lundi 8 mai 2017

"L'Amérique est un pays moderne et civilisé qui ne peut s'accommoder de ces pratiques rétrogrades (...) S'ils veulent être reconnus comme de bons Américains, les mormons doivent rentrer dans le rang. Et s'ils ne le font pas d'eux-mêmes, nous les y forceront".

Oh, rassurez-vous, j'assume parfaitement le côté très provocateur de ce titre. Mais, vous le verrez, il colle parfaitement à notre livre du jour une fois remis dans son contexte. Un contexte bien particulier, puisque nous allons remonter dans le temps, à la fin du XIXe siècle, pour une histoire qui marie fiction et événements réels. Et la fiction prend la forme d'un genre qu'il est toujours sympa de retrouver : le western. Avec "les Captives de la vallée de Zion" (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson), Norman Ginzberg retrouve les deux personnages principaux de son premier roman, "Arizona Tom", le shérif Ocean Miller et le jeune Tom, personnage inquiétant et ambigu qui a grandi mais demeure assez insaisissable. Autour d'eux, un festival de gueules tout droit sorties d'un western spaghetti, et du plomb, beaucoup de plomb. Un roman hanté par la Guerre de Sécession dans un pays qui essaye, tant bien que mal, de se construire et d'établir des règles communes. Mais qui pose aussi les bases de ce que sera l'Amérique des XXe et XXIe siècles, une puissance prête à tout pour imposer ses vues...



Quelques années ont passé depuis les événements racontés dans "Arizona Tom". Tom, justement, a grandi et est devenu un adulte au corps solide et au mystère entier. Sourd et muet, il a développé un réel talent pour le dessin mais reste, Ocean Miller en a conscience, un véritable danger pour qui se dresse en travers de son chemin. Un garçon dénué de tout état d'âme.

Ocean Miller, lui, a vieilli et il le sait. Il n'a jamais été le shérif le plus courageux de l'ouest. Il n'est ni Wyatt Earp, ni Will Kane, ni John T. Chance. Aussi, quand des puissants ont commencé à lui chercher des noises dans l'Arizona, il s'est dit qu'un changement d'air ne lui ferait pas de mal. L'occasion s'est présenté et voilà le shérif Miller dans l'Utah.

A ses côtés, Tom, bien sûr, qui est devenu son fils adoptif, mais aussi quelques hommes qui lui sont restés fidèles : Hank Wendling, son second, un gars fiable et costaud, Jonathan Rockwell, un cow-boy qui a fait ses preuves contre les voleurs de bétail, et Abner Drinkwater, le mal nommé, poivrot et trouillard, mais tout le monde a ses petits défauts...

Bref, ce ne sont pas les Sept Mercenaires, loin de là. Et pourtant, ils ont suivi Ocean Miller lorsqu'il a décidé de répondre à l'appel du shérif John Faraday, en poste à Saint George, dans l'Utah. Entre Miller et Faraday, la relation remonte à la Guerre de Sécession. Mais, on ne parlera pas d'amitié entre eux, oh non. Ca fait même 20 ans qu'ils ne se sont plus vus.

Seulement, la solde proposée est bonne et le boulot ne semble pas insurmontable : il s'agit de faire appliquer la loi qui, depuis quelques années déjà, interdit la polygamie sur le sol américain. En cette année 1888, le répression envers les mormons, en particulier, s'est accélérée. On traque les maris ayant plusieurs épouses, on les arrête, on les condamne à de lourdes peines...

Ce n'est pas que ça réjouisse particulièrement Ocean Miller, mais la polygamie ne rentre pas franchement dans ses valeurs morales, heureusement supérieures à celle de Faraday, grosse brute profitant de son étoile et de son autorité pour se comporter en véritable seigneur et maître sur son territoire.

Et, s'il fait appel à des renforts, c'est pour de bonnes raisons (de son point de vue, en tout cas) : les mormons on gagné les montagnes, plus difficiles d'accès pour les autorités, et il faut aller les déloger. Or, il semblerait que la résistance soit plus forte que prévue. Et qu'on risque sa peau à aller du côté de cette vallée de Zion. Faraday a déjà donné, il préfère déléguer.

Il compte sur Miller pour prendre la tête d'une troupe capable d'aller mettre un terme aux agissements contre-nature des mormons. Un groupe de moins de trente personnes, en comptant les alliés de Miller, et tous à peu près du même niveau. Autrement dit, certainement pas une troupe d'élite. Mais le pompon, c'est quand Faraday décide de le flanquer de deux adjoints, sans lui laisser le choix.

Le premier, c'est un serpent, un fourbe, le propre adjoint de Faraday, Al Van Doorne, un type dangereux à qui Miller se dit qu'il ne doit pas falloir tourner le dos. Une animosité réciproque qui s'est manifestée dès leur rencontre. Miller n'a aucun doute : Van Doorne est là, au mieux, pour le surveiller, au pire, pour lui compliquer la tâche.

Et puis, son autre adjoint, c'est... une femme ! Julia Wibaux, une éleveuse, elle-même ancienne membre de l'église mormonne. Un sacré caractère, certes, mais une femme ! Miller doit avaler cette couleuvre, tandis qu'il fait la connaissance de sa nouvelle adjointe, qui n'est pas sans rappeler une certaine Calamity Jane. Entre le shérif et elle, l'ambiance devient rapidement électrique...

Miller ne décide de rien, serre les dents (et sans doute autre chose) et doit se lancer dans cette campagne avec cette équipe qu'il sent moyennement... Pourtant, au début, tout se passe plutôt bien, une première famille polygame est mise aux arrêts sans souci. Mais, rapidement, la situation part gentiment en vrille et échappe complètement à Ocean...

Non, décidément, la campagne de la vallée de Zion ne sera pas de tout repos...

La première chose, c'est un point d'histoire : en 1882, le Congrès des Etats-Unis vote la loi Edmunds qui interdit la polygamie dans le pays. Ce texte menace de fortes amende et même de peines de prison allant jusqu'à 5 ans les contrevenants. Et, dans le collimateur, évidemment, les mormons... Pourtant, ça ne suffit pas, alors, le Législateur frappe encore plus fort.

En 1887, un an avant l'histoire racontée dans le roman de Norman Ginzberg, est promulguée la loi Edmunds-Tucker qui, cette fois, affiche clairement la couleur : l'église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, nom officiel de l'église mormonne, est ouvertement menacée de dissolution si ses fidèles ne renoncent pas à la polygamie.

Une mesure qui s'accompagne de la confiscation des biens appartenant à l'église. Et d'une pression renforcée des US Marshalls, mandatés pour appliquer ces lois. Au point que, en 1890, les mormons renonceront officiellement à cette pratique pour ne pas être écrasés sous la botte brutale d'un Etat fédéral plus remonté que jamais.

Au premier abord, on peut se dire que cette mesure est logique, souhaitable, que la polygamie, c'est une forme d'asservissement pour les femmes, etc. C'est d'ailleurs dans ce sens que les deux textes ci-dessus ont été présentés. Oui, mais... N'y aurait-il pas d'autres motivations moins avouables à cette campagne de chasse aux polygames ?

L'Utah est un territoire américain depuis 1848. Mais l'église mormonne, qui a façonné cet Etat, renâcle à accepter de devenir un Etat fédéré. A Washington, on redoute une nouvelle sécession et la création d'un Utah indépendant et théocratique. Impossible, inacceptable, avec un risque de contagion non négligeable, car les mormons savent se montrer convaincants...

En fait, on est bien face à une lutte de pouvoir, un bras de faire entre le pouvoir fédéral et l'église mormonne, qui aboutira donc au rejet de la polygamie en 1890 et à l'entrée de l'Utah dans la fédération en 1896. Pour cela, il aura fallu quelques expéditions (j'emploie le mot à dessein) pour faire revenir à la raison les Mormons. Y compris, donc, par la force...

Mais "les Captives de la vallée de Zion" est aussi un roman qui plonge ses racines dans la très sombre période de la guerre civile américaine, la Guerre de Sécession. Un quart de siècle a passé, mais les plaies ne sont pas refermées, loin de là. A l'image de la relation assez bizarre entre Miller et Faraday, mais vous le découvrirez par vous-mêmes.

Sans cesse, on en revient à cet événement, que de nombreux personnages ont vécu, jamais sans que ça laisse des traces, physiques ou morales. Et on pourrait tenir le même discours pour ce pays, immense et difficilement contrôlable, qui demeure morcelé, travaillé par des haines tenaces, des haines géographiques, entre nord et sud, des haines raciales, des haines religieuses, également.

Oui, on a un western sous la main et un livre qui est un excellent divertissement, mais cela n'empêche pas d'aborder des questions graves, des questions autour de ce qui est l'ADN de l'Amérique. Un pays où le meilleur moyen d'arriver à ses fins est la loi du plus fort, qu'il s'agisse de question de voisinage, de politique locale, domestique ou étrangère. On flingue d'abord, on discute après.

Ne voyez pas dans ces mots un antiaméricanisme primaire, c'est ce que j'ai ressenti à la lecture de ce roman de Norman Ginzberg. Cet Américain vit en France, dans le Sud-Ouest, cong !, depuis longtemps maintenant, il écrit d'ailleurs en français, et le regard qu'il porte sur son pays natal est pour le moins critique. Un pays qui reste fondamentalement un pays de cow-boys...

Mais ne soyons pas non plus trop sérieux. Comme je l'ai dit en introduction, "les Captives de la vallée de Zion" est un véritable western spaghetti, je suis certain que Sergio Leone aurait adoré faire le casting des sales tronches que l'on croise d'un bout à l'autre du roman. Oui, ils sont tous affreux et sales, et bien souvent méchants, et c'est un bonheur de suivre cette horde moyennement sauvage.

Je remonte jusqu'à Sergio Leone, mais, plus proche de nous, Quentin Tarantino, fervent admirateur du premier nommé, a lui aussi utilisé ces procédés, ces castings soignés et le recours aux "gueules" pour faire du western, "les Captives de la vallée de Zion" sont bien dans cette lignée. Et en plus, on y défouraille sec, ce qui colle bien aussi au cinéma de Mr. Quentin.

Au milieu de tout cela, il y a Julia... Ah, Julia... L'idée de mettre face-à-face un homme et une femme que tout oppose est classique, mais c'est vrai qu'ici, ça prend des proportions assez intéressantes, puisque le prudent (c'est un euphémisme) Ocean doit faire avec sa va-t-en-guerre d'adjointe. Une tête brûlée, déterminée à venir en aide à ses soeurs, à ces femmes mormonnes bien mal embarquées.

Elle aussi contribue au côté décalé de son roman, par sa très forte personnalité, son courage, qui frôle l'inconscience parfois, mais aussi parce qu'elle est femme au milieu de tous ces hommes. Calamity Jane, oui, sans doute, par certains côtés, mais en jupes, toujours, même en plein milieu des déserts montagneux de l'Utah. Et que personne ne s'avise de lui faire une remarque !

Allez, un dernier point avant de clore ce billet : lorsque j'ai vu que ce roman parlait des Mormons et à la mise hors la loi de la polygamie, j'ai pensé à la série "Big Love". Comme ça, sans plus... Avant de remarquer que je n'étais pas le seul à avoir fait le lien. Norman Ginzberg aussi, j'ai l'impression. Amusez-vous à rechercher les clins d'oeil et ayez une pensée pour Bill Paxton, récemment disparu.

Je me suis bien amusé avec ce livre, à la fois parce que j'aime bien les westerns, y compris lorsque qu'ils s'accompagnent de spaghettis, mais aussi parce que c'est enlevé, à la fois violent et drôle, une drôlerie féroce, même. Dommage que Tom soit un peu trop en retrait, mais ça, c'est la remarque d'un lecteur ayant lu "Arizona Tom" et rien ne dit qu'on ne le retrouvera pas un de ces quatre.

Un bémol à tout cela, tout de même, et, curieusement, je crois me souvenir que j'avais émis exactement le même pour "Arizona Tom" : il y a un souci dans la construction du roman, un enchaînement qui se fait mal pour entrer dans la dernière partie du livre. En fait, on manque d'explications pour comprendre un événement-clé du livre concernant Ocean Miller.

En soit, rien de choquant a priori, au contraire, on a un twist très sympa (enfin, parce qu'on est lecteur et pas le personnage), mais, alors qu'on se dit qu'on nous expliquera le comment (le pourquoi, ça, ça va), ça n'arrive jamais et on se retrouve avec une espèce de Deus (enfin de diabolus) ex-machina qui laisse un peu sur sa faim.

Ces explications auraient mérité d'être explicitées, même a posteriori, mais proposer une version très elliptique de cette épisode ne me semble pas être la meilleure des idées. Bon, j'ai raccroché les wagons mais il m'a manqué ce petit truc pour que tout s'enchaîne au mieux. Après, ce qui arrive à Ocean Miller, ce sera à chacun de se faire son idée.

Le final, et particulièrement l'épilogue, peut sembler un peu étrange, mais je l'ai lu et relu et il est finalement assez cohérent et plein de cynisme. Comme si tout avait changé, mais seulement en apparence. La preuve, encore une fois, que l'être humain est décidément indécrottable et foncièrement immoral. Et que business is business (autre gène dominant de l'Amérique)...

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