samedi 24 septembre 2016

"Je crois qu'un endroit peut vieillir tout pareil qu'un corps. Et un endroit peut dépérir tout pareil qu'un corps. Et une fois qu'une chose meurt, elle commence à pourrir. Et c'est quoi la pourriture sinon une sorte de fantôme ?"

J'ai choisi cette longue citation pour toute l'ambiguïté qui l'imprègne et qui symbolise parfaitement celle du roman. Dans un billet précédent, à propos du roman de David Joy, "Là où les lumières se perdent", nous avons évoqué le roman noir, sous un angle très pur. Voici un nouvel exemple de ce genre très particulier, parfois un peu rejeté, parce qu'il ne joue pas sur un rythme effréné mais sur d'autres ressorts, avec quelques variantes et, en particulier, une espèce d'onirisme plein de mystère qui flirte avec le fantastique... "Le Verger de marbre" (publié aux éditions Gallmeister, dans une collection baptisée Néo Noir, et traduit par Anatole Pons), est le premier roman d'Alex Taylor, auteur de nouvelles remarquées avant de faire le grand saut vers le format long. Une véritable découverte, avec un roman violent et sombre, porté par une ambiance lourde et énigmatique et des personnages tragiques et tourmentés...



Beam Sheetmire, 19 ans, aide ses parents, Clem et Derna, en pilotant le ferry qui traverse la Gasping River, quelque part dans le Kentucky. Ce n'est pas que ça l'enchante, mais en attendant mieux, c'est toujours ça de pris. C'est monotone et pas très gratifiant, mais c'est un boulot comme un autre en attendant de trouver une voie à suivre.

Un soir, un des passagers vient importuner Beam dans la cabine de pilotage du ferry. L'homme, que le garçon ne connaît pas, n'a rien à faire là, mais il s'incruste, insiste, pose des questions, cherche Beam, qui reste très calme. Il essaye de faire comprendre à l'inconnu qu'il n'entrera pas dans son jeu et qu'il lui faut regagner le pont, en attendant le débarquement.

Mais l'autre ne veut rien entendre et finit par menacer de la braquer pour lui voler la caisse du ferry. Beam ne compte pas se laisser faire. Agacé par le comportement initial de l'homme, il voit rouge, saisit un outil qui traîne dans la cabine et frappe l'inconnu. Celui-ci s'effondre, mort... Alors, seulement, le garçon prend conscience de son geste et de sa gravité.

Le choc est tel qu'il rate l'appontement et que le ferry vient heurter le quai. Mais, c'est le moindre des soucis, cet accident... Beam prévient son père qui décide de ne rien dire à personne et de se débarrasser du corps au plus vite. Et il a une bonne raison de le faire : contrairement à son fils, lui a immédiatement reconnu l'homme étendu mort dans la cabine du ferry...

Il s'agit de Paul Duncan. Dans le comté, on le connaît bien. A cause de ce qu'il y a fait et qui l'a envoyé en prison pour un bon moment. Ensuite, parce qu'il est le fils de Loat Duncan, l'un des malfrats locaux les plus en vue... Beam doit s'enfuir car, lorsque Loat apprendra la mort de son fils, il risque d'entrer dans une colère noire et de crier vengeance.

Le soir même, Beam par sur les routes, en espérant s'éloigner le plus possible de la Gasping River avant qu'on découvre le corps de Paul. Mais, dans la précipitation, le père et le fils ont mal lesté le cadavre, qui remonte à la surface dès le lendemain, où il est aussitôt découvert... C'est le shérif Elvis Dunne qui doit annoncer la nouvelle à Loat et lui aussi redoute sa réaction...

Oh, bien sûr, l'intrigue pourrait se résumer à la poursuite impitoyable d'un père meurtri pour mettre la main sur le meurtrier de son fils. Il y aurait déjà de quoi faire. Mais, Alex Taylor a décidé d'aller bien plus loin. D'abord, en faisant entrer dans la danse d'autres personnages qui vont intervenir dans cette affaire à différents niveaux.

Il y a un routier en costume impeccable, comme on n'en a pas vu depuis des années dans le comté, un homme de main flanqué de dobermans légèrement agressifs, un vieux guérisseur un peu maboul et sa fille drôlement sexy ou encore le tenancier manchot d'un bouge où l'on vient se saouler copieusement, lever des prostituées et, parfois, mais c'est vraiment accessoire, danser...

Là encore, on pourrait s'arrêter là et voir ces personnages simplement graviter autour de Beam, apportant chacun leur pierre à une intrigue. Mais Alex Taylor n'a pas non plus choisi cette option un peu plus touffue mais assez linéaire et unidimensionnelle. Non, il voulait autre chose pour son roman, et ces dimensions-là vont apparaître petit à petit au fil du récit...

Le lecteur prend alors conscience que la mort de Paul Duncan, un soir, sur le ferry traversant la Gasping River, parce que ce voyou voulait braquer la caisse n'est pas un simple incident, un épiphénomène. Ce geste ordonné par un destin facétieux et tordu est en fait une vraie boîte de Pandore, qui va mettre tout le comté sens dessus dessous...

Bien sûr, ce n'est pas dans ce billet que je vais expliciter cet élément, vous vous en doutez. Mais, il est important de saluer la construction de ce roman, qui repose sur des révélations successives éclairant, à chaque fois, d'une nouvelle lumière, les événements qui se déroulent devant nous. Et l'on comprend alors que Beam a mis le doigt dans un effroyable engrenage qui ne peut laisser personne indemne.

On entre dans une spirale qui va crescendo, mais jusqu'où va-t-elle nous emmener ? Un "nous" dans lequel je réunis les personnages et le lecteur, lui aussi témoin du drame qui se met en place, implacablement. Le final est haletant, crépusculaire, inquiétant, paradoxalement terriblement sombre et incroyablement lumineux...

Oui, je pourrais jouer avec les oxymores, l'ardente obscurité ou la obscure lumière... Mais, cet étrange sentiment de clarté et de noirceur mêlée tiens à plusieurs éléments que met en place Alex Taylor, avec minutie et habileté. Et surtout, au choix qu'il fait, contrairement à David Joy, de ne pas jouer la carte du réalisme absolu.

D'emblée, avec un prologue se déroulant pendant une réunion de famille et qu'il convient de lire attentivement, car il s'y trouve quelques clés de lecture pour la suite, on se retrouve plongé dans une atmosphère assez bizarre. Beam souffre de narcolepsie, il s'endort donc n'importe où, n'importe quand, et on se demande parfois s'il l'on n'émerge pas dans ses rêves plutôt que dans le monde réel.

Certains lieux, certains personnages, certaines situations concourent régulièrement à cette impression d'irréalité, sans qu'on sache où vient se placer la frontière. Et cette ambivalence nous suit d'un bout à l'autre du livre, jusque dans son dénouement, brouillant les cartes et obligeant le lecteur à se positionner, à faire fonctionner son imagination, à interpréter ce à quoi il assiste.

J'ai écrit plus haut le mot fantastique... Il vient en appui d'un titre que j'ai qualifié d'ambigu... Mais on est bien dans un roman noir, avec "Le Verger de marbre". Pas dans un roman de fantômes, comme on pourrait le croire. Et pourtant, certains éléments sont assez troublants pour que je doive faire ces précisions...

Et, si on laisse de côté les fantômes au sens propre, au moins doit-on affronter des fantômes au sens figuré : ceux du passé trouble des personnages qui entourent le pauvre Beam, bien naïf et bien gentil, et qui ne pige rien à tout ce qu'il a malencontreusement déclenché. Encore un antihéros parfait qui essaye sans cesse de reprendre en main les rênes de son existence, mais a bien souvent un temps de retard.

Alors, fantastique ou pas, "le Verger de marbre" ? Je ne vais pas trancher, parce que je crois qu'il n'y a pas de réponse absolue. A chacun de forger son opinion, en particulier dans le final. Je pense à une scène en particulier, qui, plusieurs jours après ma lecture, me laisse encore troublé et indécis... Une manière de prolonger les sensations de lecture bien après la lecture, et c'est fort agréable !

"Le Verger de marbre" est une lecture forte. On retrouve, comme chez David Joy, déjà cité, ce côté très clinique des personnages. Tous, qu'on puisse les ranger du coté des gentils, de celui des méchants ou qu'ils se trouvent à cheval sur cette limite abstraite et pas forcément pertinente, ne sont pas particulièrement sympathiques ou chaleureux.

Ils ont des choses à cacher, dont ils ne sont certainement pas très fiers, et cela se ressent. En écrivant ces quelques lignes, je pense en particulier à un des personnages... Difficile de vous en parler, car, dans le détail, il faudrait vous dévoiler quelques éléments-clés de l'intrigue qu'il faut vous laisser découvrir par vous-même.

Mais, ce protagoniste-là est très délicat à cerner. Si je dois le juger sur un plan moral, je me retrouve bien embêté, car je n'arrive pas à le situer précisément. Je le soupçonne de jouer un double, voire un triple jeu, mais surtout, de ne penser qu'à lui, d'être d'un égoïsme profond et d'une amoralité absolue, sans en être certain, alors que ce personnage pourrait, en assumant son rôle premier, tout changer.

Et puis, il y a Beam... Depuis le début, je l'ai évoqué par touches : jeune, naïf, narcoleptique, un peu perdu... On sent rapidement sa difficulté à trouver sa place dans le monde. Son cocon, ce sont ses parents et piloter le ferry, c'est aussi une façon de ne pas le quitter. Les événements vont en décider autrement, le poussant hors du nid, mais pas avec douceur, bien au contraire...

On retrouve, comme souvent dans le roman noir, cette influence des tragédies antiques, avec un personnage aux prises avec un destin loin d'être favorable et qui doit se battre pour espérer le surmonter. Il accède ainsi au statut de héros, mais cela ne lui garantit pas non plus de finir sa vie heureux et comblé...

Pour Beam, on se dit très rapidement qu'il lui faudra une sacrée dose d'héroïsme pour surmonter tout ce qu'il va devoir affronter... Et, même s'il se sort entier de cette course-poursuite, il devrait lui rester des séquelles pas belles à voir... Quant aux autres, ils sont déjà bien abîmés et la mort de Paul Duncan ne va faire que réveiller toutes ces blessures et les compromis bancals qui en ont découlé.

J'insiste souvent sur ces dimensions de tragédies qu'on voit fleurir dans les romans américains, on sent bien que c'est quelque chose qu'on fait intégrer rapidement à ceux qui veulent écrire dans cette culture-là. Comme si les codes de la tragédie grecque formait un cadre parfait, exhaustif, dans lequel on peut encore évoluer de nos jours, transposable à l'envi, jusqu'au plus profond du Kentucky.

Tragiques, ils le sont tous. On peut le dire sans trop en dévoiler, mais, comme bien souvent dans le roman noir, l'espoir ne fait pas partie des données de base à prendre en compte. Alex Taylor nous offre un regard sur une humanité sombre et tourmentée, ancrée à un terroir et fracassée par une fatalité dont ils sont, peut-être, après tout, les principaux responsables.

"Le Verger de marbre", c'est une atmosphère vraiment particulière, des personnages qui rappellent ceux qu'on peut croiser chez Cormac McCarthy ou dans les plus sombres des films des frères Coen, comme je l'ai effectivement lu par endroit. Comme l'espoir, on sent bien que le but de tout ça n'est pas non plus la rédemption, mais juste une sorte de libération soudaine, comme on perce un abcès...

Je suis vraiment curieux de voir ce que Alex Taylor nous proposera à l'avenir : poursuivra-t-il dans ce genre du roman noir ? Jouera-t-il encore avec l'onirisme, l'étrange, le mystérieux ? Recroiserons-nous des fantômes, quels qu'ils soient, dans ses prochains romans ? Et surtout, y aura-t-il quelque chose à sauver dans cet univers-là ?

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