les infos, je me faisais la réflexion qu'aucun écrivain n'avait encore choisi de prendre le point de vue d'un passeur, ces hommes qui empochent de fortes sommes pour "faciliter" le transport des réfugiés et des migrants vers un hypothétique eldorado européen. Et puis, est sorti "Encore", de l'écrivain turc Hakan Günday (aux éditions Galaade). Une lecture étonnante, à la fois incroyablement dure mais aussi pleine de folie, un curieux mélange de genres qui est avant tout un vrai voyage littéraire aux côtés du personnage de Gazâ, dans sa quête d'une impossible rédemption. Voici un livre grave et assez cynique abordant certains des sujets les plus inquiétants et importants de notre époque, un roman qui ne devrait laisser aucun lecteur indifférent, même si on peut facilement être dérouté par les tours pris par son histoire...



Gazâ est né et a grandi dans un village de Turquie, en bord de la Mer Egée. L'enfant, dont la mère est morte à sa naissance, mène une existence ordinaire, malgré tout, jusqu'à ce qu'il découvre de quelle manière son père gagne sa vie. Le garçon a alors 9 ans et, à partir de là, sa vie ne sera plus la même. Gazâ a scellé son destin, sans encore le comprendre.

En effet, Ahad, le père du gamin, est un trafiquant. Un trafiquant d'êtres humains. Il prend en charge des femmes, des hommes, des vieillards, des enfants, fuyant leurs pays d'origine parce qu'ils espèrent qu'une vie meilleure les attend ailleurs, en Europe, essentiellement. Leur périple passe par la Turquie où Ahad les héberge un certain temps, avant de les conduire jusqu'au port où ils embarqueront sur des coques de noix.

Inutile de préciser que, quand je parle d'hébergement, il ne s'agit pas d'un cinq étoiles... Non, les conditions de ce voyage, pourtant payé fort cher par les migrants, sont abominables. Et, chez Ahad, c'est particulièrement le cas... Le logement réservé à ces personnes ressemble plus aux geôles médiévales qu'à une auberge de jeunesse...

Dès qu'il apprend la profession de son père, Gazâ devient son assistant. Il n'a pas encore 10 ans que lui aussi embrasse cette sordide carrière de passeur. Patiemment, il va apprendre les tenants et les aboutissants du métier et, au fil des ans, il va même contribuer à améliorer, non pas le sort de ses "clients", mais la manière d'en tirer profit.

Gazâ est doué, très doué, même et il va faire entrer la petite entreprise familiale dans le XXIe siècle. En particulier en l'informatisant. Big brother is watching them et Big Brother n'est qu'un ado aux idées et à la cruauté déjà bien ancrées dans son esprit. Ainsi, profite-t-il de sa position pour contraindre les femmes des convois, mais aussi pour diviser les groupes importants, afin d'empêcher toute velléité de rébellion.

Gazâ est devenu très jeune un monstre, mettant son intelligence aiguë au service des projets criminels (mais lucratifs) de son père. Mais c'est aussi un garçon lucide, qui a conscience que ces actes n'ont rien de légal (et ne parlons même pas de morale). Un garçon qui sait qu'il est un monstre et qui a même une conscience.

Celle-ci se manifeste sous la forme d'un fantôme. Plus exactement, une voix intérieure qui appartient à un des clandestins passés par le réseau de son père. Cet homme, un Afghan nommé Cuma, est mort, alors qu'il attendait son transfert vers l'Occident. Une mort stupide, provoquée par Gazâ, sans même le vouloir, et c'est sans doute cela qui hante le jeune homme.

C'est à cause de la paresse de Gazâ que Cuma est mort, qu'il a fallu l'enterrer en catimini et que, depuis, il entend cette voix venant l'asticoter jusqu'à la folie. Mais, les avantages sont encore suffisants pour que cette mauvaise conscience ne se manifeste que de temps en temps. Oh, Gazâ lutte, contre lui-même, avant tout, mais pas au point de remettre son existence et son activité en cause.

Jusqu'à ses 15 ans... Le dur, l'impitoyable Gazâ, le tourmenteur des migrants, va connaître un violent retour de manivelle. Une expérience qui, pour n'importe qui, serait traumatisante, mais qui, pour lui, va s'avérer l'être encore plus. Comme une vengeance divine, sardonique et brutale, au point d'accentuer sa folie au point de lui faire franchir un point de non-retour.

Après ces quelques heures abominables, dont je ne vous dirai rien ici, en tout cas pas directement, Gazâ ne sera plus jamais le même. Il ne cessera pas pour autant d'être un monstre, au contraire, mais il exercera autrement son art de la manipulation. Avant de décider d'exorciser sa honte et sa culpabilité à l'encontre de Cuma...

Je reste volontairement évasif dans les éléments que je vous donne. D'abord, parce que les détails ne la première partie ne pourraient servir qu'à nourrir une certaine répulsion (assez méritée, reconnaissons-le) à l'encontre de Gazâ, et plus encore d'Ahad, son père. Ensuite, parce que ces détails ne sont pas forcément cruciaux pour la suite.

Pourtant, il faut bien parler de cette première partie, puisqu'elle concerne directement la question des passeurs.  Hakan Günday ne prend pas de pincette pour nous parler de cette engeance et nous décrire à la fois le cynisme de ces hommes, leur cupidité, leur absence totale d'empathie et la vision toute relative qu'ils ont de la nature humaine.

Gazâ est le fruit de l'éducation reçue auprès de son père, homme sans foi, ni loi, si ce n'est celle de l'argent qu'il empoche et qui n'a vraiment pas d'odeur pour lui, et des complices de ce dernier. Difficile, dans ces conditions, d'imaginer que l'enfant, lancé dans "l'aventure" dès l'âge de 9 ans, puisse devenir un exemple d'humanisme...

Ainsi tordu à l'âge où l'on est le plus malléable, Gazâ devient donc... un monstre. En lisant "Encore", j'ai, à plusieurs reprises, pensé à Maximilien Aue, le personnage central du roman de Jonathan Littell, "les Bienveillantes". Pourtant, ils sont sensiblement différents, dans les origines, le parcours et même dans la folie qui les habite.

Maximilien est un authentique psychopathe, fou furieux d'un bout à l'autre de son existence, ne recherchant jamais la rédemption, au contraire, tandis que Gazâ a été conditionné pour devenir un passeur redouté et redoutable. Mais, ils se rejoignent, à mes yeux, en ce qu'ils n'incarnent pas seulement une monstruosité, mais celle de leur temps.

Aue aurait été un monstre sans la Solution Finale, c'est une certitude, mais le génocide va lui fournir un cocon parfait, puisqu'il n'aura pas à se cacher pour assouvir ses vils instincts. Gazâ se doit d'être plus discret, mais les remords qu'il nourrit ne concerneront jamais l'activité elle-même qui, de toute manière, aurait été reprise par d'autres, si Ahad et lui n'avaient été là.

Bref, Gazâ est un monstre, mais aussi un enfant, que l'on voit grandir, puisque le roman se déroule sur une quinzaine d'années environ. Et cet aspect est très important, car il n'a que 15 ans quand sa vie change brutalement. Il est donc encore possible, sans doute, de l'aider à retrouver le droit chemin. Elève doué, Gazâ a été très tôt remarqué par ses professeurs et on le dit destiné à de brillantes études.

Mais le destin, surtout lorsqu'on est un monstre façonné par un autre, est capricieux. Et jamais, il ne fera ces études, même lorsque cette nouvelle chance se présentera à lui. Entre sagesse et folie, l'esprit tourmenté du jeune passeur balancera, mais pas longtemps, avant de se tourner irrémédiablement vers la seconde, comme s'il devait soigner son mal par le mal.

"Encore", je l'ai dit, est un curieux mélange de genres. Il débute comme un roman contemporain, sur le terrible sujet des passeurs faisant leur beurre sur le dos de migrants exploités, maltraités, payant à l'avance un ticket pour un voyage qu'ils ne sont pas sûr de mener à leur terme... Et puis, je l'ai dit, un événement inattendu vient mettre un point final à cela et l'on passe à tout autre chose.

Le livre d'Hakan Günday est alors également un roman picaresque, le récit détraqué d'un gamin aux prises avec la société sans morale de son temps. Son expérience de passeur, il la raconte comme un gamin facétieux, expliquant comment, par exemple, il va chercher chez les meilleurs cuisiniers du coin les plats les plus succulents pour séduire une des migrantes.

Il y a quelque chose de touchant, dans sa démarche, une jeunesse en pleine montée de sève qui s'exprime, mais cela se passe dans un contexte hideux, sordide, avec une femme qui connaît les risques du voyage qu'elle a entrepris... Ces plats ne serviront à rien, refroidiront, et Gazâ expérimentera pour la première fois le pouvoir qu'il exerce sur ses "clients".

De même, la culpabilité pour Cuma est significative : Gazâ n'est pas encore endurci lorsque se produit ce drame et il en reste marqué, profondément. Par la suite, nombre d'horreurs qui se dérouleront sous ses yeux, qu'il aura même provoqué, parfois, n'auront pas les mêmes répercussions. Il en gardera le souvenir, mais aucun à la hauteur de celui de Cuma.

Oui, "Encore" est un roman picaresque, mais pas seulement. Il y a, selon moi, en particulier dans la deuxième moitié du livre, une dimension proche des contes philosophiques du temps des Lumières. Oserais-je ? Oui, j'ose : Gazâ est un anti-Candide, évoluant dans le pire des mondes, le traversant au gré des horreurs qu'il lui arrive de provoquer ou de rechercher, et courant à une perte inévitable, seule voie vers l'impossible rédemption.

Mais, à travers ce parcours chaotique, plein de bruit, de fureur, de folie et de déraison, Hakan Günday remplit son rôle, celui de mener son lecteur dans les méandres de ce monde, celui dans lequel nous vivons, et de ses cloaques. Un monde dans lequel la Turquie est l'incontournable zone intermédiaire entre un Orient gangrené par la guerre et la misère et un Occident au pouvoir aussi bien attractif que répulsif.

Je ne veux pas entrer dans le détail de la dernière partie du livre, il ne faut pas trop baliser le parcours du lecteur qui n'a pas encore eu en main ce roman, mais il y a une grande habileté dans la manière de faire, dans ce que l'auteur veut nous montrer. Un retour aux sources où la mort et la maternité sont étroitement lié, Gazâ n'ayant connu que la première.

Et puis, il y a l'enfermement. C'est un des thèmes récurrents du livre. Il revient sans cesse, sous diverses formes, des tombes qu'il faut creuser à la va-vite pour Cuma et d'autres, à l'endroit sordide, sorte de container où Ahad et Gazâ entreposent leurs "clients". Puis, de manières absolument atroce et en même temps géniale lors de l'événement qui va chambouler la vie de l'adolescent.

Par la suite, cette obsession réapparaît, à la fois au sens propre mais aussi au figuré. A l'image de la phrase que j'ai choisie pour titre de ce billet. Je ne peux m'empêcher d'en citer une autre, tout aussi symbolique de cette omniprésence : "Ils étaient enfermés dans les quatre murs d'une prison, dont deux étaient constitués par la naissance et les deux autres par la mort".

Gazâ est enfermé dans cette existence qu'on lui a assignée, dans cette monstruosité qui l'assume mais le ronge, dans sa culpabilité qu'il ne parvient pas à éteindre, dans cette Turquie contemporaine dont il est l'un des fils... Partout des murs, réels ou fantasmés, et cette sensation jusqu'à la claustrophobie la plus aiguë de ne pouvoir s'échapper...

Un dernier mot. Sur le titre de ce livre, "Encore", qui peut paraître assez étrange, de prime abord. Jean Descat, qui signe la traduction française, a eu raison de garder cet unique mot, qui est aussi le titre en turc. Il recèle une bonne part de cynisme, c'est vrai, et pourtant, peu à peu, on comprend le pourquoi de ce titre, sorte de leitmotiv du récit.

Mieux encore, Hakan Günday joue avec ce mot, vous le découvrirez, sans doute avec la même surprise que moi. Et ce jeu, au-delà de la sémantique pure, symbolise remarquablement le jeu de miroir et de symétrie qui sous-tend toute l'histoire, tout le destin de Gazâ. Et, dans le même temps, j'entendais sans doute mon propre Cuma me murmurer à l'oreille : "et ça continue, encore et encore, c'est que le début, d'accord, d'accord".

Pardon à Francis Cabrel de l'entraîner dans cette affaire, mais cette phrase, issue d'un de ses grands tubes, est à prendre au pied de la lettre, indépendamment de son contexte originel. Des Ahad et des Gazâ, il y en a énormément. Le flux de migrants traversant la Turquie et engraissant des passeurs n'est sans doute pas prêt de se tarir.

Peu importe leurs sorts et ceux de leurs complices, on a le sentiment que c'est une hydre qui est à l'oeuvre, donc chaque réseau est une tête. Coupez-en une, si vous y parvenez, et deux repoussent. Quant aux victimes, elles survivent le plus souvent pour le pire, en ayant tout laissé derrière eux... Hakan Günday dénonce avec férocité cette activité en plein essor et soutenue par la corruption endémique.

Mais il nous met aussi, nous, lecteurs, face à nos responsabilités. Face à notre propre culpabilité, au mieux, face à une certaine monstruosité, au pire, que l'on voit, hélas, s'exprimer bien aisément ces derniers temps... Le sort que nous réservons à ces migrants ne fait-il pas de nous les complices de tous les Ahad et de tous les Gazâ du monde ?

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