lundi 5 septembre 2016

"Il faut que tu me promettes que quand tu seras grande, tu partiras en France (...) ici, tu vas avoir des ennuis, ma chérie. Ici, ce n'est pas fait pour les gens comme toi".

Cette phrase, je l'ai volontairement sortie de son contexte, celui du roman dont nous allons parler aujourd'hui, et je ne l'y replacerai pas dans le cours du billet. Pour qui a lu le livre, c'est un moment qui serre la gorge, qui prend aux tripes, alors que, là, elle semble bien banale. Et pourtant, tout est là, tout le drame, tout l'amour, tout les non-dits, tous les reproches, toute la honte. Tout éclate d'un seul coup, mais avec une douceur et une bienveillance totalement inattendues... Je la laisse là, cette phrase et je m'en vais vous parler d'un livre dont on parle beaucoup en cette fin d'été, un premier roman à la fois drôle et émouvant, plein d'exubérance mais aussi de douleurs refoulées, "Désorientale", de Négar Djavadi, paru aux éditions Liana Levi. Partons à la rencontre d'une famille iranienne que l'Histoire va éprouver, non pas comme simple témoin mais pour avoir voulu y tenir un rôle de premier plan. Un roman sur l'exil, aussi, mais un exil bien plus dur encore que celui qui éloigne de son pays natal...



Kimia se trouve dans une salle d'attente d'un hôpital parisien. Voilà qui augure mal de la suite, me direz-vous... Oui, et non. Mais, surtout, elle est dans ce lieu si bien nommé, car dans ces salles, on attend, on attend, on attend, on attend, comme le chantait Johnny Hallyday il y a quelques années... Une attente interminable qui se marie mal au stress du moment...

Alors, Kimia meuble cette attente en se plongeant dans ses souvenirs, les siens mais d'abord ceux de sa famille, et nous emmène avec elle dans un voyage dans le temps et l'espace, à la découverte de la Perse qui va devenir l'Iran, mais aussi de ses ancêtres, de ses parents, de ses oncles et de tous ceux qu'elle a côtoyés depuis sa naissance au début des années 70 ou dont on lui a conté l'existence au fil des ans.

Ainsi, va-t-on croiser Montazemolmolk, seigneur féodal à Mazandaran au début du XXe siècle. Kimia descend de sa très nombreuse progéniture, elle est son arrière-petite-fille, et l'on se dit que, de sa vie à lui seule, on pourrait tirer un roman. Nour, sa fille, sera la grand-mère paternelle de Kimia, dont elle est le portrait craché, dit-on.

Nour épousera Mirza-Ali, originaire, pour sa part de Qazvin. Issue d'une nombreuse fratrie, il se démarque pourtant par la couleur de ses yeux : un bleu proche du turquoise qui va devenir, si l'on peut dire, sa marque de fabrique et lui attirera bien des bonheurs, mais aussi, de sérieuses déconvenues...

Ensemble, Nour et Mirza-Ali auront six enfants, six garçons à qui ils transmettront leurs fameux yeux bleus. Le quatrième de cette fratrie, Darius, deviendra le père de Kimia. Quant aux oncles, Kimia, ses soeurs, les cousins, cousines, tous finiront par leur donner des numéros, dans l'ordre de naissance pour s'y retrouver.

Darius, personnage-clé du roman, par sa personnalité et son caractère, mérite qu'on s'arrête un peu plus sur lui. En effet, s'il est d'un caractère sombre, s'il s'échappe souvent, s'il fuit parfois, comme le dit Kimia, c'est aussi un homme engagé, un homme de gauche qui a refusé les appareils mais n'a jamais ménagé personne.

Son engagement est l'un des moteurs du roman, même s'il n'en est pas à proprement parlé le coeur. C'est l'un des aspects qui va faire entrer la famille dans des turbulences qui mettront tous ses membres à l'épreuve. Un beau personnage, que ce Darius, et Kimia, d'une certaine façon, est celle de ses filles qui tient le plus de lui.

Et puis, il y a Sara, la mère. D'origine Arménienne, elle appartient à une famille qui a déjà connu l'exil et le déracinement. A l'image de Nour, c'est un personnage féminin très fort. Sara est courageuse, têtue, dévouée à son mari et à sa famille mais peut aussi se montrer dure comme le diamant et même intransigeante. Son destin est à l'image du roman ; foisonnant et dramatique.

Kimia, pour sa part, est la troisième fille de Sara et Darius. Et elle se révèle rapidement très différente de Leïli et de Mina, à commencer par son côté garçon manqué. Kimia est un personnage singulier qui ménage ses effets et nous propose d'abord une fresque familiale flamboyante avant de nous parler plus précisément d'elle. Dans un contexte bien plus sombre...

J'ai dressé ici une sorte d'arbre généalogique mais tous ces personnages vont évoluer sous les yeux du lecteur au fil des souvenirs et de l'esprit d'escalier de Kimia. Pas de chronologie, mais des anecdotes, des digressions, des histoires pleine de fantaisie et de drôlerie, avec le décalage que donne aussi la différence de culture.

Au-delà de cette famille nombreuse et de tous ceux qui gravitent autour d'elle, c'est bel et bien l'Iran qui est l'un des personnages majeurs du roman, enfin de sa première partie. Ses traditions, ses croyances (j'emploie le mot hors connotation religieuse), ses récits, dont on se demande s'ils ne sont pas enjolivés au gré des transmissions de génération en génération, son histoire, bien sûr...

Montazemolmolk vivait avant l'avènement des Pahlavi, en Perse, a connu la prise de pouvoir du Shah et la naissance de l'Iran. Ses descendants, eux, seront confrontés à ce royaume dont le régime ne cessera de se durcir, étouffant les libertés individuelles, avant de s'effondrer et de laisser la place au régime actuel, celui des Mollahs.

Entre ces récits de famille, qui font souvent sourire le lecteur, mettent les personnages dans des situations surprenantes, délicates ou gênantes, l'amour, le temps qui passe, les liens très forts qui unissent ces véritables tribus mais qui vont brutalement se distendre, tout cela est dans le récit de Kimia, qui les relate avec faconde et espièglerie.

Une bonne partie des histoires que nous conte Kimia se sont déroulées avant sa naissance, elles sont un lien entre les générations. Et pourtant, Kimia, c'est le vilain petit canard. Ce n'est pas évident d'emblée, mais cela se dessine peu à peu, au fil d'un récit qui se teinte d'un camaïeu de gris avant de sérieusement virer au noir.

Le tournant, c'est évidemment la fin des années 70 et le début des années 80, la nécessité de quitter l'Iran, pas seulement pour essayer de trouver plus de liberté ailleurs, mais bien pour des questions de vie ou de mort. Cette rupture, toute la famille va la vivre, mais Kimia peut-être plus violemment que ses parents ou ses soeurs. Et la rupture sera plus profonde pour elle.

Désorientale... Ce néologisme veut dire tant de choses... Kimia, par sa personnalité, par ses choix, par ses attitudes, semble sans cesse prendre ses racines à rebrousse-poil. Si je voulais prendre une métaphore osée, je dirai que Kimia rappelle ces cartoons où la cigogne, ivre morte après avoir livré des bébés toute la semaine, finit par se tromper.

Kimia n'est pas orientale. Elle ne l'a pas décidé, elle est née ainsi. C'est le destin, ce coquin de destin, qui en fait une désorientale. Au point d'accentuer sa situation : apatride, comme le reste de sa famille, mais coincée entre deux pays, deux cultures, deux sociétés... Au point de se retrouver seule, tellement seule. "Désorientale", dans sa deuxième partie, c'est aussi le récit du profond mal-être d'une jeune femme en perte de repères, d'identité...

Négar Djavadi écrit de très belles et très fortes lignes sur l'intégration. Kimia, son personnage, pourrait être montrée en modèle, tant elle semble s'être coulée facilement dans son nouveau paysage... Mais, ça, c'est ce qu'on voit, c'est le vernis. Dessous, la vérité est tout autre et ces racines perdues sont un motif de souffrance terrible. Kimia dérive, attendant de pouvoir s'accrocher enfin à quelque chose...

Le roman est découpé en deux parties que Kimia appelle Face A et Face B, comme sur les disques vinyles, et les 45 tours, en particulier. Deux faces qui se complètent mais peuvent aussi s'opposer. Deux tonalités bien distinctes, entre l'histoire de la famille de Kimia, si riche, si foisonnante, et son destin écrasé de solitude.

Bien évidemment, la séparation n'est pas aussi nette que sur un disque. Les Faces A et B de Kimia sont étroitement liées, imbriquées, aussi, tout ce qui est sur la Face B découlant irrémédiablement de ce qui est sur la Face A. On a un sentiment presque d'emprisonnement, d'une Kimia que les éléments, que les événements ont éloigné sans pour autant rompre définitivement les amarres.

Kimia n'est pas seulement la jeune femme qui prend un plaisir évident à retracer la légende familiale, pleine d'humour et de tendresse. Non, elle est aussi cette femme portant son lot de blessures profondes et une estime de soi en chute libre... Et puis, elle est cette femme qui est dans une salle d'attente d'hôpital...

J'ai ouvert avec cela, sans insister. Et pour cause. On se demande bien ce qu'elle fait là et puis, on perd de vue cet aspect au milieu des souvenirs qui jaillissent les uns après les autres de la mémoire de Kimia. Et puis, cet élément réapparaît, par petites touches, jusqu'à ce qu'on comprenne la situation dans sa globalité...

Oui, je me suis énormément amusé à lire "Désorientale" et sa première partie pleine de joie, malgré les coups durs. On suit cette famille avec passion, dans les bons moments, parfois gratinés, ceux dont on rit a posteriori, mais qui, sur le moment, font monter le rouge aux joues et au front, mais aussi dans les moments les plus difficiles.

Le dénouement se dessine progressivement, entre les difficultés de cette nouvelle vie en France et l'Iran, quise rappelle constamment à eux en ne faisant que mettre de l'huile sur le feu... Et, si j'ai souvent souri à la lecture de la première partie, si j'ai aimé cette folie douce et cette exubérance qui régnait autour de la famille, j'ai été bouleversé par Kimia et par d'autres événements qui vous découvrirez.

Jusqu'à la conclusion... J'en suis resté coi. Frappé au coeur, à l'esprit, aussi. Cette révélation finale, cet instant d'une puissante intimité, ce dialogue arrivé bien trop tard et qui, pourtant, est arrivé... Ces dernières pages, ces dernières lignes, rien que pour cela, rien que pour l'amour immense qui s'en dégage, rien que pour cette infinie bienveillance, il est bon de lire "Désorientale", titre à la fois si juste et si injuste...

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