dimanche 18 décembre 2016

"Un jour, (...) nous nous rappellerons cet après-midi et nous remercierons le hasard de nous avoir été aussi propice... Le hasard, oui, et la destinée aussi (...) Je crois énormément aux caprices du hasard !"

Un poil d'ironie dans le choix de ce titre, mais aussi des raisons objectives qui seront exposées dans le développement à venir. Place, aujourd'hui, à un roman que j'avais repéré dès sa sortie en grand format mais dont j'ai attendu l'édition de poche. Et pour cause : près de mille pages chez Buchet-Chastel, plus de 1230 chez Folio, on a en main un sacré petit pavé, quoi qu'on choisisse ! Mais, j'avais envie de plonger dans cette histoire depuis que j'en avais vu le cadre : la Nouvelle-Zélande, au XIXe siècle, une ruée vers l'or... Il flottait autour de ce livre quelque chose qui me rappelait un film que j'adore : "la leçon de piano", de Jane Campion. Alors, oui, je voulais lire "les Luminaires", d'Eleanor Catton, prometteuse romancière canadienne qui n'avait que 28 ans au moment de la parution de cet énorme livre, passionnant, envoûtant. Il est très difficile de parler de ce livre, tellement dense, tellement riche, le challenge est lui aussi intéressant, allons-y !



Depuis près de vingt ans, le monde vit au rythme des ruées vers l'or. Il y a d'abord eu celle qui a vu des hommes en quête d'aventures et de richesse tout quitter pour se rendre en Californie. Puis, ça s'est essoufflé, alors, on a pris la direction de l'Australie. En cette année 1866, le nouvel eldorado est la Nouvelle-Zélande, où de nouveaux gisements ont été découverts quelques mois plus tôt.

C'est plus particulièrement l'île du Sud qui attire désormais les orpailleurs. Hokitika, bourgade située à 250 kilomètres à l'ouest de Christchurch, connaît une forte affluence car on y a déjà découvert d'impressionnantes pépites. La population ne cesse de croître, les chercheurs d'or drainant dans leur sillage une population hétéroclite et très occidentale, sur ces terres où vivent encore les Maoris.

Parmi les nouveaux arrivants, William Moody. Originaire d'Ecosse, il a traversé la planète et, après un voyage qu'on devine assez mouvementé, il a enfin atteint son objectif : Hokitika. Ses ambitions ne sont pas uniquement de faire fortune, même s'il entend lui aussi trouver la bonne concession, celle où il suffit de se baisser pour ramasser de l'or. Il a aussi quelques motifs personnels de venir ici.

Dès son arrivée, il va se retrouver confronté à des événements pas ordinaires. Lui qui ne sait rien de la vie sur les bords de la mer de Tasman est rapidement pris à témoin par des hommes qu'il surprend, par hasard, en plein conciliabule. Descendu dans un modeste hôtel pour s'y installer le temps de prendre ses marques, il se retrouve au milieu d'une douze hommes, dont certains en colère...

A ce nouveau venu, dont ils ne savent rien, ils vont se confier. Ou plutôt, confier ce qu'ils savent des étranges événements qui les préoccupent. Il y a là un agent maritime, un journaliste, un employé de banque, un organisateur de spectacle également proxénète, un apothicaire, un aumônier, un courtier, un hôtelier, un clerc de magistrat, deux chercheurs d'or chinois dont l'un tient une fumerie d'opium, et un Maori...

Leur inquiétude vient de la mort d'un homme, Cosbie Wells, découvert chez lui, dans une vallée isolée, sans doute mort d'avoir bu trop d'alcool, mais qui sait... Car Wells pourrait avoir découvert le bon filon et ce misanthrope semble avoir reçu bien des visites au moment de sa mort. Celle d'un personnage patibulaire, Francis Carver, et celle du politique qui monte, Allistair Lauderback.

Tout cela manque de femmes, me direz-vous, et c'est vrai. Pourtant, deux d'entre elles vont rejoindre cet aréopage très masculin : Lydia Wells, la veuve de Cosbie, qui va débarquer à Hokitika, chamboulant tout les plans, car personne ne connaissait son existence. Et puis, Anna, prostituée bien connue, retrouvée presque morte au bord d'une route, gavée d'opium...

A-t-elle essayé de se suicider, crime terrible en ces périodes fort puritaines ? C'est en tout cas l'avis de beaucoup. Sauvée de justesse, la jeune femme se retrouve alors embarquée bien malgré elle au coeur d'une autre drôle d'affaire : la disparition d'un homme en vue à Hokitika, Emery Staines, mais aussi l'apparition d'une surprenante quantité d'or que quelqu'un voulait manifestement dissimuler...

Oui, lecteur de ce blog, voilà beaucoup d'informations à digérer d'un seul coup, c'est vrai. Mais, dites-vous que vous êtes exactement dans la position de Walter Moody, englouti sous ces récits à peine arrivé en ville... Chacun de ces personnages semble posséder des pièces du puzzle, mais personne n'a réussi à les assembler. Pourrait-ce être le rôle de l'Ecossais ?

En tout cas, le décor est planté. Enfin, pas tout à fait, il reste à parler du contenant. Du livre lui-même, quoi. Je l'ai dit, c'est une brique qui débute par une première partie extrêmement longue, occupant à elle seule presque la moitié du roman. Un vrai roman à elle seule, chronique de la vie complexe d'une bourgade néo-zélandaise au temps de la ruée vers l'or.

Si le salon de l'hôtel où Moody ne ressemble certainement pas au Reform Club, le club londonien où Philéas Fogg lance son incroyable pari de faire le tout du monde en moins de 80 jours. Mais, il y règne une atmosphère assez proche, à moins que Eleanor Catton ne réussisse à nous influencer pour nous plonger dans cette ambiance si spéciale.

Nous sommes bien au XIXe siècle, certes bien loin de la capitale de l'Empire, mais dans son orbe. Et cela se ressent. D'emblée, l'auteure nous explique bien les règles du jeu : la filiation avec la littérature du XIXe n'a rien de fortuit, bien au contraire. "Les Luminaires" sont un hommage à ces romans feuilletons qui vont donner naissance à la littérature populaire.

Bon, il faut tout de même reconnaître que Eleanor Catton lui donne un sacré coup de plumeau. Elle en déstructure même savamment la trame narrative, jouant habilement du flash-back, par exemple, pour placer petit à petit les pièces du puzzle et construire ce qu'il faut bien appeler une intrigue. Pourquoi Cosbie Wells est-il mort et pourquoi Emery Staines a-t-il disparu ?

De ce fait, cela devient une lecture exigeante, nécessitant de l'attention, de la concentration. Eleanor Catton distille son histoire et glisse des indices ici et là, en faisant mine de ne pas y toucher. Franchement, on se laisse prendre par cette histoire au long cours, parce qu'on a envie de comprendre. De comprendre les faits, mais aussi les liens qui relient tous ces personnages.

Du coup, "les Luminaires" glisse subrepticement du roman-feuilleton vers le polar à l'anglaise. Bon, un polar de dimension inédite, c'est vrai. Une enquête menée par tous ces personnages qui ont tous de bonnes raisons de découvrir la vérité. En apparence, en tout cas. Et ces motivations, qui se dévoilent petit à petit, sont aussi un des grands intérêts de l'intrigue.

Pendant un moment, je me suis demandé si Walter Moody n'allait pas faire office d'Hercule Poirot local. Autrement dit, si ce n'était pas lui, avec son regard neuf, qui allait découvrir le pot-au-rose et mettre, au cours d'une nouvelle réunion proche de celle du début du livre, chacun devant ses contradictions, dénonçant les mobiles des uns et des autres puis démasquant les coupables...

Eleanor Catton joue en tout cas ce jeu des révélations finales pour reconstituer toute l'histoire, et elle est vraiment dense. Cela contribue aussi à faire de ce livre un véritable roman choral où, chacun à leur tour, les personnages offrent leur point de vue particulier au lecteur, épaississant le trait initiale pour en faire un impressionnant faisceau convergeant vers Hokitika.

Reste le dernier élément, encore laissé de côté pour le moment. Vous vous êtes sans doute demandé quel rapport il y a entre tout cela et le titre : "les Luminaires" ? On y vient. Douze personnages dans la pièce avant l'entrée de Walter Moody. Douze, comme les signes du zodiaque. En fait, chacun de ses douze personnages est associé à un signe, dont les caractéristiques fondent sa personnalité...

Et les autres ? Eh bien, les huit autres personnages, Moody, Lydia, Anna, Allistair, Carver, Emery, Cosbie, auxquels nous ajouterons George Shepard, le responsable de la future prison, représentent les astres évoluant dans notre système solaire. Et là encore, Eleanor Catton attribue à chacun d'eux une émotion correspondante.

Après, il s'agit de mettre en route cette mécanique cosmique qui anime les nombreux personnages et les met en présence. "Les Luminaires" devient alors un magistral thème astral qui fait de Hokitika le lieu où se nouent et se dénouent tous les drames, passés et présents, qui touchent tout ce petit monde ainsi rassemblé.

Pas besoin de croire à l'astrologie pour lire "les Luminaires", je vous rassure. On se laisse simplement porter par ce mécanisme d'horlogerie remarquable qu'est la construction de ce livre. Car, vous l'avez compris, ce qui ressemblait au Hasard (je mets la majuscule pour l'allégorie) s'activant pour réunir ces personnages liés entre eux à cet endroit et ce moment précis devient alors... le Destin.

On est en pleine tragédie grecque, subitement, les personnages étant les jouets d'une force indécelable mais dont ils ne peuvent absolument pas se détacher : le Destin. Qui traîne derrière lui nombre de rancoeurs, de désirs, d'ambitions, de sournoiseries, de crimes, de vengeances à assouvir... Un Destin qui récompensera certains, punira d'autres, seul juge des actes de chacun.

J'ai parlé des personnages, sans trop les développer, d'abord parce qu'ils sont nombreux, vous l'aurez noté, mais aussi parce qu'ils doivent être découverts au fur et à mesure, avec leurs qualités, et bien plus souvent, leurs défauts. Je pourrais en rajouter deux à la liste, même si, pour certains, il ne faut plus en jeter, la coupe déborde déjà (oui, pardon à ceux qui n'aiment pas les livres où il y a trop de personnages !).

Respirez, ces deux personnages ne sont pas humains. Comment ne pas évoquer la place de ces deux substances, l'or et l'opium, dans ce livre ? L'or, c'est le moteur de toutes ces histoires, puisque c'est lui qui agit comme un aimant pour attirer tous ces hommes et femmes. L'opium, parce qu'il est son parfait pendant, celui qui console quand le rêve de fortune devient mirage...

Deux drogues qui tiennent tout le monde sous leur emprise et ayant forcément un rôle majeur dans les événements qui sont au coeur de notre roman. Là encore, on pourrait quasiment séparer les uns et les autres, ceux qui cherchent l'or, ceux qui se réfugient dans l'opium, ceux qui passent de l'un à l'autre... Sans doute encore deux instruments machiavéliques du Destin...

Tiens, puisqu'on y revient, je réalise que j'ai utilisé le mot fortune, il y a quelques lignes... En voilà, un mot parfait pour évoquer "les Luminaires" ! Avec ses différents sens, il colle tout à fait à l'histoire et à la construction du roman d'Eleanor Catton, construit justement, comme une roue de la fortune. Qui ne sourit probablement pas à tous les audacieux...

"Les Luminaires", encore une fois, est un roman qui demandera toute votre attention. Mais, pour qui se laisse happer, ensorceler, envoûter, comme par la soif de l'or ou les vapeurs d'opium, alors, c'est une expérience de lecture formidable qui s'ouvre. Un roman qui deviendra, en principe, série sur la BBC prochainement. Et une romancière à suivre, pour son exigence et sa créativité.

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