samedi 3 décembre 2016

"Alors, mon cher Giovanni, êtes-vous prêt à vous laisser absorber corps et âme par le « Boulevard du Crime » ?"

Le roman populaire... L'expression est souvent prononcée en se pinçant le nez, avec une légère condescendance voire un franc mépris. Et pourtant... La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été un formidable terreau pour les romans de genre, policier en tête, mais pas seulement, et quelques classiques demeurent encore incontournables. C'est à cette tradition que Dominique Maisons rend hommage dans "On se souvient du nom des assassins" (en grand format aux éditions de la Martinière), un thriller historique plein de références (certaines plus visibles que d'autres, et j'en ai forcément raté pas mal), plein d'action et de scènes qui devraient vous rester un moment en mémoire, flirtant par moments avec l'uchronie et le steampunk, mais utilisant très habilement le contexte politique et international très tendu qui régnait en France juste avant la Ie Guerre mondiale. On commence à beaucoup parler de ce livre et ce n'est que justice, c'est vraiment de la belle ouvrage.



Giovanni travaille pour l'un des journaux les plus en vue de son temps, le Matin. Mais, il n'y est que commis au service courrier. Aucune chance pour lui de devenir journaliste, alors que sa motivation est immense et qu'on ne fait que louer son travail. Pourquoi ? Parce qu'il est fils d'immigrés italiens, installés à Belleville, et qu'on ne donne pas les postes importants à ces gens-là...

Eh oui, en 1909, déjà, on redoutait ces étrangers qui venaient manger le pain des Français... Dans la presse, c'est la CGT qui est en pointe sur cette question et brise les rêves du jeune homme de devenir un jour une plume en vue de la presse quotidienne, alors unique média disponible et donc secteur particulièrement florissant.

Le Matin connaît un succès d'autant plus retentissant que paraît dans ses colonnes le feuilleton le plus populaire du moment : "Boulevard du Crime", une série policière mettant en scène le fameux commissaire Nocturnax, créée par Max Rochefort. Que dire de cet écrivain ? C'est la star du moment, il le sait, il en joue, et, comme tout le monde, Giovanni l'admire.

Il ne le sait pas encore, mais c'est de Max Rochefort que va venir la chance du jeune homme de quitter son emploi subalterne. Enfin, pas directement... Au Matin, on s'inquiète, on craint que des titres concurrents ne tentent d'attirer Max Rochefort pour que ses prochains romans soient publiés chez eux. Ce serait un coup terrible pour le journal.

Alors, M. Tournai, administrateur du Matin, choisit Giovanni pour lui confier une mission de confiance : devenir le secrétaire particulier de Max Rochefort. Officiellement, il s'agira de prendre note des idées qui sortent de l'imagination débordante de l'écrivain à chaque instant ; officieusement, il surveillera attentivement les fréquentations du romancier, surtout s'il s'agit d'un concurrent...

La rencontre se passe bien, le début de la mission aussi, mais Rochefort révèle vite à Giovanni qu'il n'est pas dupe et sait parfaitement en quoi consiste la tâche du jeune homme. Peu importe, il l'accueille chaleureusement au sein de sa petite entreprise. En effet, Rochefort n'écrit plus lui-même depuis un moment, confiant cela à trois collaborateurs de confiance.

Lui se contente d'être. D'être une star et de se comporter comme tel. Un métier à temps complet qui demande de l'entregent, du bagout, du charisme, tout ce que possède Max Rochefort. Aujourd'hui, il ferait la une de la presse people à chacune de ses sorties, à chaque rumeur sur sa vie privée... Mais, il manque une chose à Rochefort : il aimerait, comme l'a déjà fait son ami Gaston Leroux, faire ses preuves sur le terrains, et non plus seulement sur le papier.

Et l'opportunité ne va pas tarder à se présenter : présents à Enghein, dans un luxueux hôtel au bord du lac pour participer à une soirée caritative, Max et Giovanni sont témoins de l'assassinat ultra-violent d'un cardinal dans la suite voisine de la leur... La colère monte, une des femmes de chambre, pour laquelle Giovanni ressent un béguin, est arrêtée, considérée comme la coupable idéale...

Commence alors une enquête très difficile, pleine de dangers et d'aventures, mais aussi de rencontres remarquables, pour innocenter Justine, la femme de chambre, et convaincre l'inflexible commissaire Juvard, en charge de cette délicate enquête, qu'il fait fausse route.Max Rochefort voulait de l'action, il va en avoir, et Giovanni va se retrouver aux premières loges, bien loin des pages des romans-feuilletons que signe l'écrivain...

Commençons par le contexte : il concerne aussi bien l'intérieur que la politique international. A l'intérieur, on l'a dit, les tensions naissent des vagues d'immigration qui sont mal accueillies. Italiens, Polonais, venus occuper des emplois annexes ou carrément les plus difficiles, ils sont pourtant accueillis de bien sale manière... A croire que la France ne changera jamais...

Mais, en 1909, les tensions viennent aussi du vote, quatre ans plus tôt, de la fameuse loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. L'assassinat d'un cardinal est une forte étincelle capable de remettre illico le feu aux poudres. Il est donc urgent de désamorcer la situation en trouvant un coupable dont les motivations ne risquent en rien de relancer les violentes rivalités entre catholiques et laïcs...

Pour cela, Justine fait office de coupable idéale : une orpheline, forcément complètement folle, qui aurait perdu les pédales et massacré le prélat. Qui sait si celui-ci ne lui a pas fait des avances, essayé d'abuser d'elle ? Elle aura réagi à cet affront et, enivrée de violence, elle aura perdu tout contrôle. Un scénario parfait, sauf pour Max et Giovanni, persuadés que le ou les assassins sont ailleurs.

Mais, cette situation tendue est aussi un problème qui peut toucher la politique étrangère. Les relations avec le Vatican sont délicates, pour les raisons évoquées précédemment, mais cela n'est pas sans conséquence auprès d'autres pays. Bref, la France est en position fragile sur le plan diplomatique, alors que les tensions avec l'Allemagne sont elles aussi de plus en plus fortes.

C'est le dernier point-clé : bien sûr, avec le recul, nous savons comment tout cela va finir, dans les tranchées, au cours d'une boucherie sans précédent... Mais, si l'on en reste au contexte du roman de Dominique Maisons, on n'en est encore qu'aux frictions diplomatiques. A un moment de l'enquête, des soupçons évoquant un rôle de l'Allemagne dans cette affaire apparaissent d'ailleurs...

Ils sont  au coeur d'un des passage les plus spectaculaires de "On se souvient du nom des assassins" : une poursuite en dirigeables qui n'a rien à envier aux plus fameuses poursuites en voitures hollywoodiennes. C'est spectaculaire, haletant, impressionnant et très dangereux. C'est un passage qui marque le lecteur, qu'on garde longtemps en mémoire.

Voilà qui nous amène aux personnalités croisées par Max et Giovanni, au fil de leurs investigations. Ils sont trois, principalement : Gaston Leroux, journaliste, reporter, personnage intrépide et courageux, déjà auteur de plusieurs scoops de grande envergure, romancier qui vient de connaître le succès avec "le Mystère de la chambre jaune"... Celui à qui Rochefort rêve de ressembler...

Citons aussi Louis Paulhan, un des pionniers français de l'aviation. Lorsqu'on le rencontre, il n'est encore que mécanicien sur un dirigeable, mais sa renommée ira ensuite croissant jusqu'à la fin des années 1930, quand il prendra sa retraite après l'accident qui coûtera la vie à son fils. Mais, en trente ans, il aura certainement fait progresser considérablement l'industrie aéronautique.

Enfin, on fait la rencontre d'Alfred Binet, psychologue, collaborateur de Charcot un quart de siècle plus tôt, lorsque la psychiatrie va entamer un essor controversé. Mais, le rôle de Binet dans notre histoire est un peu à revers, justement : démontrer que Justine n'est pas l'hystérique folle à lier et meurtrière que l'on présente...

Reste toute la partie références à évoquer. Elles sont nombreuses, je ne vais pas en faire le catalogue ici, il en manquerait de toute façon forcément. Mais, il est amusant, si l'on connaît un peu Conan Doyle, Leblanc, Leroux, Souvestre et Allain, et quelques autres, de rechercher ces clins d'oeil, plus ou moins appuyés, plus ou moins discrets disséminés dans cette intrigue.

Dominique Maisons joue à fond cette carte, élargissant d'ailleurs le périmètre à d'autres genres, avec plusieurs allusions, plus ou moins franches, au "Roi en jaune", de Robert W. Chambers, par exemple, recueil de nouvelles essentiellement fantastiques et qui sent un peu le soufre. Eh oui, il ne faudrait pas oublier cet aspect-là, il est loin d'être anodin.

L'enquête de Max et Giovanni va les mener sur la piste de personnages fort peu recommandables, aux idées et convictions particulièrement sombres. J'aurais pu citer Aleister Crowley, personnage des plus troubles, comme vous le constaterez aisément, qui donne à "On se souvient du nom des assassins" une dimension ésotérique passionnante, aux frontières de l'occultisme.

N'en disons pas plus, le reste est à découvrir, à commencer par une autre personnalité qui, bien malgré lui, va tenir les premiers rôles dans l'intrigue, on le comprendra peu à peu, jusqu'à un final magistral qui devrait vous rappeler quelque chose (et où on trouve, là encore, quelques clins d'oeil à des personnalités marquantes de cette Belle Epoque finissante).

Maisons dépoussière la tradition du roman-feuilleton et lui applique les codes plus contemporains du thriller, pour s'adapter aux goûts du XXIe siècle. Mais le mariage est heureux et surtout très respectueux de la tradition originelle, rappelant que ce que lisent les amateurs de polars et de thrillers est né, s'est codifié à cette époque, même si l'émergence des séries noires américaines laissera aussi son empreinte par la suite.

De même, difficile de ne pas percevoir de curieux et inquiétants échos entre cette période qu'avoque Dominique Maisons et notre société actuelle. Les flux et reflux de l'histoire apparaissent de manière assez troublante, d'autant plus lorsqu'on ne s'y attend pas forcément. Racisme, intolérance, bellicisme, intérêt général délaissé au profit de puissants intérêts particuliers... Tout est là, hier comme aujourd'hui...

Et, à sa manière, très réussie, Dominique Maisons nous offre, avec ce thriller plein de niveaux de lectures, d'érudition et de passion, une agréable occasion de nous évader d'un quotidien pas toujours rose. N'est-ce pas cela, l'essence de cette littérature populaire que d'aucuns méprisent ouvertement, mais qui est bien plus profonde qu'ils ne le croient.

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