lundi 12 septembre 2016

"Personne ne m'avait jamais regardée avant Suzanne, pas véritablement, elle était devenue ma référence".

Après le récit des événements, retrouvons Charles Manson et ses disciples dans un livre de pure fiction, cette fois. Un roman qui a fait parler énormément avant même sa parution, puisque sa jeune auteure, tout juste 25 ans au moment de la signature, a obtenu une avance colossale aux Etats-Unis puis a déclenché des surenchères d'éditeurs à travers le monde, dans plus d'une trentaine de pays, dit-on. Ce livre, c'est "The Girls", d'Emma Cline, qui est paru en France aux éditions de la Table Ronde, sorties vainqueurs d'une sacrée foire d'empoigne. Au coeur de ce livre, une femme, ses souvenirs, sa fascination, son angoisse, son empathie pour une adolescente qui ressemble à celle qu'elle fut et son impuissance à l'aider. Ici, l'odyssée sanglante de la Manson Family n'est pas le moteur de l'histoire, mais plus un contexte, le décor dans lequel s'inscrit une relation forte, ambiguë, frustrante, douloureuse... Au point de laisser des marques brûlantes longtemps après les faits...



Evie Boyd vit quelque part en Californie. Elle s'est provisoirement installée dans une maison qu'un ami lui a prêtée. D'elle, on sait bien peut de choses, mais l'on sent bien qu'elle n'a pas d'attache véritable, nulle part, qu'elle recherche la solitude, qu'elle se tient à l'écart du reste du monde, dans le domaine du possible.

Un soir, arrive une voiture dans l'allée. Inquiétude... Mais, il ne s'agit en fait que de Julian, le fils du propriétaire, et de sa petite amie, Sasha. Evie et Julian se sont rencontrés il y a quelques années, quand le garçon était encore un enfant apprenant le violoncelle et démontrant de réelles qualités. Elle n'attendait personne, lui n'imaginait pas que la maison soit habitée.

Il y a forcément un peu de gêne, dans cette rencontre imprévue. Mais, pour Evie, l'arrivée du jeune couple va réveiller les souvenirs qui la hantent depuis des années, sans doute des décennies, même. Des événements qui se sont déroulés eux aussi en Californie, lors de l'été 1969. Evie n'était alors qu'une adolescente de 14 ans, en quête d'idéal et de reconnaissance.

La présence de Julian mais plus encore celle de Sasha, va pousser Evie à retracer cet été pas comme les autres qui l'a marquée au plus profond de son être. Son ennui, son peu d'ami, filles ou garçons, la séparation de ses parents, son mal-être adolescent qui l'a poussée à se rebeller... Et la rencontre qui va changer sa vie à jamais.

Evie grandit dans une famille des classes moyennes. Son père a refait sa vie avec une autre femme et sa mère, de son côté, peine à se remettre de la séparation. Elle boit un peu trop, cherche un nouvel homme, des comportements qui agacent Evie au plus haut point. La mésentente augmente durant cette période : sa mère ne fait pas assez attention à elle, alors Evie joue de plus en plus les fortes têtes.

Un jour, elle aperçoit en ville une jeune femme qui la fascine immédiatement. Elle n'a aucune idée de qui elle est, elle ne pense même pas qu'elle la reverra, mais ce visage s'est gravé dans sa mémoire... Il ne s'agit pas d'une ado, comme elle, mais d'une jeune adulte, qui semble avoir choisi de vivre selon un mode de vie alternatif, en vogue à cette époque.

Les choses auraient pu en rester là, mais Evie va recroiser la jeune femme, parfois seule, parfois avec ses amies et le contact va se nouer. Une première discussion, alors qu'un commerçant a chassé la jeune hippie de son magasin, puis une autre rencontre inopinée où les filles vont dépanner Evie, coincée sur le bord d'une route après avoir fait sauter la chaîne de son vélo.

De fil en aiguille, Evie va découvrir la vie de Suzanne et de ses amis, au sein d'une communauté vivant dans un ranch à quelques encablures, réunie autour d'un personnage charismatique nommé Russell. Sans rien dire à ses parents, leur mentant même carrément, Evie va peu à peu couper tout lien avec ses amis, son école, ses proches, pour aller vivre avec Suzanne et les autres.

Comme le dit la citation placée en titre de ce billet, avec Suzanne, Evie se sent enfin considérée, elle n'est plus invisible, elle fait partie d'un groupe... D'une famille, même. Et tant pis, si, rapidement, sa présence au sein de la communauté prend un tour un peu particulier, une sorte d'initiation, de rituel franchement sordide.

Mais Evie a ce qu'elle veut le plus au monde. Elle idéalise sa relation avec Suzanne, y joint un désir qui accompagne les premiers émois amoureux. Elle est prête à tout pour renforcer ce lien qui l'unit à Suzanne, bien plus qu'à Russell. Mais, qu'en est-il des autres autour d'elle, et en particulier de Suzanne ?

C'est bel et bien cette relation entre Evie, l'adolescente en quête de repères, et Suzanne, dont on sait bien peu de choses, qui est au coeur de "The Girls". Pour la raconter, Emma Cline choisit de jouer la carte du flash-back. On débute dans une époque proche de la nôtre, je l'ai expliqué, puis on repart en 1969. Ce sera le cas à chaque partie.

Cette construction est intéressante à plus d'un titre. D'abord, parce que l'on découvre très progressivement ce qui a unit Evie à Suzanne et, à travers cette dernière, à Russell. On comprend à demi-mots que cet été 1969 a débouché sur des choses graves qui ont marqué la société américaine de manière durable et violente, sans savoir exactement de quoi il s'agit, ni le rôle d'Evie.

Ensuite, parce qu'on se rend rapidement compte que Evie se reconnaît en Sasha. Et pas pour les points les plus positifs. Mais Sasha n'est pas Evie et Evie n'est pas Suzanne. Pourtant, on ressent la volonté de l'aînée de créer un lien avec sa cadette. Pas un lien de séduction ou de fascination, non, plus un partage d'expérience, un avertissement, qui fait qu'une ado en vaut deux.

Evie devient un personnage pivot entre deux époques, de la jeune fille influençable dans une période pleine d'effervescente et de libération des moeurs, à la femme qui doit porter ce lourd passé, quotidiennement. On met un moment à cerner Evie, quoi qu'en disent certains lecteurs. Car c'est un personnage complexe, parce que terriblement secret.

Je ne parle pas d'Evie adolescente, dont les réactions et comportements sont clairs comme de l'eau de roche, d'un classicisme parfait à étudier dans les écoles, mais de l'Evie adulte. Et, pour parvenir à la comprendre, du moins, en partie, il faut percer ses secrets, aller au bout de ces souvenirs, découvrir ce qui, dans ce lien établi avec Suzanne, lui a laissé des traces indélébiles.

Ce n'est qu'en fin de livre que le mot sera lâché, qu'on comprendra exactement ce qui caractérise l'Evie adulte. Et, d'un seul coup, une fois ce mot connu du lecteur, la personnalité d'Evie s'éclaire d'un jour nouveau. On réalise brusquement l'importance du flash-back qui permet d'exposer les deux points de vue du personnage, avant et après le traumatisme...

Le mot auquel je pense, je ne vais pas l'écrire ici. Oh, avec tout ce qui est dit et tout ce qui va l'être, vous le cernerez peut-être un peu plus aisément. Mais, l'élément-clé du roman, c'est le recul avec lequel s'exprime Evie. Si on avait eu que le point de vue de l'adolescente qu'elle fut, tout aurait été différent, si l'on avait suivi les événements "en direct", on aurait eu une histoire complètement différente.

L'atmosphère si particulière du livre tient beaucoup à ce choix de construction narrative sur deux époques. C'est oppressant, angoissant, malsain, presque, sans qu'on sache dire vraiment pourquoi. Et surtout, parce qu'on a un doute lancinant qui s'installe peu à peu pour devenir omniprésent jusqu'au dénouement : quel a été le rôle d'Evie dans tout ça ?

Oui, elle est ambiguë, Evie : victime ou coupable ? Ou complice, à la rigueur... La réponse, qui n'est pas aussi simple que de rayer des mentions inutiles, se dévoile en même temps que ce fameux mot-clé. Et l'on mesure alors ce qu'ont dû être les années qui se sont écoulées entre les deux époques. Enfin, quand je dis qu'on le mesure, on s'en fait probablement une bien mince idée.

Et l'on en revient alors également à la relation entre Evie et Suzanne. Cette relation que l'on découvre justement à travers le regard de l'adolescente, à travers cette fascination enthousiaste et insouciante. Le tout, teinté de quelque chose qu'on a du mal à qualifier mais qui est la marque du recul des souvenirs d'Evie.

Et Suzanne, alors ? On en a une image très floue, parce qu'elle est toujours déformée. Seul le prisme change d'une époque à l'autre, mais rend le personnage insaisissable. Une seule chose est sûre : l'emprise de Russell sur elle. On la devine, d'abord, puis, au fil des pages, elle apparaît de plus en plus forte, impossible à briser.

Russell, pas besoin de vous faire un dessin, c'est l'alias de Manson dans l'univers d'Emma Cline. La jeune romancière n'a pas choisi de coller au fait, comme Simon Liberati dans "California Girls", évoqué dans un précédent billet, mais de s'en inspirer. On est véritablement dans de la fiction, même si elle s'inspire des faits qui ont fait la sinistre renommée de Manson et de sa "famille".

On peut parfaitement lire "The Girls" sans connaître Charles Manson, sans avoir aucune idée de son parcours criminel et de celui de ses acolytes. Mais, évidemment, c'est amusant de jouer au jeu des différences. Enfin, amusant, c'est évidemment relatif, eu égard à la nature des faits... En revanche, ce qui est important, c'est l'emprise...

Elle est là diffuse, dès les premières lignes, elle est omniprésente à chaque page dans le récit d'Evie. Une emprise qui passe par Suzanne, bien sûr. L'ambiguïté de ce lien, l'impossibilité d'entrer dans l'esprit de Suzanne pour simplement savoir ce qu'elle pense de sa jeune "protégée", tout cela concourt à placer le lecteur en position inconfortable, d'accentuer un certain malaise.

Et cela empire encore lorsque ce qui unit Suzanne à Russell apparaît totalement. Honnêtement, je suis bien incapable, quelques jours après avoir refermé "The Girls", de me faire un avis sur Suzanne qui nous fait passer d'une impression à une autre, d'un sentiment à un autre en très peu de temps. Mais, Evie, elle, en a un, bien tranché, et c'est lui qui conditionne tout le récit.

L'un des grands points forts de "The Girls", c'est cette atmosphère bien lourde, bien noire. Certains, d'ailleurs, n'hésitent pas à coller sur ce roman une étiquette de roman noir. Pour une auteure aussi jeune, qui débarque dans le paysage littéraire, Emma Cline montre de réelles qualités pour susciter le malaise chez ses lecteurs, et ce n'est pas pour me déplaire.

Evie et Suzanne sont deux personnages féminins très intéressants, et sans doute plus encore à travers leur association car elles se révèlent l'une l'autre, d'une certaine façon. Parce que l'une change et l'autre pas... Parce que l'une fascine l'autre sans avoir rien sollicité. Parce que l'une a implanté chez l'autre quelque chose de terrible : la peur.

Oups, le voilà, le mot-clé...

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