samedi 26 décembre 2015

"Si Kyle et Swin sont assez idiots pour laisser tout ça se produire, impossible de savoir jusqu'où ils iront".

Il arrive qu'on tombe parfois sur des lectures déroutantes, surprenantes, parce que pas franchement habituelles dans le fond et/ou la forme. En langage 2.0, on pourrait les qualifier de lectures WTF... Avec le livre dont nous allons parler, j'ai ouvert sans le savoir une période au cours de laquelle j'ai rencontré plusieurs de ces livres inclassables. Direction le sud des Etats-Unis, dans un Etat dont on parle peu, habituellement, l'Arkansas (c'est même le titre original du livre), pour un roman noir assez déjanté, au style presque absurde par moment, mais qui nous offre une galerie de personnages englués dans une histoire presque vaudevillesque, qui ne peut tourner que mal. Bienvenue à "Little Rock", deuxième livre de John Brandon publié en France et désormais disponible au Livre de Poche, pour suivre l'odyssée de deux losers magnifiques...



Swin aurait pu mener de brillantes études universitaires si une mauvaise note, une seule mauvaise note, ne lui avait coûté sa bourse. Plutôt que de l'avouer, il s'embarque dans une histoire foireuse d'association d'élèves qui finit par le pousser à prendre la poudre d'escampette avec la caisse, laissant derrière lui sa mère, son beau-père qu'il déteste, et ses soeurs qu'il adore.

De cette expérience, lui reste toutefois un amour des livres et un perpétuel questionnement existentiel qui lui donne un coté assez lunaire, par moments. Ajoutez, pour terminer ce rapide portrait, qu'il s'adonne dès que possible à la musculation, ce qui lui donne un corps de rêve qu'agrémente une peau beige (sic) du plus bel effet.

Kyle n'a pas du tout suivi le même cursus. Taiseux, solitaire, volontiers brutal quand c'est nécessaire, ou parfois un peu moins, c'est une petite frappe qui mène sa vie comme il l'entend. Sans doute, si on lui avait dit un jour qu'il devrait faire équipe avec un type comme Swin, aurait-il ri, jaune, et coupé court à ce genre d'ânerie.

Et pourtant... Voilà les deux jeunes hommes recrutés par un mystérieux commanditaire, surnommé Froggy, pour convoyer de la drogue à partir de l'Arkansas, vers les Etats voisins. Ils se retrouvent placés sous les ordres de Bright, un garde forestier dont le boulot est d'entretenir le Parc National de Felsenthal, pas très loin de Little Rock, la capitale de l'Etat d'Arkansas.

Le jour, Kyle et Swin devront balayer, ratisser, enlever les feuilles mortes, les détritus, bref, remplir leur mission comme n'importe quels employés du parc. Ils vivront dans des caravanes, ces grands mobil-homes qu'on trouve souvent aux Etats-Unis comme résidence principale. Bright, lui, occupe la maison du gardien.

Et puis, la nuit, les deux factotums suivront les consignes, toujours très précises, qui leur sont confiées, afin d'aller transporter divers stupéfiants jusqu'aux clients et récupérer en échange d'importantes sommes d'argent. Une espèce de routine dont ils s'accommodent, même si les longs trajets en voiture permettent de mesurer le peu d'atomes crochus entre eux. Mais ils font avec.

Vient alors un voyage en Louisiane qui va tout changer. Au premier abord, rien d'extraordinaire, la transaction se passe bien, le retour en Arkansas aussi, chacun regagne sa caravane, et la nuit passe. Mais, au réveil, Kyle et Swin s'étonnent de ne pas voir Bright comme à l'habitude. Les deux garçons entrent dans la maison du garde forestier et...

Et ils découvrent non pas un mais deux corps. On s'est entre-tué dans cette cambuse pendant la nuit. De quoi, aussitôt, réveillé l'inquiétude de Swin et la parano de Kyle. Que s'est-il passé là ? Quel genre d'entourloupe cherche-t-on à leur jouer ? Ne sachant pas trop quoi faire, Kyle et Swin décident de parer au plus pressé.

Enterrer discrètement Bright dans un coin de ce Parc auquel il était très attaché, en prenant soin que la tombe soit assez profonde pour qu'aucun visiteur, ni aucun animal sauvage ne vienne fouiller par là. Puis, se débarrasser du second cadavre, mais cette fois, à l'extérieur du Parc pour qu'on ne soupçonne pas ses occupants d'être pour quoi que ce soit dans cette affaire...

Ensuite... Que faire ? Les deux garçons décident de faire comme si Bright était parti. Muté en Oklahoma, expliquent-ils... Mais, cela tient à peine la route... Pourtant, ils continuent à vivre comme si de rien n'était, font de nouvelles livraisons, entretiennent le parc et flippent de plus en plus. Parce qu'il y a un truc qui les turlupinent : ne sont-ils pas les prochains sur la liste ?

A partir de cette double mort violente, John Brandon crée un imbroglio très habile : Kyle et Swin travaillent pour Froggy, dont ils ne savent rien et finissent même par douter de l'existence. Mais alors, qui tire les ficelles ? Pourrait-on, après Bright, essayer de les faire taire ? Le lecteur, lui, a des réponses et observe, goguenard, la situation partir de plus en plus en cacahuète.

Raconté ainsi, on se dit qu'on a là un roman noir tout ce qu'il y a de plus classique. Mais, c'est sans compter le style très particulier de John Brandon. Que ce soit dans les descriptions ou dans les dialogues, il flotte sur ce livre une atmosphère étrange, teintée d'absurde, qui pourra en décontenancer certains mais qui donne une impression sarcastique redoutable.

Je ne vais pas me la jouer, avec la référence qui vient, elle est sur la quatrième de couverture, mais on a l'impression de se retrouver dans un scénario qui aurait pu être écrit pour les frères Coen. "Little Rock", c'est un peu la même bande de bras cassés que dans "Fargo", mais dans un Etat du sud, ou le casting improbable d'un "Burn after reading", par exemple.

Ce n'est pas que Kyle et encore plus Swin soient clairement des abrutis finis, mais ils ont tout pour faire de parfaits pieds nickelés. Kyle a un peu plus d'envergure, si l'on s'en tient à la dimension illégale de leur tandem, quand Swin semble voué à échouer dans tout ce qu'il entreprend. On a un duo digne d'un budy-movie, le caïd et le boulet.

Et puis, comme chez les frères Coen, il y a les personnages secondaires, ciselés, plus dingo et poilants encore que les rôles centraux, et qui viennent ajouter leur touche toute personnelle à la folie douce ambiante. Autour des deux zozos qui vont se mettre tous seuls à psychoter en cherchant midi à quatorze heures, ces seconds rôles donnent un vrai sel à cette histoire.

J'ai évoqué Bright, qui n'est pas le plus bizarre des membres de ce casting, en tout cas en apparence. Parce que, lorsqu'on gratte un peu, on lui découvre d'étranges lubies qui détonnent par rapport au paisible garde forestier qu'on rencontre. Mais bon, vous me direz, c'est un mec qui arrondit ses fins de mois en trafiquant de la drogue. C'est vrai, vous marquez un point.

En fait, ce sont les rôles féminins qui valent le coup d'oeil. En commençant par Johnna, une infirmière au parcours assez semblable à celui de Swin et Kyle, on le comprend au fil de l'histoire. Séduisante malgré ses lunettes, on la croirait sortie d'un soap-opera. C'est sur Swin que son charme va opérer et elle va peu à peu faire son nid dans le roman.

Cette fan des Razorbacks, l'équipe de foot universitaire de l'Arkansas, dont elle ne rate aucun match à la radio, est une coquette qui aime plaire, on le sent bien, mais qui a l'air de vouloir se fixer, parce que, après avoir pas mal bourlingué, elle croit avoir trouvé sa place en Arkansas. Mais elle ne réalise pas encore dans quoi elle a mis le doigt...

Parlons encore d'Elle. C'est ainsi qu'elle se fait appeler, sans qu'on sache s'il s'agit véritablement d'un prénom ou d'un pronom. Pas commode, la dame, le genre renfrognée. Elle est l'intermédiaire entre Bright et Froggy, c'est Elle qui transmet les feuilles de route des contrats que doivent accomplir Kyle et Swin, puis elle relève les compteurs, collectant l'argent ainsi récupéré.

La soudaine disparition de Bright, à laquelle Elle ne croit pas du tout, vient changer la donne. Elle se méfie de ces deux gars sortis de nulle part et dont l'arrivée coïncide avec la disparition de son vieux complice... Et ce ne sont pas les explications bien bancales de Kyle et Swin qui la feront changer d'avis. La méfiance est de mise et n'arrange pas son caractère...

Enfin, il y a Wendy, alias la femme en rose, puisqu'elle ne porte que des vêtements de cette couleur et semble avoir une imposante garde-robe. Wendy est l'autre supérieure de Bright, la vraie, dirons-nous. Elle travaille pour l'administration des parcs nationaux, mais profite elle aussi du trafic qui se déroule à Felsenthal.

Il faut dire qu'elle rêve de s'offrir un bateau et que ni son salaire, ni son activité artistique ne peuvent lui permettre ce caprice. Wendy peint, mais pas assez bien pour que son travail se vende. Alors, elle ne parle qu'en citant des grands peintres, histoires d'entretenir ses illusions. Et ce n'est pas tout, mais je vous laisse suivre Kyle pour découvrir d'autres facettes de la fascinante Wendy !

Et puis, il y a Frog ou Froggy, on ne le connaît que sous ce sobriquet. Un chef qui n'apparaît qu'en ombre chinoise, ou presque, un peu comme Bill, dans le diptyque de Tarantino, "Kill Bill". Le lecteur a cet avantage sur les personnages qu'il en découvre régulièrement un peu plus sur ce chef invisible et sur son parcours jusqu'à Little Rock.

Le genre de chef dont on rêve, même pour un criminel, d'ailleurs. Jusqu'à ce que Kyle et Swin viennent flanquer la pagaille dans son bizness bien pépère... D'un doute initial, la situation ne va alors faire qu'empirer et Frog va devoir faire des choix qu'il n'avais jusque-là jamais eu à faire. Lui non plus n'a aucune idée de jusqu'où Kyle et Swin sont capables d'aller...

J'ai évoqué des références cinématographiques, jusqu'ici. Une autre, plus littéraire, revient au sujet de John Brandon, c'est Cormac MaCarthy. Et c'est vrai qu'on peut trouver dans l'ambiance comme dans la mécanique qui embringue les personnages quelques traits communs avec "No country for old men". Et ce n'est pas tout.

Car, à me lire, vous devez imaginer un livre presque parodique, la série noire poussée à l'extrême, avec ce cynisme débordant partout. Et c'est vrai que personnages, situations et intrigues, parfois franchement décalées, donne une dimension très amusante, au moins dans la première moitié. Mais, "Little Rock" est un pur roman noir. Et le ciel de Kyle et Swin ne cesse de s'assombrir au fil des pages.

Il reste un dernier personnage à évoquer : c'est l'Arkansas. On imagine l'endroit paisible, un peu paumé, le sud profond, avec les rednecks et la nostalgie de la Confédération... Le fief des Clinton, là où ils ont laissé quelques dossiers pas très propres... On imagine qu'y vivent des mecs en cagoules pointues faisant brûler des croix plutôt que des trafiquants de drogue. Comme quoi, on peut se tromper.

Mais, le réseau de Frog, c'est de l'artisanat. On est loin des cartels sud-américains et de leurs organisations faisant régner la terreur partout où il passe. Ici, c'est quasiment familial, un petit taff tranquillou mais prospère et lucratif, sans aucune concurrence et avec un service après vente qui assure en toutes circonstances...

C'est aussi sur ce décalage que joue John Brandon avec talent pour faire de l'Arkansas le nouveau décor des Affranchis, où chacun se met à craindre de se faire rectifier au coin d'une rue. "Little Rock" est un livre déroutant, oui, dans le fond, comme dans la forme, c'est déjanté avec une écriture lapidaire et sardonique qui fait mouche, mais il faut s'y faire avant d'en goûter toute la saveur.

Et nul doute qu'en persévérant, non seulement vous vous attacherez aux personnages, en particulier ces deux losers magnifiques que sont Kyle et Swin, et vous constaterez que, derrière son cynisme de bon aloi, John Brandon cache une personnalité pleine de sensibilité qui saura aussi vous émouvoir avant que vous ne tourniez la dernière page de son livre.

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