jeudi 7 juin 2018

"Et l'homme aura pour ennemi les gens de sa maison" (Matthieu 10, 36).

Une citation tirée d'un évangile pour ouvrir ce billet qui sera consacré à un polar, citation qui apparaît plusieurs fois dans le cours du livre et colle parfaitement à la situation, et même aux situations. Direction le Québec, au cours d'un hiver neigeux et mouvementé, pour découvrir une série dont j'entendais parler depuis un bon moment. L'occasion s'est présentée, avec la sortie en mai de "La Faille en toute chose", de Louise Penny, aux éditions Actes Sud (collection Actes noir ; traduction de Claire Chabalier et Louise Chabalier). Précisons toutefois que je prends cette série en cours, puisque c'est le neuvième tome des enquêtes d'Armand Gamache, inspecteur-chef à la Sûreté du Québec. Et ce n'est sans doute pas la meilleure porte d'entrée, car une partie des événements découlent de précédentes enquêtes et la série semble à un tournant, à l'image de la carrière de son personnage central. Ce qui n'empêche pas de passer un bon moment, avec un suspense qui va crescendo...



Dans quelques jours, ce sera Noël, et Armand Gamache s'envolera passer les fêtes en famille avec sa famille. Mais, d'ici là, il va devoir continuer à faire face à une situation professionnelle de plus en plus inconfortable. En effet, en quelques mois, sa hiérarchie a démantelé avec soin le service des homicides de la Sûreté du Québec, qu'il avait patiemment construit.

Ce n'est pas faute d'avoir des résultats, non, au contraire, c'était l'un des services les plus performants. Mais, entre Gamache et le directeur général Sylvain Francoeur, la tension est à son comble et le second entend manifestement pousser le premier vers la sortie. Pour cela, il a fait muter tous les membres de la section homicides dans d'autres services, éparpillés façon puzzle...

Reste Gamache. La cinquantaine avancée, plus proche de la fin que du début, pas encore seul, mais désormais clairement isolé... Pourtant, Gamache demeure inflexible, cachant ses émotions et une certaine détresse devant ces coups bas. Il reste un flic, non seulement intègre, mais épris de justice, le genre qui ne baigne dans aucune manigance politique pour son avancement, mais fait son travail, et le fait bien.

Même son plus fidèle allié, Jean-Guy Beauvoir, celui qu'il a formé depuis des années pour lui succéder, son héritier, l'homme en qui il avait le plus confiance, celui qui devait devenir son gendre, lui tourne le dos. Conséquences d'une précédente enquête dont le traumatisme reste vivace chez les deux hommes...

Alors, Armand Gamache rumine, attend son heure, fait le dos rond... Et, pour oublier, s'immerge dans le travail. Pas celui qui fâche, non, une bonne vieille enquête sur laquelle il pourra exercer son flair et oublier un peu qu'on veut ouvertement se débarrasser de lui. L'enquête providentielle va lui venir d'un endroit qu'il connaît bien pour y avoir enquêté déjà plusieurs fois : Three Pines.

Gros village plus que petite ville, situé au sud de Montréal à environ une heure de route en allant vers le Vermont, Three Pines est une tranquille bourgade au milieu des forêts québécoises. Ici, pas d'internet ou de téléphones portables, les collines et les arbres empêchent de se connecter à ces réseaux. Mais une communauté soudée, malgré quelques atomes pas toujours crochus...

C'est la libraire du village, Myrna, qui a pris contact avec Gamache. Celui-ci entend profiter de l'occasion pour s'éloigner de son bureau et des soucis qui le hantent. Sur place, Myrna lui explique qu'elle avait invité une amie pour les fêtes et que celle-ci n'est pas arrivée le jour convenu... Rien d'alarmant en soi, mais Constance a 77 ans, alors on s'inquiète.

Malheureusement, il est trop tard, lorsque Gamache arrive à son domicile. Constance est morte et le décès n'a rien de naturel. La victime habitait Montréal, hors de la juridiction dévolue à la Sûreté, mais Marc Brault, l'inspecteur-chef qui aurait dû se charger de ce dossier, est débordé et accepte de céder l'enquête à son ami et collègue.

Gamache se lance alors dans cette affaire comme si c'était la dernière. Mais il se heurte d'emblée à une difficulté inattendue : savoir qui était la victime. Car il semble bien que celle-ci ait tout fait pour cacher sa véritable identité, au point que Myrna elle-même, une des rares à connaître la vérité, rechigne à en parler à Gamache...

Quels secrets cette femme a-t-elle emmené dans la tombe ? Peuvent-ils expliquer qu'on s'en soit pris à elle avec une telle violence ? Gamache va mettre le nez dans une étonnante histoire, des événements qui ont fait la fierté du Canada des décennies plutôt... Et, dans le même temps, il va garder un oeil attentif sur ce que manigance Francoeur, qu'il soupçonne de projets bien plus graves que vouloir sa perte...

Voilà quelque temps déjà que le nom d'Armand Gamache trottait dans ma petite tête de lecteur. Vous savez, ces bouquins qu'on coche ou qu'on couche sur une liste de souhaits, souvent sans lendemain. Et puis, l'opportunité s'est présentée, et après un mois de mai chargé, consacré à la préparation des Imaginales et au salon lui-même, un polar québécois m'a paru un bon moyen de reprendre après avoir soufflé.

Mais qu'allais-je trouver ? Un polar assez classiques, empruntant aux traditions européennes, anglaise et française (Louise Penny est anglophone, mais son personnage est un québécois francophone), ou au contraire, un roman lorgnant vers le thriller à l'américaine, qui n'est pas loin à vol d'oiseau ? A l'arrivée, c'est un peu un mélange de tout cela.

Armand Gamache fait d'abord effectivement penser à des flics à la française, à commencer par le plus célèbre d'entre eux, Jules Maigret. Un flic à l'ancienne, qui semble privilégier l'intuition à toute autre technique plus élaborée. Un chef, je pense que le mot convient bien, avec un caractère qui, s'il n'apparaît pas au premier regard, peut se révéler dur, impitoyable. Intransigeant, même.

Mais, Three Pines offre plutôt un décor de polar à l'anglaise. Village paumé, on s'y attendrait à croiser une cousine d'Amérique de Miss Marple. Ce décor est bucolique à souhait, on irait bien s'y perdre, quelle que soit la saison, car la vie doit y être douce. Et pourtant, il semble toujours se passer des choses graves à Three Pines, fatalité littéraire...

Ce mariage semble vouloir présider à cette enquête, qui semble concerner un crime ordinaire. On imagine bien une enquête montrant que tout le monde, à Three Pines et jusqu'à Montréal, avait un mobile pour tuer Constance et qu'il faudrait à Gamache suivre son flair légendaire pour confondre un assassin après une enquête tortueuse...

Mais voilà, d'une part, ce crime ne va pas s'avérer si ordinaire que cela, en raison de la personnalité très particulière de la victime, et d'autre part, parce que, en contrepoint, il y a cette épée de Damoclès qui plane au-dessus de Gamache, une épée que brandit Francoeur et qu'il a bien l'intention d'abattre sur l'inspecteur-chef pour l'amputer comme on le ferait d'un membre gangrené...

Ce second fil narratif, qui va gagner progressivement en ampleur, semble issu d'une tradition un peu plus américaine. Plus feuilletonnante, aussi, car, contrairement à l'enquête sur le meurtre de Constance, il s'étend à plusieurs tomes. D'une certaine manière, on retrouve une construction dans "La Faille en toute chose" qui rappelle les séries américaines.

Enfin, si l'on commence comme un polar à l'ancienne, ce qui n'est pas péjoratif, loin de là, le suspense et la tension vont aller crescendo au fil des pages. Le rythme, lui aussi, va sérieusement s'accélérer, à des années-lumières du calme habituel qui règne à Three Pines. Louise Penny met même en scène un final à grand suspense, avec des techniques très classiques, mais très efficaces pour tenir le lecteur en haleine.

Il y a quelque chose de très amusant dans la collision de ces différentes influences, au point de nous donner une espèce de techno-thriller artisanal (je ne suis pas sûr que l'expression soit heureuse ou très parlante, mais c'est celle qui me vient), avec un Gamache en David un peu moins seul qu'on ne le croit au départ, face à un Goliath bien plus féroce encore qu'on ne l'imaginait...

"La Faille en toute chose" repose énormément sur la personnalité d'Armand Gamache : égocentrique et pourtant attachant, inflexible, mais charismatique, un leader capable de fédérer autour de lui de bonnes volontés qui sauront se surpasser, pour lui et, à travers lui, pour la cause qu'il poursuit. En lisant ce roman, je me disais qu'il y avait un intéressant parallèle à faire entre Gamache et Harry Bosch...

Deux flics habitués à agir avec une certaine indépendance, au risque de déplaire et de se mettre la hiérarchie à dos. Deux flics plus près de la fin de leur carrière que du début, et qu'on n'imagine pas du tout s'arrêter, tant ce boulot semble faire partie de leur ADN. Deux hommes au caractère bien trempé, intègres et incapables de faire des concessions, animés par la seule soif de justice.

Je l'ai dit, "La Faille en tout chose" me semble être un tournant dans cette série, car Gamache est plus que jamais sur la sellette. Et, même s'il se sort de ce mauvais pas, on se dit que sa position au sein de la Sûreté du Québec sera plus que jamais inconfortable. Cette neuvième enquête a des allures de fin de cycle et cela lui donne un côté crépusculaire, comme si Gamache jouait son va-tout.

J'évoque cela avec prudence, n'ayant pas toutes les clés puisque c'est le premier roman de cette série que je lis. L'intrigue secondaire, la rivalité Gamache/Francoeur et la rupture entre l'inspecteur-chef et son dauphin, Beauvoir, ont débuté avant que ne commence l'histoire racontée dans ce roman, voilà aussi pourquoi je conseillerai de ne pas entrer dans la série par ce tome-là.

De même, et là, cela incite carrément à reprendre la série à son entame. On arrive en effet à Three Pines, au milieu d'une petite communauté dont Gamache est déjà un familier, et ses lecteurs les plus fidèles avec. On manque donc un peu de repères sur les uns et les autres, car Louise Penny, on peut la comprendre, ne replante pas systématiquement le décor.

Tout cela n'empêche pas d'apprécier cette lecture, mais ce serait mieux encore avec quelques éléments d'information que fournira idéalement la lecture de quelques tomes précédents. D'autant qu'elle semble très chaleureuse et haute en couleur, cette petite communauté, avec ses personnages forts en gueule, décalés et même gentiment cinglés pour certains.

Enfin, il y a le Québec, Montréal, l'hiver (car ce pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver !), une ambiance de carte postale, illuminée (et sonorisée) par l'approche de Noël... On entendrait presque cet accent tellement identifiable de nos cousins de la Belle Province, même si, choix de l'auteur, des traductrices ou d'Actes Sud, je l'ignore, il n'apparaît pas dans les dialogues, proposés dans un français métropolitain.

Louise Penny, et c'est à souligner, joue la carte d'un Canada où anglophones et francophones ne sont pas en conflit, ses personnages sont indifféremment l'un ou l'autre, s'expriment dans l'une ou l'autre langue et basta. La question québécoise n'est pas totalement absente de ce volume, mais j'ai trouvé intéressant de ne pas avoir une séparation nette, comme ça arrive parfois.

C'est d'ailleurs dans une histoire qui a marqué le Canada dans son ensemble que la romancière est allée puiser son inspiration. L'histoire de la famille Dionne (avec deux N et un E, ne pas confondre avec une autre célèbre famille, quoi que pour d'autres raisons). Je ne vais pas aller plus loin sur ce thème et je fais même le choix d'en dire moins que la quatrième de couverture. Explications.

Sur cette quatrième, on trouve un élément très important de cette histoire, en l'occurrence le secret de Constance. Or, cet élément, il faut un moment avant que Gamache ne le découvre et que le lecteur comprenne les raisons pour lesquelles cette vieille femme voulait conserver son anonymat. Je vous invite d'ailleurs à attendre avant d'aller jeter un oeil à l'histoire de la famille Dionne.

Une histoire qui ne nous dit pas grand-chose de ce côté de l'Atlantique, mais qui est connue de la plupart des Canadiens, encore aujourd'hui. En tout cas, suffisamment pour que les lecteurs fassent aussitôt le lien. Louise Penny s'écarte vite des faits historiques pour construire son intrigue, elle met tout de même en lumière certains aspects troublants, montrant que la course à la célébrité et son revers ne sont décidément pas un phénomène récent...

L'autre élément très fort de cette intrigue fait carrément froid dans le dos. Evidemment, je ne vais rien vous en révéler, mais rétrospectivement, il est toujours amusant de voir comment certains éléments sont distillés par les romanciers sans qu'on y prête d'abord attention, puis reviennent d'un coup sur le devant de la scène et nous surprennent.

Là encore, Louise Penny ne révolutionne rien, elle joue sur des thèmes classiques, ici, un côté roman catastrophe qui colle hélas un peu trop avec nos peurs contemporaines... Je ne vis pas au Québec, mais je dois dire que si c'était le cas, je jetterais sans doute un oeil différent sur mon environnement. Vaguement inquiet, peut-être...

Un dernier mot, il concernera le titre de ce roman. Ce vers, "La faille en toute chose" (en VO "There is a crack in everything"), est extrait du refrain d'une chanson de Leonard Cohen, "Anthem". Chose curieuse, le titre original du roman n'est pas ce vers, mais celui qui suit dans la chanson ("That's how the light gets in", "C'est ainsi qu'entre la lumière")...

Mais laissons ces subtilités éditoriales qui nous dépassent de côté. En fin d'ouvrage, dans les traditionnels remerciements, Louise Penny raconte comment ces mots de Leonard Cohen sont devenus le titre de son roman et ce qui était certainement déjà émouvant du vivant du chanteur, serre carrément le coeur, maintenant qu'il nous a quittés...


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