mardi 28 juin 2016

"Vous êtes comme un brave chien de berger baloutche, honnête et courageux, au milieu d'un troupeau de hyènes affamées".

Et là, je dis tout de suite : méfiez-vous du brave chien de berger baloutche ! Ce constat lapidaire, que je mets en tête de ce billet, concerne le personnage central de notre roman du jour, mais il ne faudrait pas trop vite le prendre au pied de la lettre : le Qomaandaan Oussama Kandar a plus d'un tour dans son sac pour louvoyer au milieu des hyènes... Cinq ans après "l'homme de Kaboul", Cédric Bannel nous emmène à nouveau en Afganistan pour une nouvelle enquête d'un flic pas comme les autres, intègre au milieu de la corruption général, cherchant à faire respecter la loi dans un pays qui ne connaît que le chaos... "Baad", publié chez Robert Laffont dans la collection qui monte, qui monte, la Bête Noire, est un polar au carrefour de plusieurs genres, violent mais non dénué d'espoir. Avec un point de vue original, puisque c'est le regard des Afghans qui est choisi par l'auteur...



Pour la troisième fois en un mois, la police criminelle de Kaboul est appelée sur une atroce scène de crime. Difficile en effet de ne pas faire le lien entre ces trois meurtres, puisque, à chaque fois, la victime est une petite fille qui a été abusée avant d'être tuée et abandonnée sur la voie publique, vêtue d'une robe de fête...

Oussama Kandar, chef de la police criminelle, ne se fait pas d'illusion : un tueur en série de la pire espèce est à l'oeuvre dans sa ville et il va vite lui falloir trouver sa piste s'il ne veut pas, d'ici peu, déplorer de nouvelles victimes. Mais les indices sont minces. Minces, et pourtant, assez spécifiques pour être considérés comme un bon point de départ à son enquête.

Mais le temps presse : à partir des dates présumées des morts des premières victimes, Kandar déduit qu'il a 10 jours devant lui avant que le tueur ne frappe. Mais qui sait exactement ce qu'il aura pu faire à sa prochaine proie, d'ici là... Alors, avec son équipe, il doit mettre les bouchées doubles et exploiter le moindre élément.

A ses côtés, Gulbudin, son premier adjoint, ancien combattant dans les troupes du commandant Massoud, comme Kandar, mais aussi deux jeunes pousses très prometteuses, Chinar et Rangin. Sans oublier Babour, passionnés de science et qui, influencé par les séries venues d'Occident, se pique désormais de techniques de recherche scientifique, réalisées avec brio, malgré des moyens inexistants.

C'est d'ailleurs lui qui apporte un premier élément fort : l'arme du crime, très inhabituelle, avec une lame longue et fine comme on n'en voit pas en Afghanistan... Une arme qui amène les policiers à penser qu'elle vient de l'étranger... Comme le tueur ? Mais, dans l'Afghanistan d'aujourd'hui, trouver un Occidental n'a rien de simple. Et Kandar s'engage dans une enquête pleine de danger, avec sa détermination coutumière.

Pendant ce temps, en France, Nicole Laguna connaît de sales moments. Kidnappée avec toute sa famille, elle se retrouve confrontée à un chantage de la pire espèce... Pourtant, voilà quelque temps qu'elle a quitté la DGSE et la PJ, institutions au sein desquelles elle a exercé les plus hautes fonctions. Désormais dans le privé, elle croyait avoir trouvé le calme...

Mais, voilà son mari et ses deux enfants aux mains de mystérieux criminels prêts à tout pour qu'elle les aide... Car c'est bien cela, le deal : sa vie et celle des siens contre un coup de main pour retrouver un homme, à partir de bien peu de choses. Une cible qui est un caillou dans la chaussure des ravisseurs de Nicole. A elle de le démasquer, et vite...

Deux enquêtes, deux continents, deux univers complètement différents. Des enjeux, aussi, qui n'ont rien en commun... Et deux trames narratives que l'on suit en parallèle, avec l'enquête de Kaboul en priorité. Deux traques placées sous le signe de l'urgence, pour des raisons certes différentes, mais qui impose aux deux enquêteurs d'agir vite, malgré le peu d'éléments dont ils disposent.

L'enquête d'Oussama Kandar est bien sûr la partie la plus importante de "Baad". De par son contexte si spécial, elle plonge le lecteur dans une ville et une société placé au bord du gouffre et vacillant dangereusement. L'Afghanistan ne connaît que la guerre depuis près de 40 ans. Avec le départ, si ce n'est total, du moins important, des forces occidentales, la menace des Talibans resurgit, alors qu'un pouvoir corrompu est aux affaires.

Oui, il est clair que cette situation propre à l'Afghanistan est l'un des éléments forts de ce polar qui vient mêler plusieurs sous-genres : le polar, classique, avec une équipe de flics qui enquête sur des meurtres, le roman de serial killer, mais aussi le roman mafieux et le techno-thriller à la Forsyth... Le tout, donc, dans ce pays si lointain qui ne quitte plus vraiment notre actualité européenne depuis une vingtaine d'années...

C'est là qu'intervient cette idée de "brave chien de berger"... Kandar est un homme droit, intègre, pieux sans être fanatique, conscient du parcours qui est le sien, sans en être fier, au contraire. Engagé très jeune contre l'envahisseur soviétique, il a connu la guerre la majeure partie de sa vie, luttant ensuite contre les Talibans, et n'a finalement troqué son rôle de combattant que pour endosser celui de flic.

Dans tous les cas, il espère agir avec justesse, pardon, avec justice. S'il n'hésite pas à tuer, il n'en tire aucun plaisir, au contraire. Et, dans son travail de flic également, il ne rechigne pas aux méthodes violentes, mais il n'aime pas ça. Car, il en a parfaitement conscience : en agissant ainsi, il s'avilit, s'abaisse au niveau de ceux qu'il a toujours combattu et qu'il combat encore... Ceux qui ruinent ce pays qu'il aime.

En cela, celui qui prononce notre phrase de titre se trompe : Kandar sait parfaitement que la fin justifie les moyens. Il sait aussi que c'est en adoptant le comportement des hyènes qu'on les combat le mieux. Mais, ça ne le réjouit pas, bien au contraire... D'autant que, dans cette affaire de tueur de petites filles, il y a une urgence qui le pousse à recourir aux agissements qui le répugnent le plus.

En France, un flic doit parfois jongler avec quelques écueils liés à la politique. En Afghanistan, il joue sa vie à chaque rencontre, doit nouer des alliances avec les pires personnages possibles, tout en espérant qu'ils ne le poignarderont pas dans le dos la minute d'après, se fier à ceux qu'il a combattus hier et combattra de nouveau le lendemain, froisser les puissants, réveiller des haines anciennes...

"Baad", c'est donc non seulement l'enquête, et les difficultés afférentes, mais aussi tout le contexte politique (au sens le moins noble du terme), entre chefs de guerre, talibans, religieux, narco-trafiquants, ambitieux de tous bords, sans oublier les questions ethniques qui tiennent une grande place là encore... Et comme tout le monde connaît les vilains petits secrets des uns et des autres, c'est une fiesta permanente...

J'ai déjà évoqué tout cela ces derniers mois, à travers plusieurs lectures ayant pour cadre l'Afghanistan : "Pukhtu", de DOA, "Aime la guerre !", de Paulina Dalmayer ou encore "le Bout du Monde", de Marc Victor... Trois livres, entre autres, qui ont pour point commun d'adopter le point de vue des Occidentaux arrivés en masse dans le pays depuis l'après-11 septembre 2001.

Cédric Bannel, lui, choisit de mettre en scène avant tout des Afghans, à commencer par son personnage principal. Oussama Kandar considère son pays et son état sans concession, mais avec l'espoir qu'un jour prochain, enfin, il se relève... Mais, d'abord, il faudra se débarrasser des politiciens corrompus qui ont fait école dans toute la société ou presque, des fanatiques religieux, des mercenaires, des opportunistes qui attendent leur heure, etc.

Oui, dit comme ça, ça n'a rien de simple. Ajoutez la question de la place de la femme dans la société afghane, aussi peu enviable dans la société traditionnelle que dans celle héritée du passage des Talibans... Cédric Bannel aborde la question frontalement, à travers le sort qu'il réserve à ces fillettes victime de son croquemitaine.

Mais, pas uniquement. Pauvreté, soumission, mariages forcés, drogue, prostitution... Le portrait que brosse l'auteur est tout simplement effrayant, et plus encore lorsqu'il est vu à travers le grillage qui constitue la seule ouverture des niqabs... Mais, comme il fait percer un rayon d'espoir à travers Kandar, il nous offre des personnages féminins qui, là aussi, essayent de surnager : Malalai et Nihad.

La première est l'épouse de Kandar. Une femme libre, une combattante, médecin, athée, laïque, militante au sein d'un mouvement féministe, le RAWA, bête noire des fanatiques... Un sacré caractère qui ne semble avoir peur de rien, dans un pays où la plupart des femmes se terrent, en redoutant la prochaine correction.

Elle offre un bon équilibre à Kandar et leur amour, sincère, véritable, est là encore très iconoclaste dans une société où la femme est souvent une marchandise ou une monnaie d'échange... Si le personnage occupe une place secondaire dans l'intrigue de "Baad", elle n'est pas négligeable, vous le découvrirez en lisant le roman, et l'on comprend que, sans elle, Kandar ne serait pas le même personnage.

Quant à Nihad, je ne peux pas trop vous en parler, car j'ai choisi de ne pas évoquer le pan de l'histoire dans lequel elle intervient... Mais, croyez-moi, les risques qu'elle va prendre et les raisons pour lesquelles elle agit ainsi font souffler un vent d'humanité rafraîchissant dans un pays où l'on étouffe quand même beaucoup...

Vous allez me dire que Cédric Bannel n'est pas Afghan, que son regard reste celui d'un Occidental. Oui, c'est vrai. Mais Kandar est le parfait électron libre qui permet de montrer l'envers du décor de ce pays si particulier. Et l'ont comprend bien, à travers ce voyage livresque, que 15 années de présence occidentale ou presque n'ont rien arrangé du tout, tout au contraire...

On comprend aussi à quel point un pays qui ne connaît qu'une succession de conflits depuis près de 40 ans mettra longtemps à retrouver une organisation cohérente. A l'image de cet homme tout ce qu'il y a de plus normal, le mec passe-partout qui, pourtant, se mue en quelques secondes en bourreau sans pitié ni émotion, obtenant toujours les informations qu'il recherche...

"Baad" est un polar mené tambour battant où le contexte est tout aussi important que l'intrigue elle-même. C'est aussi un livre assez violent, et assez créatif en la matière. Avec, en particulier, une scène d'interrogatoire tout à fait originale dans la dernière partie du livre, à déconseiller aux âmes sensibles. La seule règle en vigueur est celle du plus fort (et parfois du plus malin, mais armé jusqu'aux dents quand même), alors, forcément...

Cédric Bannel offre un suspense soutenu par une sorte de compte à rebours angoissant, délimité par la possible mort d'une nouvelle petite fille. C'est bigrement efficace et Kandar et son équipe, personnages faillibles, fragiles, sans cesse sur le fil du rasoir, constituent un groupe de personnages auxquels on s'attache au milieu du chaos général.

Il y a eu cinq années entre les deux enquêtes de Kandar, je ne sais pas si Cédric Bannel va tenir ce rythme, ni si Nicole Laguna reviendra, dans un cadre européen ou dans celui de Kaboul... A lui de décider de ce qu'il fera. Il me trouvera en tout cas certainement comme lecteur, comme je le fus de ses premiers thrillers scientifiques remarquables, comme "le huitième fléau" ou "Elixir".

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