samedi 19 décembre 2015

"L'ordre de la chevalerie ne souffre aucune bassesse. S'il vous arrive de trouver dans la détresse homme, dame ou demoiselle, aidez-les, si vous en voyez le moyen et si ce moyen est en votre pouvoir".

Le plaisir de la lecture, c'est de pouvoir passer en quelques instants d'un univers à un autre. Alors que je vous parlais science-fiction, ces derniers jours, avec des voyages lointains dans l'espace, voici un retour dans le temps pour une lecture qui nous emmène au Moyen-Âge. Le titre de ce billet vous donne une idée de la teneur de ce dont nous allons parler, toutefois il ne s'agit pas d'un roman, mais d'un recueil rassemblant six longues nouvelles relatant les aventures d'un personnage bien connu des aficionados de l'auteur : Guilhem d'Ussel, le chevalier troubadour, créé par Jean d'Aillon. Les textes présents dans "L'évasion de Richard Coeur de Lion et autres aventures" (publié cet automne chez Flammarion) viennent s'intercaler entre les romans mettant en scène ce jeune homme au parcours singulier, depuis "De taille et d'estoc" jusqu'à "Rouen, 1203", soit une dizaine d'années entre la première et la dernière nouvelle.



Le premier texte de ce recueil n'est pas le récit éponyme, question de chronologie. Et ce n'est sans doute pas plus mal, car c'est sans doute celui où le très jeune Guilhem (il n'a alors que 18 ans à peine) est probablement le moins à son avantage. C'est sans doute aussi une aventure au cours de laquelle il va énormément apprendre et perdre un peu de sa naïveté juvénile.

"La charte maudite" se déroule en 1193, du côté de Chissey (dans l'actuel département de la Saône-et-Loire). Guilhem voyage en compagnie de son ami Gilbert et vient de quitter Cluny, deux jours plus tôt. Mais, arrivé à proximité de ce bourg, les deux hommes découvrent les corps de pendus qui ont été suppliciés avant d'être ainsi exposés...

Pas très engageant, mais efficace, car les habitants que rencontre Guilhem sont tenaillés par une peur intense. Très vite, il comprend que Chissey est dirigé par un seigneur qui n'a pas toute légitimité pour cela, en l'absence du véritable suzerain, partie en croisade. C'est Odet, le fils du nouveau seigneur, soutenu par son âme damnée, un certain Thibaud Le Loup, qui fait régner la terreur aux alentours.

S'il refuse d'abord de s'en mêler, Guilhem finit par accepter de donner une leçon à ce jeune noble aux envolées par trop tyranniques. Mais, de fil en aiguille, voilà le chevalier embarqué dans une spirale qui va lui faire courir bien des dangers, mais lui permettre aussi d'éprouver son sens de la justice, tel qu'on lui a inculqué lors de son adoubement et malgré sa jeunesse turbulente.

On retrouve la fougue et le bon coeur de Guilhem, dans cette première nouvelle. Il aurait pu passer son chemin et laisser ces familles aux prises avec un seigneur qui les maltraite. L'honneur, la défense de la veuve, de l'orphelin et du moins bien loti, selon la formule consacrée, sont au coeur de cette histoire, qui rappelle par certains côtés "Marseille, 1198", un des romans mettant en scène le jeune homme.

Je ne veux pas en dire trop, évidemment, mais il y a de l'action, de la ruse, une des grandes qualités du jeune homme, de la bagarre, de la trahison et quelques révélations. Un savoureux cocktail pour qui aime le roman de chevalerie et beaucoup d'enseignements pour un chevalier qui a déjà connu tant de choses, lorsqu'il était lui-même un voleur, mais conserve une certaine naïveté, dans cette affaire.

Suit le texte éponyme, "L'évasion de Richard Coeur de Lion", située quelques mois plus tard, en cette même année 1193. Jean d'Aillon y reprend une fameuse anecdote, où Histoire et légende se marient depuis des siècles, en y incorporant son héros, ainsi que quelques personnages fictifs, aux côtés des fidèles amis du Roi d'Angleterre.

Il faut dire, si vous ne connaissez pas les éléments du récit de cette évasion spectaculaire et au combien importante, puisque le Prince Jean profite de la captivité de son frère pour diriger à sa façon le Royaume (ça y est, vous resituez les faits, Robin des Bois, tout ça ?), que les deux casquettes, si je puis dire, de Guilhem peuvent parfaitement s'y retrouver.

En effet, le chevalier comme le troubadour va pouvoir s'exprimer dans cette quête. Le hasard entraîne une nouvelle fois Guilhem dans cette aventure, et vous verrez que sa position est assez précaire. Au récit, qui oscille entre faits avérés (Richard est bel et bien sorti d'une forteresse germanique) et conte de troubadour, Jean d'Aillon ajoute son grain de sel.

Trahison, complot, alliances politique dans une Europe instable, ruse et bagarre, on retrouve les ingrédients habituels des aventures de Guilhem. Jouant sur les imprécisions et les incertitudes historiques, Jean d'Aillon s'en donne à coeur joie et l'on prend grand plaisir à (re)découvrir cette légende avec un oeil neuf.

La troisième nouvelle est celle qui m'a le plus amusé, car tout repose sur la différence de regard sur les faits entre les personnages du XIIe siècle et celui d'un lecteur du XXIe siècle. Dans "le Noël du Chat Botté", qui se déroule en 1198, on retrouve Guilhem au côté du Comte de Toulouse, qui en a fait son capitaine des gardes. Une sacrée promotion pour un ancien routier !

Raymond de Toulouse a réuni pour fêter la Noël un aréopage qui nécessite un renforcement sérieux de la sécurité. Guilhem est donc sur des charbons ardents, quand arrive une troupe de jongleurs et de conteurs qui nécessite son intervention. En effet, on refuse l'accès au château à ses saltimbanques, car l'un d'entre eux effraye tout le monde par son apparence...

Il s'agit d'un nain au corps couvert de poils et au visage ressemblant étonnamment à celui d'un chat... Au point que, pour ceux qui l'ont vu, il ne peut s'agir que d'une créature diabolique. Les ecclésiastiques présents refusent qu'on les laisse faire leur tour et il faut tout le calme et la persuasion de Guilhem pour leur permettre d'entrer et de se produire devant le Comte et ses invités.

Mais le spectacle va relancer les protestations et la colère autour des comédiens, mais le scandale attise aussi quelques ambitions cachées... Ici, Jean d'Aillon s'amuse encore entre faits historiques et romanesque pur. Il utilise la piété profonde qui marque cette époque médiévale, la foi confinant avec une grande superstition.

Ce que le Chat et ses amis réalisent lors du spectacle qu'ils donnent est, pour nous, tout à fait classique, sans surprise, banal, même. Mais, pour ces hommes du Moyen-Âge, ce qu'on ne comprend pas prend d'un seul coup l'allure d'une malédiction, pire, d'un tour joué par le Diable en personne. A Guilhem de désamorcer cette peur sincère qui gagne le château en découvrant le fin mot de l'histoire... Et bien plus qu'il ne l'imagine !

Peu après ces événements, au début de l'année 1199, Guilhem va s'établir en temps que seigneur, dans un château que Raymond de Toulouse lui confie, à Lamaguère. Sur le chemin pour prendre possession des lieux, Guilhem et son écuyer Bartolomeo font étape à Lectoure, dans une auberge bien pauvrette où ils vont être témoins et acteurs d'une bien triste histoire.

"Les perdrix de Lectoure" sont en quelque sorte le récit d'un fait divers à la sauce Aillon-Ussel. L'assassinat de l'aubergiste après une dispute avec son épouse pour une histoire de volaille trop cuite oblige Guilhem à enquêter et à étrenner ses nouvelles fonctions de châtelain. Une enquête policière assez classique, qui fait penser à Poe, avec son lot de rebondissements et de surprises.

Guilhem s'y mue en détective, dirait-on de nos jours, pour essayer d'élucider une situation avec un coupable idéal que tout désigne, au point qu'on finit par avoir des doutes. On y voit un Guilhem s'y affirmer comme juste et sévère, magnanime envers les victimes et impitoyable envers les coupables, mais toujours mu par la volonté de découvrir la vérité.

L'avant-dernière nouvelle relate le "Retour à Cluny" de Guilhem. Un lieu qu'il connaît bien, qui est un peu le point de départ de sa nouvelle existence de chevalier. Un lieu central et incroyablement influent au Moyen-Âge, que cette abbaye. Mais, quand Ussel arrive, en cette année 1200, l'effervescence est grande : on parle de miracle, à Cluny !

Une nouvelle fois, Jean d'Aillon intègre à son intrigue la limite ténue entre foi sincère et croyances superstitieuses, ce besoin fort, à l'époque, de matérialiser sa foi à travers des événements marquants, des reliques, des preuves qui semblent pourtant aller à l'encontre des propos tenus par le Christ à Saint Thomas, par exemple.

Guilhem, lui, est un sceptique, sans doute parce qu'il en a vu des vertes et des pas mûres depuis son enfance et sa jeunesse de routier et qu'il sait que l'âme humaine est capable du meilleur, mais aussi, du pire. Il flaire (c'est le cas de le dire) une entourloupe dans cette série de miracles mais il va lui falloir comprendre les raisons d'une telle machination.

Dans une époque marquée par les croisades mais aussi par l'émergence des Cathares et de leur supposée hérésie, l'enjeu est bien sûr énorme. A Guilhem de jouer "les Experts" pour comprendre les tenants et les aboutissants du plan machiavélique à l'oeuvre à Cluny, et révéler quelques noirs secrets d'une époque troublée.

Enfin, le dernier texte de ce recueil est, comme Jean d'Aillon l'a déjà fait par ailleurs, un clin d'oeil à Conan Doyle et à Sherlock Holmes, me semble-t-il. "Le Loup maléfique" a en effet des faux airs de "Chien des Baskerville". Nous sommes en 1201, Guilhem a retrouvé Lamaguère après être rentré de Montésgur, où il a connu une de ses aventures les plus dangereuses.

Et voilà que, en cette nuit d'octobre, le cri d'un loup réveille le château. Un seul loup, mais un cri à glacer les sangs... Rien de quoi inquiéter encore le chevalier, sauf que ce cri se renouvelle et, qu'un jour, une femme disparaît. Lorsqu'on la retrouve, son corps est terriblement mutilé. La peur du loup enfle et Guilhem lui-même à s'inquiéter de voir la situation empirer.

Mais que se passe-t-il donc à Lamaguère ? Quel est ce loup qui terrorise toute une maisonnée ? Et s'il ne s'agit pas d'un loup, qu'est-ce donc ? En jouant sur la peur du loup, sur une angoisse très bien menée, dans des terres qui, la nuit, prennent des allures fort peu accueillantes et en utilisant habilement certaines fausses pistes, Jean d'Aillon clôt son recueil avec un texte qui vient également tourner une page de la vie du chevalier-troubadour.

Bien sûr, l'idéal serait d'avoir déjà lu tous les livres mettant en scène Guilhem d'Ussel avant celui-là, car, évidemment, il y a des liens. Dans l'ensemble, pourtant, on peut parfaitement découvrir le personnage à travers ces six récits de chevalerie, même si, dans le cas du dernier texte, il manque quelques éléments.

Intéressant de voir évoluer, grandir, même devrais-je écrire, le personnage de Guilhem. J'ai insisté sur sa naïveté dans la première des histoires, il n'est définitivement plus le même ensuite, jusqu'à cette dernière affaire du loup de Lamaguère, où sa ruse et son sens de la justice seront moins utile que sa force, sa résistance et son art du combat.

C'est surtout un recueil qui, comme j'espère vous l'avoir expliqué clairement, montre toute la palette de registres dans lequel Jean d'Aillon fait évoluer son personnage d'un livre à l'autre, d'une histoire à l'autre. A noter que les deux premiers textes sont les plus longs du livres et sont des formats de novella (plus de 120 pages chacun), les quatre autres ayant un format plus classique (autour de la quarantaine de pages).

Mais, cela s'enchaîne comme une série, la présence de Guilhem assurant naturellement la transition de l'une à l'autre des histoires, au gré de son propre parcours personnel, assez riche, vous l'aurez compris. Voilà un moment que j'ai sous la main une bonne partie des livres le mettant en scène et que j'ai envie de reprendre le fil laissé près de Marseille, en 1199.

A chaque fois, je suis parti dans d'autres directions, mais cette lecture me donne envie de retrouver Guilhem, d'une part, et aussi de reconstituer son parcours plus complètement. On s'attache à ce garçon, issu de rien, ayant commencé dans la vie auprès des voleurs et des assassins, des ennemis numéros 1 de l'époque, adoubé par le sinistre Mercadier et doué d'un talent musical et poétique certain...

Le plus remarquable est ce sens de la justice qui s'affirme au fil de ses aventures, lui qui était plutôt parti pour devenir un brigand et enfreindre toutes les lois. Guilhem, à sa façon, est l'incarnation même de cet esprit chevaleresque qu'illustre la citation mise en titre de ce billet, et il le fait bien, avec intelligence, ruse, mais aussi en sachant se montrer fort et sévère avec ceux qui déclenchent son courroux.

Dans la veine de Walter Scott et d'Alexandre Dumas, mais pas uniquement, ce recueil et toute la série dans laquelle il s'inscrit permet de renouer avec ce genre si captivant du roman de chevalerie. On retrouve une joie presque enfantine aux combats, roueries et complots organisés et déjoués au fil des pages par un Guilhem aux multiples talents.

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