vendredi 16 septembre 2016

"On spéculait tellement sur le mensonge que c'était désormais comme se trouver dans une sorte de Bourse du prestige social où les titres de chacun étaient maladroitement surévalués par une horde de courtiers pitoyables".

J'aime les personnages imparfaits et même franchement peu sympathiques. Ils sont tellement plus intéressants que les héros sans peur et sans reproche. Ce n'est pas une norme, si j'en crois nombre de commentaires sur différents réseaux sociaux ou forums. Mais, un livre dont le personnage central n'a rien d'un chevalier blanc, c'est souvent un vrai plaisir. En voilà un bel exemple, avec un roman dont le narrateur cumule les traits de caractère odieux et les actes dégoûtants. Et on est fixé dès le titre : "Avec les pires intentions". C'est un roman italien, d'Alessandro Piperno, publié il y a déjà une grosse dizaine d'années et traduit dans la foulée et publié aux éditions Liana Levi. Depuis, il y avait eu une édition de poche chez Folio (n°4611, pour le puristes), mais, depuis ce début septembre, c'est dans la collection Piccolo, la collection de poche des éditions Liana Levi qu'on retrouve ce roman aussi drôle qu'il est dérangeant. Déroutant dans le fond comme dans la forme, puisque certaines choses sont dévoilées tardivement et de façon un peu elliptique...



Mais pourquoi Daniel Sonnino a-t-il décidé de nous raconter sa vie, l'histoire de sa famille ? Pourquoi, surtout, choisit-il de le faire sur un ton sarcastique (et ce mot est un euphémisme), de tirer à boulets rouges sur chaque membre de cette famille et de leurs amis, aux apparences tout à fait respectables ?

A ces questions, je ne donnerai pas de réponses dans ce billet, puisqu'elles n'apparaissent que dans la dernière partie du roman. En revanche, ce qu'on peut dire, c'est que ces attaques en règle ont un but clairement avoué : faire tomber les masques et révéler l'envers peu reluisant du décor des Sonnino et de leurs relations les plus proches.

Car, de génération en génération, les Sonnino ont offert une image parfaite, luxe, calme et volupté, à moins que ce ne soit amour, gloire et beauté... En tout cas, l'image d'une réussite sans faille, d'un statut social important et d'une harmonie trop belle pour être vraie. Les problèmes (mais quels problèmes ?), on ne les affronte pas, chez les Sonnino, on les balaye sous le tapis.

Et ça commence avec le grand-père, Bepy, un homme d'affaires prospère qui a survécu sans trop de mal au régime fasciste. Pourtant, Bepy est juif, même s'il n'en fait pas grand cas. Mussolini, Hitler, ce sont des clowns et d'ailleurs, il n'a rapidement plus été question de ces histoires une fois la guerre terminée. Les Soninno se sont enrichis, et basta cosi.

Avec Ada, Bepy formait un couple idéal. Oui, mais... En réalité, Daniel nous décrit un coureur impénitent, aux multiples maîtresses, plus jeunes les unes que les autres, doublé d'un escroc qui a dû fuir ses créanciers en partant aux Etats-Unis en catastrophe. Seul. Laissant femme et enfants derrière lui... Ada, épouse modèle, du moins aux yeux du monde...

Bepy et Ada ont eu deux fils : Luca, l'aîné, le digne fils de son père, et Teo, l'original, l'imprévisible. Luca, grand, près de deux mètres, costaud, tiré à quatre épingles, roulant en voiture de sport, mais qu'on remarque d'abord parce qu'il est albinos... Teo, qui a tout pour réussir mais se comporte comme un fou et puis, un jour, quitte l'Italie pour Israël, au grand dam de son père.

Bepy, le laïque, qui traite l'Etat d'Israël d'insensé, ne peut tolérer le tournant politique et religieux de son fils, devenu un ardent sioniste et un juif orthodoxe. Mais, à son tour, Teo va déchanter, lorsque son fils, Lele, va choisir de faire son coming-out... Oui, à bien y regarder, la vie de la famille Sonnino n'a rien d'un long fleuve tranquille, mais, chut ! Rien ne doit transparaître...

Et puis, il y a Daniel... Adolescent complexé, onaniste compulsif et adepte du fétichisme, se construisant très tôt une réputation assez glauque auprès de ses camarades. Peu à peu, on commence à se dire que ce brave Daniel à la langue si bien pendue a tout d'un vilain petit canard. Mais il manque encore bien des clés pour en être certain...

Comme cette ascendance compliquée, que vit tellement mal le jeune homme, âgé d'une trentaine d'années lorsqu'il se livre. En effet, issu d'une famille juive, lui ne l'est pas. Luca, son père, a épousé une catholique, Fiamma, issue d'une famille dévote et, disons-le, antisémite... De quoi égayer les dîners de famille, puisque les amoureux se joueront des réticences de leurs familles respectives.

Ils ne se doutaient pas encore que celui qui vivrait le plus mal cette union serait leur propre fils... Daniel ne parvient pas à gérer cette véritable différence qui fait de lui un gentil aux yeux des juifs et un juifs aux yeux des gentils. Incapable de trouver sa place, il décide alors de jouer la carte de la provocation, à travers des déclarations et des textes polémiques, confinant eux-mêmes à l'antisémitisme...

Enfin, il y a Gaia... La jeune fille dont Daniel est tombé amoureux dès l'adolescence, éperdument, follement, déraisonnablement... Gaia, fille de Nanni Cittadini, l'ami et associé de Bepy Sonnino. Et son antithèse, aussi, en tous points. A l'exception d'un seul : lui aussi aura droit à un portrait au vitriol de la part de Daniel...

La famille, les proches, personne n'échappe à la rancoeur de Daniel, dont les causes vont rester longtemps masquées. Mais, il a choisi de jouer carte sur tables pour tous, y compris lui-même, alors, on y viendra... Et lorsqu'on aura une idée plus précise du contexte dans lequel se déroule la confession et de ce qu'il s'apprête à faire, alors, on mesurera la justesse du titre du livre...

Alessandro Piperno avait le même âge que son personnage central quand il a publié "Avec les pires intentions" et déclenché un sacré scandale en Italie. Sa peinture de la haute bourgeoisie juive romaine, mais aussi, dans la deuxième partie, celle de la jeunesse italienne des années 1980 a suscité pas mal de réactions.

En lisant ce roman, j'ai souvent ri, de façon un peu honteuse, car c'était les horreurs que dit ou fait Daniel qui provoquait ces rires et cet amusement... Que voulez-vous, on a aussi mauvaise conscience quand on lit des satires, et d'un genre excessivement violent. Mais, malgré tout, si l'on adhère à ce brillant mauvais esprit qui préside à cette histoire, alors, on prend un vrai plaisir et au diable la culpabilité !

"Avec les pires intentions" m'a fait penser à un "Bûcher des vanités" qui aurait quitté Chicago pour Rome. Mais, si Tom Wolfe se montre volontiers irrévérencieux et ironique, Alessandro Piperno, lui, franchit largement ce cap et sort l'artillerie lourde, sans pour autant jouer sur la caricature. C'est plus fin que cela, il s'agit vraiment de mettre en évidence des traits de caractère et des comportements tout à fait réels.

La référence d'Alessandro Piperno, c'est Philip Roth. Mais, là encore, on peut se dire que l'Italien diffère de son modèle américain par son choix de retirer les mouches des fleurets avec lesquels il pourfend ses cibles. Roth ne ménage personne, dans ses livres, mais Piperno, lui, éreinte tout le monde, et avec jubilation.

Ce que le romancier transalpin décrit, c'est une société qui repose avant tout sur les apparences, sur une façade de respectabilité patiemment construite et que rien ne peut abattre. Le statut social avant tout, quitte à l'envelopper d'une sorte de mirage composé d'une myriades de mensonges, du plus véniel au plus embarrassant.

Sans doute, Piperno touche-t-il juste, avec cette analyse au vitriol. Avec l'aide de Daniel, son alter ego romanesque, il démonte pierre par pierre ces édifices vaniteux et factices qui "cachaient le cracra", comme aurait pu le chanter Alain Souchon. On révèle au grand jour les impostures, on fracasse les images bien policées, on arrache les masques au sourire inamovible...

Daniel est le seul qui a refusé, et depuis toujours, ce petit jeu des apparences. Et pour cause, puisqu'il ne sait quel visage adopter, lui, le fils de juif qui ne l'est pas, lui, le fils de juif qui s'en prend violemment aux juifs dans son travail (dont il finit par reconnaître qu'il est loin d'être aussi important qu'on aurait pu le croire).

La honte, il la vit de la même façon : il la concentre dans son combat intérieur qui oppose sa moitié juive à sa moitié gentille, mais aucunement lorsqu'il s'agit de pratiques peu ragoutantes, surtout en public... C'est compulsif, mais c'est aussi une manière de se distinguer, tellement moins hypocrite que celles auxquelles recourent sa famille et ses alliés...

Oui, c'est dérangeant, amoral (et même, par moments, immoral), malsain mais aussi d'une vraie drôlerie. Oh, sans doute certains lecteurs auront-ils du mal, tant avec cet esprit grinçant qu'avec la construction de l'histoire. C'est une lecture forcément exigeante et qui ne plaira pas à tout le monde, ce que je comprends tout à fait.

En ce qui me concerne, j'ai beaucoup aimé Daniel, sa franchise, qui se teinte certainement aussi d'aigreur et de mauvaise foi, son caractère odieux et désabusé, sa colère rentrée, contre sa famille, ses amis, ses connaissances, le monde entier, et surtout contre lui-même. Et, derrière tout cela, son coeur irrémédiablement brisé, qui le rend aussi touchant que pathétique...

J'ai toutefois un regret, fruit de mon esprit tordu qui me fait me demander, par moments, si je ne me rapprocherais pas en bien des points de Daniel, oui, c'est violent, c'est de ne pas assister à ce qui va se passer après la fin du roman... Pardon de ne pouvoir entrer dans le détails, mais on peut se dire qu'il va se produire un scandale énorme, et on voudrait assister à cette apothéose...

Mais je chipote, évidemment. Et les derniers mots du roman, ces dernières lignes sardoniques en forme d'ultime pied-de-nez (ou bras d'honneur, plutôt...) viennent couronner le livre d'une dernière touche de fiel et font entrer définitivement Daniel dans la catégorie des glorieux losers pas vraiment fiers de l'être et avides de revanche éclatante...

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