vendredi 5 mai 2017

"Dans la vie, rien n'est jamais plus beau que les accidents".

On pourrait croire cette citation pleine de cynisme, au mieux d'une douce ironie, mais je crois que, concernant notre livre du jour, il faut la prendre simplement, au premier degré. Mais, que de chemin à parcourir avant de parvenir à ce constat, que de douleurs subies ! Et combien de personnes réussissent-elles à surmonter les aléas de l'existence pour en faire un bonheur et non un malheur ? Delphine Bertholon a fait de ces accidents de la vie le socle de son travail de romancière et elle le démontre une nouvelle fois avec "Coeur-naufrage" (en grand format aux éditions Jean-Claude Lattès). Encore une fois, la famille, ses relations souvent compliquées et ses vilains petits secrets, est au centre de ce roman plein de mélancolie et de tendresse, mais surtout d'espoir. L'espoir de ne pas passer à côté de son existence et de la vivre pleinement.



Lyla (avec un y) a la trentaine et une vie tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Traductrice pour une maison d'édition, elle est l'une des rares personnes dans cette boîte à rendre son travail en temps et en heure. Et même, en avance, chose quasiment inconcevable dans ce secteur... Elle est comme ça, Lyla, respectueuse des délais, discrète et même carrément effacée.

Lyla a la trentaine et, en dehors de ce boulot qu'elle accomplit avec efficacité mais sans passion, il n'y a pas grand-chose dans sa vie. Il y a Zoé, sa meilleure (sa seule ?) amie, aussi exubérante et décomplexée que Lyla est introvertie et manquant de confiance en elle.  Il y a un amant, marié, comme il se doit, et qui ne quittera jamais sa femme, comme il se doit. Il y a le vin, quand les soirées sont un peu trop dures.

Il y a un grand vide...

Un de ces fameux soirs où le blues menace de la submerger, Lyla découvre qu'on lui a laissé un message. Cette voix, elle ne pensait plus jamais l'entendre. Cette voix appartient au passé, ce passé où Lyla était encore une adolescente, avec des problèmes d'adolescente et des relations difficiles avec sa mère. Mais, elle était encore pleine de vie, pleine d'envie.

Cette voix, c'est celle de Joris, rencontré 17 ans plus tôt lors de vacances sur la côte landaise. Une vélo de location, la chaîne qui casse et la nécessité de trouver un moyen de regagner la maison. Lyla était alors tombée sur trois surfeurs, attablés devant un food-truck. Des garçons plus vieux qu'elle, deux ou trois ans, mais à cet âge-là, c'est une sacrée différence.

Une rencontre qui, elle ne le sait pas encore, va bouleverser sa vie. Faire de l'adolescente en conflit avec sa mère, une photographe de renom qui ne se comporte justement jamais comme une mère, cette adulte transparente, incapable de croquer la vie à pleines dents. Une jeune femme qui, toute sa vie, a fait diversion, comme le dit le message sur le bandeau.

Que s'est-il donc passé à la fin des années 1990 pour transformer ainsi Lyla, la vider de toute substance, la laisser avancer dans l'existence comme une coquille vide ? C'est évidemment l'enjeu de ce roman où Lyla va enfin devoir affronter son passé, faire resurgir ce qu'elle a refoulé au plus profond de son être depuis toutes ces années.

En utilisant le flash-back, alternant l'époque actuelle et le récit des événements qui se sont déroulés des années auparavant, mais aussi en nous offrant non seulement le point de vue de Lyla, celui de Joris, apportant ainsi un éclairage différent, Delphine Bertholon pointe les erreurs, les malentendus, les non-dits, les secrets qui ont abîmé trop longtemps Lyla. Mais pas seulement elle.

A noter, c'est un détail, mais sans doute pas anodin, que les chapitres se déroulant de nos jours sont rédigés à la première personne, alors que les épisodes du passé sont racontés à la troisième personne. Comme si, là également, on changeait d'angle, de regard. Une sorte de recul sur les faits, examinés forcément différemment, après toutes ces années.

Lyla... Elle rejoint la famille des héroïnes bertholoniennes, Madison, Nola, la Petite, Clémence, frappées par le sort, aux prises avec des vies dont elles peinent à prendre les rennes. Elles sont des héroïnes tragiques, en ce sens, puisque le destin s'est montré rude avec elles. Lyla n'échappe pas à la règle, mais il reste à comprendre ce qu'elle a traversé.

La première chose, c'est cette relation à sa mère, l'insupportable Elaine. Quand elle parle d'Elaine, Delphine Bertholon évoque Irina Ionesco et la relation toxique qu'elle entretint avec sa fille, Eva (sur le sujet, lire "Eva", de Simon Liberati). L'artiste talentueuse dépourvue de tout instinct maternel et considérant sa fille comme un sujet, une sorte de jouet.

Timide et pudique comme on peut l'être à l'adolescence, Lyla doit faire avec les lubies de sa mère, capable de débarquer dans la salle de bains pendant qu'elle se douche (elle a d'ailleurs fait retirer la serrure de la porte), de prendre de sa fille une série de clichés qui sera la base d'une future exposition à succès... On ne reconnaîtra pas Lyla sur ces photos, mais il lui suffit de savoir que c'est elle pour se sentir mal.

En août 1998, alors que la France se remet de sa victoire en Coupe du Monde de foot, Lyla approche de la majorité et sa décision est prise : dès qu'elle pourra, elle partira faire sa vie loin d'Elaine. Surtout ne pas finir comme son père, homme effacé, soumis, sans révolte, un mâle dévoré par une mante religieuse à l'appétit féroce.

Qui peut dire si, avec une vie familiale plus ordinaire, plus tranquille, la vie de Lyla et ses choix auraient été différents ? En tout cas, la voix de Joris a également réveillé le souvenir d'Elaine, que Lyla a rayé de sa vie, radicalement, peut-être sa dernière décision pleine d'autorité avant de devenir la Lyla sans substance que l'on rencontre en attaquant le roman.

La relation de Lyla à ses parents n'est pas la seule à être compliqué. On découvrira que Joris, lui aussi, n'a pas eu une enfance facile. Mais il a su surmonter le mal que son père lui a fait pour mener sa barque et se construire en opposition une fois adulte : il a réussi professionnellement et familialement. Jusqu'à ce que...

Ah, voilà, difficile d'en dire plus, à ce point. Avouez que ce billet a un côté intriguant, qu'on se demande ce qui s'est passé, en 1998... Eh bien, voilà, vous êtes au même point que le lecteur qui découvre "Coeur-naufrage" et échafaude hypothèse après hypothèse. Qui cherche à percer ce qui unit Lyla et Joris, ce qui peut, aussi brusquement, replonger la jeune femme dans ce passé dont elle a voulu faire table rase.

Attention, spoiler en approche.

Delphine Bertholon aborde dans "Coeur-naufrage" une question qui est assez rarement abordé par la littérature, et sans doute encore moins sous cet angle. Ce sujet, c'est le choix d'accoucher sous X. Décision au combien difficile, avec des conséquences forcément difficile. Ici, la romancière opte pour le regard de la mère, contrainte à cette décision extrême.

Je n'en dis pas plus, le reste, il faut le découvrir en lisant ce roman. En apprenant à mieux connaître Lyla, mais aussi Joris. A mesurer l'impact de leurs parcours personnels respectifs sur leur évolution dans la vie. Ils sont tellement différents et pourtant, si proches par bien des points. Ils sont profondément touchants et humains. Avec leurs qualités et leurs défauts, leurs erreurs et leur possible rédemption.

Parmi les points communs, là encore, cela peut sembler anecdotique, mais ça ne l'est pas, il y a Charles Bukowski et ses livres. Dans "Coeur-naufrage", on est loin des outrances de cet écrivain américain (souvenez-vous de son mémorable passage à "Apostrophes", à une époque où fumer et surtout boire sur un plateau de télé n'effarouchait personne), mais son écriture a renforcé les liens entre Lyla et Joris.

Ces lectures adolescentes ont sans doute suscité la vocation de Lyla, cette carrière de traductrice, seule chose qui la fasse exister. On est sur un blog où l'on parle de livres, et voilà une occasion de parler d'un écrivain qui, plus de 20 ans après sa mort, demeure culte pour beaucoup. Tiens, il faudrait moi aussi que je m'y intéresse...

Delphine Bertholon n'a pas l'habitude de ménager ses personnages, elle les confronte à des drames, à ces fameux "accidents", pour en revenir au titre de ce billet. Mais, toujours, elle les envisage avec bienveillance et tendresse. Elle n'est pas l'écrivaine des descentes aux enfers, non, au contraire, elle est l'écrivaine du coup de talon qu'on donne lorsqu'on touche le fond pour remonter vers la lumière.

Il y a toujours de l'espoir dans les romans de cette auteure, et "Coeur-naufrage" n'échappe pas à cette règle. Mais, avant la lumière, il va falloir que Lyla entame et achève sa résilience, et, pour cela, il n'y a rien d'un mieux qu'un petit coup de main des amis, comme le chantaient les Beatles. Une chiquenaude pour se lancer dans le vide, mais ensuite, c'est sans filet. Et sans retour en arrière possible.

Une chose est sûre, lorsqu'on referme "Coeur-naufrage", on se dit qu'il faut prendre garde aux risques de non-dits, de petits secrets qu'on croit, à tort ou à raison, inavouables et qu'on enfouit jusqu'à ce qu'ils s'enkystent et créent de douloureux abcès. Oh, cette bonne résolution relève certainement plus du voeu pieux, on le sait bien, mais on ne pourra pas dire qu'on n'a pas été prévenu, des risques et des conséquences.

Lyla, en cela, comme les autres héroïnes bertholoniennes (ça sonne bien, non ?) qui l'ont précédée, est un repère, un jalon, une flamme qui éclaire notre propre route. Nul n'est à l'abri d'un accident au cours de sa vie. A chacun de savoir les sublimer pour en faire quelque chose de beau, et non pas un terrible frein capable de flétrir toute une existence.

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