vendredi 30 décembre 2016

"Il n'y a RIEN au-delà des rails".

Il y a pas mal de temps que je vois passer le nom de notre auteur du soir en me disant : "tiens, il faudrait que je lise un de ses livres..." L'occasion s'est présentée avec la sortie de son nouveau roman, cet automne, et je dois dire que, en lisant la quatrième de couverture, j'étais très intrigué, curieux de découvrir un univers que je devinais très particulier. Je n'ai pas été déçu, voilà un voyage des plus originaux, entre roman post-apocalyptique et steampunk, mais ce n'est pas tout. "Merfer", de China Miéville (dans la collection Outre-Fleuve, traduction de Nathalie Mège), est un roman d'aventures ferroviaire qui rend hommage à la littérature du XIXe siècle par certains côtés, tout en nous emmenant dans un monde sombre, inquiétant, peuplé d'une faune qu'on n'aimerait pas croiser en bas de chez soi, mais aussi une quête initiatique, et même plusieurs. Attention, un train peut en cacher un autre, mais c'est aussi valable pour les rails...



Sham est un jeune garçon que ses deux cousins ont élevé après la mort de ses parents. Mais, le voilà près à voler (ou plutôt à rouler) de ses propres ailes. Il s'apprête à s'embarquer comme aide médecin sur le Mèdes, un train taupier commandé par la capitaine Picbaie, qui roule à l'année sur un réseau ferré exceptionnel qu'on appelle la Merfer.

Un entrelacs de voies sans début ni faim surplombant un continent qui semble désertique, au moins en surface. Mais c'est une illusion : sous les rails, le sol est creusé d'un nombre immense de galeries creusées par des animaux fouisseurs qui vivent là en grand nombre. Mais, pas tout à fait ceux que nous avons l'habitude de croiser.

Non, nous parlons ici d'animaux d'une taille gigantesque. Des taupes, de différentes espèces, mais aussi des insectes et d'autres bébêtes qu'on a beau trouver charmantes en temps normal mais qui, là, glacent un peu les sangs... Mais, c'est ça, la vie de taupier : parcourir la Merfer et chasser ces bestioles pour récolter leur peau, leur graisse et leur viande, afin d'assurer la subsistance de l'équipage.

Nombreux sont ceux qui s'embarquent sur les train et circulent pendant de longs mois sur la Merfer pour chasser ces animaux redoutables, qui surgissent de leurs terriers sans prévenir, au risque de culbuter tout ou partie d'une rame... Pour beaucoup, cette carrière est un idéal, une forme de rêve, une ambition, mais pas pour Sham, qui peine à s'habituer à sa nouvelle vie.

Mais ce n'est pas la seule particularité de la vie de taupier. Ceux qui ont de l'ancienneté ont croisé et combattu des animaux extraordinaires parmi cette faune déjà hors norme. Certains capitaines, au cours de ces luttes acharnées, ont été blessés, mutilés. Un grand nombre de capitaines de trains taupiers ont perdu un membre dans ces chasses terriblement dangereuses.

C'est le cas de Picbaie, la capitaine du Mèdes, qui a perdu un bras en affrontant un animal incroyable : une gigantesque taupe albinos qui réapparaît régulièrement avant de s'échapper à chaque fois. Au point que la capitaine et son équipage l'ont surnommé Jackie la Nargue. Pour Picbaie, retrouver Jackie et prendre sa revanche est devenu une obsession. Sa philosophie, comme on dit dans le jargon taupier.

Toujours à l'affût d'informations pour retrouver la trace du monstre, capable de mettre la vapeur et prendre les aiguillages à pleine vitesse et, pire encore, d'entraîner son équipage dans cette quête de vengeance personnelle, au risque de mettre tout le monde en danger. Voilà ce que, peu à peu, Sham va découvrir, en même temps que la vie quotidienne des taupiers à bord de leur train.

La chasse ne passionne guère le garçon, pas plus que la médecine, mais c'est ainsi. Jusqu'au jour où un événement va bouleverser le jeune homme. La découverte d'une épave, comme on en croise pas mal au gré de la Merfer. En fouillant l'habitacle, outre un corps qui montre que l'accident n'en était peut-être pas un, Sham découvre une photo.

Et ce qu'il voit sur cette photo le frappe au point de tout mettre en oeuvre pour comprendre. A commencer par retrouver la famille des propriétaires du train accidenté. Il faut qu'il sache où a été prise cette photo extraordinaire... Comme Picbaie est obsédé par Jackie la Nargue, Sham ne pense plus qu'à découvrir ce lieu qui montre qu'il y a une vie en dehors de la Merfer.

Une quête qui va le pousser à s'éloigner de plus en plus du Mèdes pour se lancer dans sa propre philosophie. Une nouvelle aventure bien plus palpitante à ses yeux que la chasse aux taupes géantes, au cours de laquelle il va faire différentes rencontres mais aussi connaître de grands dangers, d'une nature bien différente de ceux encourus sur le train taupier.

Mais toujours avec un but en tête : découvrir le Paradis et les Anges qui y vivent...

Précision sur cette dernière phrase : Paradis et Anges ne sont pas mes mots mais ceux que véhicules les légendes que se racontent les taupiers de générations en générations. Un lieu mythique, que personne n'a jamais vu, qui n'existe sans doute même pas, mais qu'on se décrit, le soir, à la veillée, en attendant que reprenne la chasse. Mais... Et si tout cela n'était pas qu'une légende ?

Laissons cet aspect-là, qui sera évidemment le fil conducteur du roman, pour s'intéresser au tour de force proposé par China Melville... Euh, pardon, Miéville... Mais le lapsus s'explique aisément tant, et vous l'aurez déjà noté, on trouve de parallèles entre "Merfer" et l'un des plus grands classiques de la littérature : "Moby Dick".

Mais un "Moby Dick" transposé dans cet univers étrange au point d'en devenir inquiétant : cet impressionnant réseau ferré, une espèce d'immense noeud ferroviaire, pas simplement à l'échelle d'une gare mais sur une incroyable superficie, à faire se pâmer les amateurs de trains électriques qui ne trouvent jamais de pièce assez grande pour exercer leur passion...

Un océan ferroviaire où les haltes ne sont pas appelées gares mais ports, un gigantesque réseau de circulation sur lequel on circule inlassablement au cours de longs trajets à la recherche de proies. Un maillage assez serré, semble-t-il, qui quadrille cette terre ferme, mais pas trop, dans laquelle évoluent les animaux sus-évoqués.

Des animaux fouisseurs de la taille des baleine que chassent Achab et ses semblables dans le roman de Melville et qui se déplacent sous et par-dessus cette terre exactement comme des cétacés jaillissant des flots... Cela donne un univers tout à fait surprenant et quelques morceaux d'anthologie où l'on se cramponne à son siège pour ne pas finir à la terre, à la merci des redoutables dents et griffes des taupes...

Pour autant, "Merfer" n'est pas que cette transposition de "Moby Dick", même si China Miéville en joue très intelligemment, comme avec ces philosophies, ces quêtes folles et très personnelles qui engagent les capitaines à la poursuite interminable d'animaux qui les ont blessés. Sham est, pour sa part, le pendant d'Ishmaël, même si son récit est (du moins au début) moins tragique.

Mais, au fil des pages, alors que le jeune homme se lance dans sa propre quête, celle de ce mystérieux Paradis, il délaisse les oripeaux d'Ishmaël pour prendre des airs de Jim Hawkins, le jeune personnage central de "l'île au trésor", de Stevenson. Eh oui, on a aussi une sorte de chasse au trésor, avec pirates et tout le tremblement, mais chut, n'en disons pas trop !

Reste qu'on se trouve plongé dans cet univers étrange sans aucune explication. Apparemment, la Merfer existe depuis un bon moment, au point que personne ne semble envisager que ce monde ait pu ressembler à autre chose. Je ne parle même pas de la croissance exponentielle des espèces animales qui n'a pas dû se produire en un jour.

Bref, on est typiquement dans un univers post-apocalyptique, où l'humanité et la nature se sont adaptées à de nouvelles conditions de vie. Tout est centré autour de la Merfer, comme si c'était véritablement un océan. Le lieu nourricier, la source de toute activité ou presque, un domaine prestigieux qu'il convient d'aller dompter.

En y ajoutant cette touche steampunk (enfin, pas tout à fait, certains taupiers fonctionnent encore au diesel, mais ne chipotons pas), China Miéville concocte un univers fascinant, sombre et déroutant, plein de surprises, même lorsqu'on se dit qu'on a tout vu, tout compris... Certaines rencontres sont terrifiantes et permettent des scènes d'action qui bousculent le lecteur.

Reste un final assez curieux, déroutant, même. Je suis resté dans un premier temps un peu dubitatif. Autant l'univers de la Merfer m'a paru le cadre idéal d'une tragédie, autant, d'un seul coup, fait irruption dans l'histoire un passage d'une tonalité très différente. Presque absurde, en tout cas, tout à fait surprenante.

Pour être franc, j'ai trouvé que ce passage arrivait un peu bizarrement dans un récit certes assez étrange dans son ensemble, mais qui ne préparait pas à ça. Et puis, après ce moment de flottement, j'ai retrouvé le fil, pour un final tout à fait logique, en revanche, et qui, d'une certaine manière, vient boucler la boucle.

"Merfer" est un roman d'une grande créativité, fascinant dans les scènes d'action qui l'offre et réjouissant dans le clin d'oeil très réussi à "Moby Dick", tout en conservant toujours ce côté sombre propre à Lovecraft, la principale référence littéraire de China Miéville. Mais, il est difficile pour moi de me faire une idée précise sur ce romancier et son travail à travers ce seul roman et il faudra certainement que j'y revienne, que j'approfondisse.

Mais, j'ai passé un bon moment de lecture avec "Merfer", un voyage plein de rebondissements dont certains ont fait monter ma tension, je n'exagère pas. Il y a quelque chose de macabre, de cauchemardesque dans cet univers, qui n'est pas sans rappeler la fameuse gravure de Goya, "le sommeil de la raison engendre des monstres".



Et cette noirceur inquiétante au point de devenir carrément effrayante n'est pas pour me déplaire, bien au contraire. Le côté masochiste du lecteur qui recherche, parfois, dans les pages des romans qu'il lit, à réveiller ses peurs d'enfant, à se frotter à ces créatures qui hantaient ses rêves et à les affronter dans un combat singulier...

Exactement comme la philosophie d'une Picbaie ou la folie d'un Achab...

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