vendredi 22 juin 2018

"Vous ne comprenez pas, c'est pour cela que vous ne devriez pas faire confiance au premier venu (...) Vous comprenez, nous avons le devoir de protéger le roi, qui appartient au patrimoine national".

Petit jeu avec le verbe comprendre dans le choix de ce titre, et pour cause : c'est bien le principal problème que rencontre l'auteur (et narrateur) de notre livre du jour, découvrant un pays très différent du sien et son fonctionnement, pas toujours simple à cerner. "Le Blanc du roi", de Clemente Bicocchi (aux éditions Liana Levi ; traduction de Samuel Sfez), n'est pas un roman, mais un récit de voyage au Congo Brazzaville qui va prendre des proportions tout à fait inattendues. Construit comme un documentaire, écrit par un homme qui finit par perdre totalement les rênes de son voyage, histoire quasiment kafkaïenne, où les intérêts des uns et des autres restent inaccessibles à l'étranger, ce livre nous entraîne à la découverte d'une région, le domaine royal de Mbé sur lequel règne un monarque appelé Makoko, et du peuple qui y vit selon des coutumes ancestrales, les Tékés. Et, derrière les mésaventures du narrateur, une drôle d'amitié qui se noue et un hommage à une figure importante : Pierre Savorgnan de Brazza...



Clemente Bicocchi est Italien, mais vit en Suisse, pays dans lequel il a suivi sa compagne. Il reprend pour sa part son travail de réalisateur, mais il reconnaît lui-même que les projets ne se bousculent pas et que ses tentatives se soldent presque systématiquement par des échecs... Pas vraiment de quoi se réjouir, plutôt de quoi ressentir un certain vague à l'âme.

Aussi, quand il reçoit une proposition de reportage au Congo Brazzaville, il n'hésite pas longtemps et accepte de partir rapidement dans ce pays, sur le continent africain dont il n'a jamais foulé le sol. La demande émane d'une certaine Idanna, descendante de l'explorateur Pierre Savorgnan de Brazza, qui voudrait recueillir des informations sur le mausolée dédié à son aïeul et érigé récemment à Brazzaville.

Aux abois, le réalisateur ne cherche pas trop à comprendre l'objectif exact de cette demande. Il embarque avec sa caméra dernier cri, qu'il n'a pas encore fini de payer, et s'envole pour Brazzaville, où il doit loger à l'ambassade d'Italie. Premiers contacts un peu froids avec l'ambassadeur et son épouse, mais peu importe, d'ici deux ou trois jours, Clemente sera reparti avec ses images...

Car il n'y a rien de très compliqué dans la commande : simplement filmer le bâtiment, sans chercher à faire de belles images, juste montrer le mausolée. Le temps d'avoir une autorisation du garde de faction, d'installer le matériel, quelques réglages, et hop, emballé, c'est pesé ! Une affaire rondement menée, il ne reste plus qu'à reprendre l'avion.

Et puis, Clemente reçoit un mail d'Idanna, qui lui demande de profiter de sa présence au Congo Brazzaville pour lui rendre un autre service : récupérer un DVD auprès d'un certain Romaric, qui devait lui envoyer des images du roi Makoko actuel, sauf qu'il ne l'a jamais fait... Là encore, rien de bien compliqué a priori, le réalisateur décide de contacter Romaric au plus vite.

Et c'est là que tout va se compliquer sérieusement... Romaric est un drôle de personnage, insaisissable et déroutant, qui va entraîner Clemente dans une étonnante aventure et le pousser à rester au Congo bien plus longtemps que prévu. Car les images attendues par Idanna n'ont jamais été prises, il faut donc partir à la rencontre de ce mystérieux roi Makoko...

Clemente entame un périple  jusqu'à Mbé, à environ 150km de Brazzaville, capitale du peuple Téké, là où vit le roi Makoko, sans trop bien savoir où il va. Il n'est pas au bout de ses peines, car manifestement, ce monarque vivant dans un coin perdu d'Afrique représente un enjeu si fort qu'on va se méfier de lui et même lui mettre un paquet de bâtons dans les roues...

Je n'en dis pas plus, vous pourrez découvrir cette histoire qui mêle la découverte un peu candide de l'Afrique par un Européen et des questions de politique intérieure, dont seuls les principaux intéressés possèdent les clés (et encore, on peut se le demander). Un voyage au cours duquel Clemente ne va plus du tout savoir à qui se fier, jusqu'à se croire perdu, abandonné, ruiné...

Avant d'aller plus loin, un mot sur le point de départ de cette histoire : en 1880, le roi Makoko Ier, souverain du peuple Batéké, céda son territoire à la France, après sa rencontre avec le représentant de ce pays lointain, sans doute le premier homme blanc à arriver jusqu'à lui, Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur idéaliste et humaniste.

En 2003, le successeur de Makoko Ier prend contact avec les descendants de la famille Savorgnan de Brazza et leur propose de faire construise un monument en hommage à l'explorateur dans la forêt, tout près du lieu où repose l'ancien souverain téké, afin de réunir les deux amis. Une idée loin d'être facile à réaliser, car Savorgnan de Brazza, mort à Dakar en 1905, repose dans un cimetière d'Alger...

A Brazzaville, le chef de l'Etat Sassou Nguesso a vent de la proposition et décide de s'en emparer, histoire de profiter de la popularité de l'explorateur, toujours importante dans la région, à des fins très personnelles. Il fait donc construire un mausolée imposant dans la capitale et organise le transfert des cendres de Savorgnan de Brazza, de son épouse et de leurs quatre enfants depuis Alger.

Une cérémonie en grande pompe, qui a débuté en 2005 avec la pose de la première pierre (en présence de plusieurs chefs d'Etat, dont Jacques Chirac) et s'achève avec ce transfert, en 2006, vers ce bâtiment que vous allez découvrir ci-dessous, devant lequel est érigée une statue monumentale de Pierre Savorgnan de Brazza...


Sassou Nguesso a obtenu l'accord des descendants de Savorgnan de Brazza, sous certaines conditions (voir cet article du Monde), et c'est cet accord que Idanna, désignée représentante de la famille de l'explorateur, dénonce en 2008, lorsqu'elle prend contact avec Clemente Bicocchi. Débute alors un combat judiciaire qui durera des années et aboutira à un ordre de restitutions des restes à la famille...

Pardon pour cette parenthèse un peu longue, mais on est au coeur du sujet. Car les demandes de la famille de l'explorateur concernait le peuple téké : d'abord, la volonté de voir le mausolée installé à Mbé et pas à Brazzaville. Et puis, tout un tas de mesures plus matérielles, certes, mais visant à désenclaver la région où vivent les Tékés et à leur venir en aide.

Ce sont ces dernières mesures que le pouvoir congolais n'a pas respectées, provoquant la colère des descendants de Savorgnan de Brazza. La venue de Clemente Bicocchi dans la capitale congolaise marque le début de cette remise en cause de l'accord passé et, ainsi remis dans le contexte (que Bicocchi cernait mal à son départ), on comprend mieux pourquoi rien n'a été fait pour faciliter son voyage.

Dans "Le Blanc du roi", paru en 2017 (et cette année en France), Clemente Bicocchi choisit de raconter l'histoire telle qu'elle a eu lieu en 2008. Mais, l'affaire s'est prolongée bien après son séjour, et une annexe vient donner quelques informations supplémentaires, mais un peu trop succinctes et incomplètes (on n'y parle pas, par exemple, du classement du domaine royal de Mbé au patrimoine mondial de l'UNESCO, décision à double tranchant).

Dans le livre, Clemente Bicocchi expose une partie de la documentation sur laquelle il a planché pour préparer son voyage, mais il cite aussi assez régulièrement des passages de la main de Pierre Savorgnan de Brazza, issus de sa correspondance ou de son journal, qui évoquent évidemment cette rencontre et cette amitié nouée avec Makoko Ier...

En revanche, dans "Le Blanc du roi", l'auteur apporte d'autres éléments polémiques autour de ce fameux mausolée : le prix du chantier, exorbitant (on parle de plus de 5 millions d'euros) et financé par... les compagnies pétrolières possédant de forts intérêts dans le pays... Une situation qui a provoqué la colère des opposants au régime, jusqu'à demander qu'on débaptise la capitale !

Non seulement on dépense des sommes folles qu'on pourrait utiliser à meilleur escient, mais en plus, ceux qui versent cet argent sont ceux-là même que Savorgnan de Brazza dénonça très tôt, ceux qui vinrent conquérir l'Afrique pour l'exploiter, se l'approprier aux dépens des populations locales... Vous parlez d'un hommage...

Voilà pour le volet sans doute le plus tragique de ce livre. Car ensuite, les tribulations de Clemente Bicocchi au pays téké sont racontées avec un certain humour (comme la présence spectrale de Werner Herzog aux côtés du narrateur), un côté presque picaresque, entre totale incompréhension, résignation et volonté de se sortir de là au mieux. Je ne suis pas certain que, sur le moment, il ait pris les choses avec tant de philosophie et de recul...

Car, il ne s'agit pas seulement d'un voyage effectué dans des conditions improbables, entre véhicule bringuebalant et pistes peu carrossables, décalage culturel et mode de vie très différent. Il y a bien sûr tout cela (à l'image de l'étonnante scène racontée dans le prologue), mais ce n'est pas forcément là que le bât va blesser. Ce que Bicocchi a sous-estimé, c'est les luttes de pouvoir qui entourent, malgré eux, le peuple téké et la figure de Savorgnant de Brazza.

Clemente Bicocchi se retrouve comme un chien dans un jeu de quilles, quasiment considéré comme un espion, voire un ennemi, menacé d'emprisonnement sans autre forme de procès, de confiscation de ses biens (dont sa fameuse caméra, si importante à ses yeux), privé de tout contact extérieur et incapable de savoir à qui s'adresser.

Au coeur de l'imbroglio, il y a le personnage de Romaric, fantasque et confiant, dont on ne sait finalement que très peu de choses. Et si ces motivations n'étaient pas celles évoquées par Idanna puis lors de leur rencontre ? Et si Clemente Bicocchi avait été instrumentalisé malgré lui pour défendre une cause dont il ignore tout ?

Manifestement, le fait qu'un Européen veuille faire un reportage sur le Makoko pose problème. Mais à qui, exactement ? Aux Tékés, au pouvoir en place ou à l'opposition à ce dernier ? Qui tire véritablement les rênes de tout cela, dans un pays où règne une dictature, où la liberté d'expression est très contrôlée et les disgrâces peuvent se produire du jour au lendemain ?

Voilà pourquoi j'ai choisi cette citation comme titre de ce billet, parce que le mot important y est cité deux fois : comprendre. Une fois à la forme positive, une fois à la forme négative. Exactement l'état d'esprit de Clemente Bicocchi, qui n'a pas toutes les cartes en main pour se lancer dans une telle expédition et qui ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive...

Livré à lui-même au coeur de l'Afrique, perdu entre des interlocuteurs dont il ne sait pas s'ils sont des amis, des ennemis ou l'inverse, en fonction des moments, Clemente Bicocchi va passer au Congo Brazzaville la semaine sans doute la plus longue de son existence, la plus folle aussi. Son récit donne une impression de rythme effréné, mais aussi le sentiment d'une certaine absurdité.

Oui, j'ai utilisé l'adjectif kafkaïen en introduction, il y a vraiment de cela, par moments, quand on se demande, et le narrateur avec nous, ce qu'il va advenir de cet homme, à qui l'Afrique semble faire subir un véritable examen de passage, un bizutage, même. Clemente Bicocchi y met aussi son grain de sel en prenant quelques décisions étonnantes, et on en oublie parfois la dimension qui pourrait virer au tragique.

Au-delà de l'aspect rocambolesque de cette histoire, qui se terminera bien, heureusement, et inspirera à Clemente Bicocchi, outre ce livre, un documentaire, "Afrique noire, marbre blanc", c'est aussi un livre qui rappelle l'aura que conserve encore Pierre Savorgnan de Brazza en Afrique. Au risque qu'il devienne un instrument de propagande par ceux mêmes qu'il essaya de dénoncer.

J'en profite pour signaler deux ouvrages récents où l'on retrouve ce personnage. Le premier est un roman, dont nous avons parlé sur ce blog, "Il est à toi, ce beau pays", de Jennifer Richard, où Savorgnan de Brazza apparaît certes au second plan, mais comme le négatif du Britannique Stanley, dans le sillage duquel la colonisation la plus brutale s'est développée.

Le second ouvrage est une bande dessinée qui vient de paraître aux éditions Futuropolis, "le Rapport Brazza", de Tristan Thil (scénariste) et Vincent Bailly (dessinateur). Un album qui revient sur le travail effectué à la fin de sa vie par Savorgnan de Brazza à la tête d'une mission d'enquête commandité par le parlement, dans lequel il voulait dénoncer les débordements français en Afrique...

Il y a sans doute encore bien des livres autour de ce personnage, adulé ou critiqué, dont la mort brutale a donné lieu à de nombreuses rumeurs quant à un possible assassinat. Un homme qui, tout humaniste qu'il fut, reste une figure de la colonisation, et se retrouve donc au centre de vives controverses ces dernières années...

"Le Blanc du roi", c'est en tout cas l'occasion pour beaucoup, je pense, de découvrir l'histoire du peuple téké et sa situation difficile face au pouvoir en place au Congo Brazzaville, de mesurer à quel point ce sujet est fort et sensible dans le pays (comme on le voit à plusieurs reprises avec des réactions rapportées par l'auteur).

Ce n'est pas pour autant un documentaire sur ce thème, mais bien sur l'aventure vécue par Clemente Bicocchi au cours de cette semaine congolaise, folle, délirante (le mot n'est pas de moi), pleine de points d'interrogation et de zones d'ombre, mais également fort enrichissante sur un plan personnel, et sans doute professionnel. Et certainement, une manière de se sensibiliser à la complexité de la situation congolaise.

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