samedi 17 décembre 2016

"Nous sommes ici-bas pour rire. Nous ne le pourrons plus au purgatoire ou en enfer. Et au paradis, ce ne serait pas convenable".

Cette phrase, si j'en crois mon moteur de recherche, est signée Jules Renard. Je le signale, mais comme cette référence n'est pas donnée explicitement dans notre livre du jour, je la mets à part. A la lecture, cette phrase m'a frappé, même si elle n'est peut-être pas la plus évidente pour évoquer ce roman. Quatre ans, déjà, que je vous avais parlé du "Terroriste noir", de Tierno Monénembo, auteur guinéen qui évoquait le sort d'un de ses compatriotes dans les maquis vosgiens pendant la IIe Guerre mondiale. Une découverte, un choc. Le nouveau roman de cet auteur, "Bled", paru chez Seuil cet automne, se déroule dans une ambiance bien différente, pas forcément plus rassurante : direction l'Algérie et les années 1980 pour une espèce de conte des mille-et-une nuits moderne avec une héroïne tragique aux prises avec la montée des périls et du fondamentalisme religieux.



Zoubida est une jeune femme traquée. Obligée de fuir, sans se retourner, sans savoir où elle va, ni faire confiance à personne. Elle a un peu d'avance sur ceux qui en veulent à sa vie, aucun doute là-dessus, mais, à chaque fois qu'elle marque une pause, ses bourreaux retrouvent immanquablement sa trace et se rapprochent dangereusement...

Pourquoi est-elle ainsi la proie de ces hommes en colère ? La réponse se trouve dans ses bras, on peut le penser : ce bébé qu'elle serre si fort, ne lâche pas mais qui symbolise tous ses maux. Dans l'Algérie des années 1980, se retrouver mère célibataire n'est pas une bonne chose, et Zoubida en fait l'amère expérience.

Fini, le doux foyer, auprès de Papa Hassan et Maman Asma dans le paisible village d'Aïn Guesma. Finie, l'amitié et les transgressions avec Salma la rebelle. Finies, les discussions avec Alfred, le prof de sport venu du Cameroun, ou Loïc, fils d'un officier français qui a fait sa vie dans cette Algérie que son père voulait voir rester dans la République...

Sur son chemin, Zoubida croise des personnes qui acceptent de l'aider. Enfin, de lui donner un rapide coup de main, mais pas plus, parce qu'ils prennent aussi des risques... Mais, ce sont aussi des témoins de son passage, elle le sait. Ou alors, elle rencontre d'autres personnages tout aussi peu engageants que ceux qui la chassent, mais capables de lui assurer une protection. Contre des contreparties...

C'est le cas du sinistre Mounir. Sa grande et luxueuse demeure a tout d'un havre, ou en tout cas d'un lie où s'abriter et reprendre son souffle. Oui, sauf que Mounir en a fait un harem, un bordel où les filles doivent se plier aux quatre volontés des clients et n'ont plus aucune liberté, à part obéir à Mounir, sous peine d'être sévèrement punies...

Zoubida vit dans un cauchemar qui n'en finit pas. Elle a l'impression de tomber de Charybde en Scylla. Ses pensées ne vont que vers son bébé, qu'elle doit protéger à tout prix, même en acceptant de jouer le jeu sordide de Mounir. Mais combien de temps va-t-elle supporter ce traitement écoeurant qui la prive d'humanité ? Cette mort à petit feu à peine meilleure que le sort qu'on lui réservait à Aïn Guesma...

Coincée entre deux forces qui ne cherchent qu'à l'écraser, Zoubida, la paisible, la gentille, la douce, celle qu'on n'imaginait pas se révolter ainsi, ne se laisse pas faire et agit, simplement pour survivre. Mais qui peut comprendre qu'elle essaye simplement de sauver sa peau, dans ce pays en ébullition, où l'on ne fait pas grand cas des jeunes filles comme elle...

N'allons pas plus loin. Ou plutôt, allons-y à pas feutrés, sans trop en dire. "Bled" s'inspire de la période que Tierno Monénembo a passée en Algérie dans les années 1980, alors que commençait à monter le fondamentalisme religieux. La quatrième de couverture évoque une violence plus archaïque que politique, et c'est vrai, mais pas seulement.

Même si c'est l'arrière-plan du livre, ces questions sont très présentes et très subtilement évoquées, car on découvre le contexte de la vie de Zoubida avant sa fuite par petites touches. Et l'on voit la situation se mettre en place avec une évidence : peu à peu, c'est la place du politique que la religion a conquise. Les promesses non tenues ou mal tenues du FLN ont poussé certains à se tourner vers autre chose...

Mais surtout, on voit le tournant que cette période a été pour l'Algérie de façon plus globale. Aïn Guesma est une bourgade tranquille et très diverse, je l'ai évoqué plus haut : des Algériens, évidemment, mais aussi des Africains venus d'autres régions du continent (on retrouve d'ailleurs les questions idéologiques dans ces échanges), des Français, restés après l'indépendance, des familles ayant connu l'immigration et rentrées au pays, en y rapportant un autre mode de vie...

La question du fondamentalisme religieux est évoqué tout en nuances, sans en rajouter. On comprend bien qu'on reproche à Zoubida d'avoir conçu un enfant hors mariage et que le sort qu'on lui réserve ne peut être que fatal. On n'en est pas encore à l'effroyable guerre civile qui va faire des ravages dans le pays, quelques années plus tard. Mais on sent que plus personne ne sera plus en sécurité, à moins de respecter le dogme à la lettre.

En alternant des épisodes tirés de la jeunesse de Zoubida et son présent, sous tension, Tierno Monénembo brosse le portrait d'une jeune femme, presque encore une jeune fille, livrée à elle-même et écrasée par ces changements violents, radicaux, soudains... Il nous offre le portrait d'une héroïne tragique qui cherche désespérément à vivre, tout simplement.

Ainsi présenter, vous avez une vision très sombre de "Bled", pas très cohérente avec l'idée qu'on peut se faire des contes des mille-et-une nuits (même si, rappelons-le, tout n'y est pas simplement calme, luxe et volupté). Zoubida est issue d'une famille modeste, ce qu'elle connaît du luxe, elle le découvre chez Mounir, et ça n'en donne pas une image très agréable...

Pourtant, il y a la deuxième partie du livre, dont je n'ai absolument rien dit jusqu'ici. Il y a cette deuxième partie qui débute avec la rencontre providentielle de Zoubida : Arsane. De lui, je ne vais rien dire, vous le découvrirez par vous-même, mais il va bouleverser l'existence douloureuse de la jeune femme pour lui proposer une autre existence.

Stop. Je me tais. Depuis le début, depuis notre rencontre avec Zoubida, on souffre avec elle, on se demande quelle nouvelle tuile va lui tomber dessus, quel malheur va la frapper et, surtout, si elle se sortira un jour de ce destin tragique. Et, pour être franc, on y croit pas vraiment... On se dit que sa vie n'est qu'une longue agonie, bien plus longue que celle qu'on lui promettait à Aïn Guesma.

Et puis, voilà Arsane, sorti comme un génie d'une lampe. Et, s'il n'exauce pas les voeux de Zoubida, il va l'éclairer, de bien des manières possibles. Oui, à la suite d'Arsane, on se dirige vraiment dans un univers sorti des contes des mille-et-une nuits. Et, à l'archaïsme et l'obscurantisme, il oppose la culture, sous toutes ses formes, l'ouverture d'esprit, la magie du beau, la joie de vivre.

J'ai évoqué ces classiques contes orientaux pour parler de "Bled", mais une autre lecture, plus récente, m'a également traversé l'esprit pendant que je lisais ce livre. Il s'agit de "Du domaine des murmures", de Carole Martinez. Entre Esclarmonde et Zoubida, des kilomètres et des siècles de distance, des cultures très différentes, mais le même acharnement qui les frappe.

La recluse franc-comtoise, enfermée volontaire pour fuir la concupiscence masculine et échapper à la honte qui lui aurait forcément été attribuée, elle, la victime, et la jeune Algérienne en quête de liberté, d'amour et de respect, elle qui n'est, dans cette société-là, qu'un objet, pire, un objet jetable, pardon pour la dureté de mes mots.

Le lien entre ces deux personnages, issus d'horizons littéraires et culturels si différents, j'insiste, m'est apparu évident et s'est renforcé au fil des pages. Zoubida, dans la dernière partie du livre, vit une existence presque onirique qui rappelle celle d'Esclarmonde, depuis son reclusoir. Presque onirique... Tout est là, en fait : tout cela existe-t-il ailleurs que dans l'esprit de la jeune femme, stimulé par les récits d'Arsane ?

A chacun son point de vue là-dessus, c'est la force de la lecture. Je ne me suis pas forgé de vérité absolue sur le sujet, tant j'ai envie de croire que Zoubida va pouvoir trouver la paix, la sérénité et ce qui peut ressembler le plus à ce qu'on appelle le bonheur... Mais, comment, dans le même temps, faire abstraction des secousses qui agitent son pays au même moment, de plus en plus fortes et violentes ?

Dans ce contexte dur, violent, Tierno Monénembo parvient à faire l'éloge de la joie, de l'optimisme, le mot est un peu fort, préférons-lui épicurisme. Pas dans son sens moderne, qui oublie souvent que cette philosophie n'est pas juste un appel aux plaisirs, mais dans son sens premier, celle de l'élévation de l'âme, de l'ataraxie.

Une vision certainement un peu naïve, mais comment ne pas tenir compte de cela, nous qui, trente ans, quasiment, après les mésaventures de Zoubida, vivons un monde en proie à des maux voisins et omniprésents, une montée des moralismes les plus durs et des fanatismes les plus violents. Pas sûrs qu'être superficiels et légers ou désinvoltes, en n'ayant peur de rien, suffise à faire retomber ce triste soufflé...

En revanche, si Zoubida doit nous apporter une certitude, c'est celle de ne jamais baisser les bras, même au plus profond du doute et du désespoir. Tierno Monénembo nous propose une vraie héroïne, une femme forte que rien ne peut faire plier et qui, par sa détermination, et malgré les coups qu'elle reçoit, ne perd rien de sa grâce, de sa grandeur et de son rayonnement.

"Bled" est un roman beau, terrible mais beau, beau mais terrible, on peut placer ces mots dans n'importe quel sens, ils sont inextricablement liés. Belle comme Zoubida, terrible comme le monde dans lequel elle vit. Les contes ne se terminent pas toujours bien, celui de Zoubida nous laisse augurer d'une nouvelle ère pour elle, placée sous une bien meilleure étoile.

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