samedi 9 février 2019

"Il faisait chaud, j'avais ma maison à moi avec son trou dans le toit, personne ne me donnait d'ordre à part Viviane, mais ça, je le voulais bien. Je me sentais invulnérable et je pensais que ça durerait toujours".

En 2017, année de sa sortie, on a beaucoup entendu parler de ce premier roman, salué par plusieurs prix (et principalement des prix de lecteurs, y compris de jeunes lecteurs, comme ceux du Fémina des Lycéens), et voici qu'il arrive en poche en ce début février. L'occasion, comme c'est mon cas, d'un rattrapage, si vous n'avez pas encore été tenté de lire "Ma Reine", de Jean-Baptiste Andrea (publié aux éditions de l'Iconoclaste et donc désormais disponible chez Folio). Un roman sur l'enfance, la différence, la liberté, aussi. Mais dans un registre qui touche le lecteur profondément, car c'est également un roman sur la solitude et le rejet. Ne croyez pas en le lisant qu'il s'agit d'un livre exempt de violence, au contraire, elle est partout autour de ce plateau qui sert de magnifique décor à cette histoire. Une parenthèse enchantée, même si dans ce monde-là encore, tout est loin d'être parfait...



A quelques jours du début de cet été 1965, la canicule sévit déjà sur les Alpes-de-Haute-Provence. Dans la vallée de l'Asse, coin un peu perdu, à l'écart des grands axes de circulation, se trouve une station-service tenue par les parents du narrateur. C'est également là que vit la famille, dans la maison attenante. Le père, la mère et le petit dernier, la fille aînée, plus âgée, est partie vivre à la ville.

Le garçon a 12 ans et il nous raconte son quotidien, les tâches menues que lui confie son père, les bêtises qu'il fait, pas exprès, mais parce que parfois, il perd un peu le fil. Il faut dire que le petit bonhomme n'est pas un garçon tout à fait comme les autres. A l'école où il allait, on a fait comprendre à ses parents qu'il ne pourrait pas aller plus loin, que ça ne servait à rien.

Celui que les autres moquaient, traitaient d'idiot, celui à qui cette sale brute de Macret cherchait des noises sans arrêt et qui n'avait personne pour prendre sa défense, est donc retourné définitivement à la maison, près de la station-service. Sa grande soeur voudrait le prendre avec elle, à la ville, autant pour lui que pour ses parents, vieillissants et un peu dépassés par la situation.

C'est un secret entre adultes, mais l'enfant a tout entendu de cette conversation téléphonique. Et il a bien compris, même s'il ne comprend pas toujours grand-chose, que ses parents étaient à bout. Que sa dernière bêtise, qui a failli déclencher un incendie, est la bêtise de trop... Alors, il décide de prendre les devants, de se comporter en homme.

Et dans sa petite tête, pour prouver qu'on est un homme, il faut faire la guerre, celle qu'on voit à la télé, avec ces ennemis qu'on tue et qui font qu'on devient des héros. Voilà, il sera un homme, mais aussi un héros, et à la station-service, dans la vallée de l'Asse, on sera enfin fier de lui et il pourra prendre soin de ses parents.

Voilà le raisonnement qui va pousser, en ce mois de juin, un garçon à partir de chez lui. Le mot fugue n'a pas de sens pour lui, non, son départ a un bel et noble objectif. Il prend son beau manteau, celui qui porte le logo Shell et qu'il arbore si fièrement à la station-service, et s'en va. Direction : le plateau le plus proche, qu'il entend traverser pour se rendre là où il y a la guerre.

Mais le voyage est plus difficile qu'il ne l'imaginait. Et sur le plateau, il n'y a pas grand-chose, en particulier à manger. Il commence même à se demander s'il ne devrait pas faire demi-tour. C'est à ce moment-là que se produit une rencontre inattendue, qui vient totalement bouleverser les projets du jeune garçon...

Elle s'appelle Viviane, elle semble sortie de nulle part. Elle a le même âge que le garçon, elle connaît le plateau comme sa poche, bien mieux que lui, en fait, elle ne semble pas le considérer comme un idiot, un simplet, mais comme un ami, et elle va l'emmener dans ses aventures estivales, partager avec lui les secrets du plateau.

Elle lui explique qu'elle vit dans un château, qu'elle sera sa Reine et que lui devra la servir. Surpris, fasciné, subjugué, même (si tant est que ce mot ait un sens pour lui), le garçon accepte ces conditions. Et c'est un monde entièrement nouveau qui s'offre à lui. Un monde dans lequel il se sent enfin respecté. Heureux, même s'il vit dans un confort des plus spartiates.

Mais un jour, Viviane ne vient plus le voir...

Pour être franc, j'ai longtemps hésité avant de taper cette dernière phrase. En le faisant, je vais d'ailleurs plus loin que la quatrième de couverture, ce qui est assez inhabituel chez moi. Mais, l'histoire de "Ma Reine", c'est aussi celle de cette absence et de ce qu'elle va entraîner pour le jeune narrateur, donc permettons-nous.

Vous aurez également noté que je n'ai pas donné de nom au narrateur. En fait, on ne sait pas comment il se prénomme. On ne connaîtra son nom de famille qu'à la fin du roman, mais jamais son prénom et, pendant longtemps, il n'est que le narrateur. Jusqu'à ce que Viviane décide de l'appeler Shell, comme le logo sur son manteau. Il veut lui dire son prénom, mais sa Reine s'en fiche, alors, il devient Shell.

Shell, c'est donc un gamin de 12 ans, dont l'esprit n'a pas grandi au rythme de son corps. Difficile de trouver un mot pour le qualifier, sans que celui-ci paraisse péjoratif, moqueur, méchant... Simple d'esprit, idiot du village (lui se qualifie d'ailleurs ainsi à un moment), attardé mental... Rien ne sonne juste dans tout ça, tout est injuste pour ce bonhomme qui voudrait tant devenir un homme.

Il est différent, là encore, le mot ne me convient pas, mais c'est ainsi. Tellement différent que l'école lui a fermé ses portes (on est en 1965, rappelons-le), le renvoyant à un isolement également nourri par la géographie (il vit dans une vallée bien peu peuplée, dans une zone très peu habitée) et sa situation familiale (seul avec des parents vieillissants dont on comprend qu'ils l'ont eu sur le tard).

Pour moi, c'est le vrai point de départ de ce roman : Shell est seul. Terriblement seul, dans sa vallée, dans cette station-service qui ne voit plus guère que les clients les plus fidèles, auprès de parents bien trop éloignés de lui, et pas seulement parce qu'il y a bien plus d'une génération entre eux. Et enfin, parce que le monde qui l'entoure n'est pas fait pour lui.

Son départ, c'est une forme d'émancipation. Quitte à être seul, autant prendre son destin en main. Sur le plateau et au-delà, il sera loin de cette vie imparfaite où il n'est pas heureux et où il a le sentiment diffus de rendre les autres malheureux. Devenir un homme, c'est d'abord et avant tout prendre sa vie en main, ne plus dépendre de personne.

La réalité, il va vite se rendre compte qu'elle est un peu plus compliquée que ce raisonnement si candide. Le plateau, c'est immense, on ne le traverse pas comme ça. Et y vivre n'a rien d'évident, en particulier quand il s'agit de trouver de quoi se nourrir. On ne peut pas tout prévoir... Et sans l'apparition de Viviane, tout aurait certainement fait long feu.

Ah, Viviane... Il faudrait vous parler d'elle, pour bien comprendre la force de cette rencontre. Mais ce n'est évidemment pas possible. Parce que Viviane est un mystère... Lorsqu'elle apparaît, il y a quelque chose de magique qui se produit. Et l'on ne peut s'empêcher de se demander si elle n'est pas le fruit de l'imagination du garçon.

Je ne vais évidemment pas répondre à cette interrogation, à vous de découvrir tout cela, je ne vais pas non plus en dire plus sur Viviane, personnage clé de ce livre sans y être omniprésente, en tout cas physiquement. Parce qu'en savoir plus sur elle est l'un des enjeux de cette histoire, un des objectifs de Shell en cet été brûlant.

En préambule, j'ai parlé de différence, de liberté, aussi. Et c'est vrai que sur le plateau, Shell et Viviane sont libres, parfaitement libres. Et heureux. On verra par la suite que la liberté peut aussi devenir pesante quand elle croise la solitude, quand on se retrouve dans cette situation non pas forcément par choix, mais parce qu'on a été rejeté.

En écrivant cela, je pense à un autre personnage important de "Ma Reine", lui aussi très touchant, lui aussi victime de l'intolérance et de la bêtise humaine : Matti. Il incarne l'exil, le rejet de l'autre, l'isolement, la solitude, la tristesse... Son histoire n'est pas la même que celle de Shell, mais par certains côtés, on pourrait penser qu'il pourrait être un portrait de ce que Shell pourrait devenir adulte.

Là encore, peu de précisions sur Matti, parce que les personnages que croise Shell tiennent une place importante dans son parcours, dans son évolution aussi (et en particulier, le fait qu'il passe de projets fort belliqueux à des ambitions bien plus pacifiques). Et pour cela, pour ce qu'ils vont lui apporter, il faut vous laisser les découvrir.

Voilà pourquoi j'ai aussi écrit que "Ma Reine" était un roman où la violence tient une vraie place. Dans l'esprit ingénu de Shell, la guerre est d'abord glorifiée, c'est dire. Mais il ne l'a pas inventé : tout cela, il l'a vu à la télévision... Et puis, la violence, il l'a subie, aussi, de la part de ce Macret, son ennemi juré, qui focalise sa rancoeur. Et même d'un père à la main parfois leste...

D'autres éléments vont venir s'ajouter à la situation de Shell, renforçant cette sensation de violence. Pas seulement de la violence physique, mais aussi sociale. Et la solitude elle-même, telle qu'elle est ressentie dans ce livre par différents personnages, est aussi une forme de violence. Et l'on se retrouve bien démuni dans ces cas-là.

Sur le plateau, Shell qui partait préparer la guerre va y découvrir la paix. C'est comme s'il était entré dans une bulle, comme s'il avait changé de monde pour se retrouver dans un univers tellement moins menaçant, tellement plus accueillant... Dans ce décor majestueux, avec ces montagnes qui se dressent à perte de vue, loin de toute civilisation, Shell oublie tout ce qui a tant pesé sur ses épaules.

Et y découvre l'amitié, avec Viviane, lui qui n'avait jamais eu l'occasion de connaître cela, ou alors de façon éphémère, avec un de ses camarades de classe, vite reparti sous d'autres cieux (et lui aussi, vous le verrez, objet de raillerie, de rejet). Le coeur de ce court roman, qu'on lira aisément d'une traite, c'est la découverte de la vie sous son meilleur jour.

Mais rien n'est simple. C'est fragile, une bulle. Combien de temps un gamin de 12 ans peut-il vivre sur ce plateau, même avec les aides dont il bénéficie ? Peut-il envisager de construire sa vie là, ou bien devra-t-il changer ? Volontairement ou par la force des choses, on se doute bien que cette vie à la belle étoile n'est pas viable...

Jean-Baptiste Andréa alterne les moments de légèreté, de joie, et d'autres, plus lourds, plus douloureux. Le regard de Shell adoucit sans édulcorer les choses, et paradoxalement, alors qu'il lui est bien difficile d'exprimer les souffrances, surtout morales, on ressent tout ce qui ronge les personnages, tout ce à quoi ils cherchent à échapper.

Dire que Shell est un personnage attendrissant relève du pléonasme. Son voyage nous entraîne dans une nature qui, sans être hostile, est tout de même sauvage. Mais certainement moins que peut l'être le monde des hommes. Et l'on passe aisément d'une émotion à l'autre à travers le regard dénué de toute agressivité du garçon, jusqu'à finir avec le coeur serré et les yeux bien humides pour la saison.

Jean-Baptiste Andrea, avec ce premier roman tout en finesse, tout en pudeur, m'a replongé dans des émotions d'enfance... J'idéalise peut-être ces souvenirs, qui commencent à dater, eh oui, mais j'ai retrouvé dans ce livre ce qui m'avait passionné lorsque je découvrais "le Pays où l'on arrive jamais", d'André Dhôtel, "Sans famille", d'Hertor Malot ou "Belle et Sébastien", de Cécile Aubry...

Sans doute aurais-je un regard différent sur ces livres, et tant d'autres, lu alors que je n'étais qu'un lecteur en herbe, à une période où la littérature jeunesse, au sens large, n'était pas aussi présente qu'elle ne l'est aujourd'hui. Mais, avec "Ma Reine", j'ai eu l'impression que ce lecteur-là, ce lecteur que j'étais, existe encore en moi. Et ça fait un bien fou.

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