samedi 16 février 2019

"Quand on ne peut pas faire l'aigle, on fait le limaçon. On peut monter haut en rampant, faut pas croire. La nature est bien faite pour ça, faut pas avoir d'orgueil, et c'est tout, pas de fierté, savoir bien jouer le blaireau".

Après deux romans autobiographiques, "Quartier Charogne" et "La Ballade du mauvais garçon", Nan Aurousseau a quitté la maison d'édition qui l'a révélé, Stock. Sans doute parce que la mort de Jean-Marc Roberts, avec qui il entretenait une relation humaine et professionnelle très étroite, marquait la fin d'un cycle. Et pour entamer un nouveau chapitre, il a posé sa plume et sa gouaille aux éditions Buchet-Chastel, pour qui il est retourné à la fiction pure et dure (et drôle, et noire, très noire) avec un court roman qui vient de sortir en poche chez Folio : "Des coccinelles dans des noyaux de cerise", quel titre ! Et comme toujours chez Aurousseau, ce sont les petits truands, les caves, les demi-sel, ceux qui ne seront jamais invités à la table de l'aristocratie des voyous qui l'intéressent. Et le narrateur de ce roman n'échappe pas à cette règle. Mais, attention aux apparences, les limaçons ont parfois des serres d'aigle...


François n'est pas né sous une bonne étoile. Sa mère a été tué alors qu'elle cambriolait un appartement par le propriétaire des lieux. Le hic, c'est que François était... dans le ventre de la jeune femme... A l'hôpital, on n'a rien pu faire pour sauver la mère, mais on s'est débrouillé pour qu'il puisse survivre jusqu'au terme de la grossesse et vivre normalement.

Depuis, il voue une haine féroce à la terre entière. Une mère décédée, un père inconnu, il a connu les familles d'accueil, et ça ne s'est pas toujours bien passé. Pas étonnant que, très tôt, il ait dérapé et franchi la ligne jaune... Un garçon comme lui, avec un tel passif dès le premier jour de sa vie, ne peut que plonger dans la délinquance.

Mais François connait ses limites. Il sait qu'il n'est pas équipé pour être un caïd, un ténor du grand banditisme. Alors, il s'est toujours limité à des délits de petite envergure, faciles à mettre en place (sa spécialité, c'est ce que le code pénal appelle "le vol avec ruse") et qui n'attirent pas trop l'attention. Bon, parfois, on se trompe et on finit en cabane, ce sont les risques du métier.

La dernière fois, il a pris dix-huit mois ferme pour sa dernière arnaque en date. Un séjour à Fresnes dans une cellule pas franchement tout confort. Avec lui, un vieux Gaulois, tombé également pour une broutille. Mais, après dix mois, les deux codétenus voient débarquer dans leur home pas vraiment sweet home un troisième prisonnier.

Et pas n'importe qui, cette fois, c'est une pointure qui les rejoint. Il s'appelle Medhi et c'est une légende du banditisme, le genre dont les exploits font la une des journaux. S'il se retrouve là, c'est parce qu'il attend un nouveau procès. François et son pote sont tout sucre, tout miel, il ne faut surtout pas déplaire à ce type, qui peut attirer bien des problèmes, dedans ou dehors...

Alors, François se montre sympa, serviable, le codétenu idéal, et puis surtout, il évite de trop la ramener, de trop parler, il sait que ça n'attire que des ennuis quand on ouvre trop sa gueule. Chacun à sa place, François ne sera jamais du calibre de Medhi, alors il se contente de faire ce qu'il fait à chaque fois qu'il a du temps à perdre : sculpter. Au début, il sculptait des grains de riz.

Et puis, avec le temps, la vue baisse, vous savez ce que c'est. Alors, il a laissé tomber les grains de riz et s'est rabattu sur les noyaux de cerise, qu'il transforme en deux temps, trois mouvements en coccinelle. Ca plaît bien, ces trucs-là, on lui en demande souvent, alors il sculpte en attendant d'être remis en liberté.

Dehors, on l'attend. Une femme. Oh, ni la plus belle, ni la plus maligne, mais elle sera là, fidèle, il n'a aucun doute là-dessus. Et ça tombe bien, parce qu'il aura besoin d'elle une fois dehors. Pas tout de suite, il va d'abord se faire oublier, se la couler douce avec sa compagne, comme un vieux couple qui se retrouve... Et ça lui donnera le temps de réfléchir, aussi.

Parce que François a des projets. De Grands Projets !

Et parce qu'on ne se méfie jamais assez des mecs qui sculptent des coccinelles dans des noyaux de cerises...

Ah, François... Je n'ai pas encore précisé que François était le narrateur du livre. Le seul maître à bord, qui peut distiller son récit comme il l'entend, en distillant les informations à son rythme, en jouant de la digression, en remâchant ses vieilles rancoeurs contre à peu près tout le monde. Et en dévoilant son jeu petit à petit.

Comme il l'a toujours fait, il se met d'emblée en position inférieure. La modestie, la discrétion... Et surtout jouer les blaireaux avec tact. Et ça, François le fait parfaitement, pour s'y être entraîné depuis longtemps. Alors, on se demande ce qui va bien pouvoir tomber sur le coin de la figure de ce pauvre gars, qui a tout du loser absolu.

Il faut reconnaître que ce court roman (moins de 170 pages dans l'édition Folio) est sacrément bien construit. Et que François (à moins qu'il faille dire Nan ?) connaît bien son affaire pour nous mener par le bout du nez. Petit à petit, on va comprendre que le pauvre type qui n'a rien trouvé de mieux pour survivre que de s'en prendre à plus faible que lui (ou à moins attentif) est peut-être plus malin qu'il n'y paraît.

Evidemment, je ne vais rien vous expliquer, puisqu'on se fait balader gentiment dès les premières lignes, cette grossesse terrible, cette naissance atroce, ce signe du destin qui prédestine à être un cave toute son existence... Et parce qu'il faut découvrir étape par étape les méandres de l'esprit fichtrement (oui, fichtrement si je veux !) torturé de ce garçon...

Il y a dans cette histoire un mélange de sordide et de jubilatoire, comme si François bichait de nous raconter son dernier mauvais coup. Il démarre tout doucement et, à la force du poignet, il fait monter la sauce. En bon alchimiste qui a mené ses recherches à l'écart de tous les regards, il nous expose son grand oeuvre et il en jouit. A chaque mot. A chaque étape.

C'est glauque, mais c'est glauque ! Et plus ça va, plus c'est glauque... Ca démarre un peu comme une version d' "Affreux, sales et méchants" transposée sur les bords de Marne (et même la Marne, il l'exècre, François...), et puis tout s'emballe et tout devient nettement moins bon enfant... Parce que, mine de rien, c'est un roman super violent qu'on a en main.

Malgré cela, on se marre bien. Est-ce le personnage de François, qui cabotine gentiment comme un acteur de stand-up, un peu bourru, certes, mais fort habile à mener la danse sans marcher sur les pieds de personne ? Est sa gouaille, son français si fleuri (ah, j'en vois qui cochent : non seulement c'est sale, mais c'est violent et en plus c'est grossier... Risque d'apoplexie...) ?

Depuis "Bleu de chauffe", il y a déjà près de 15 ans, la plume de Nan Aurousseau a marqué les esprits. Celle d'un p'tit gars des faubourgs, qui n'a jamais ouvert un Littré, mais connu la prison. Il emploie une langue imagée, riche en formules, parfois argotique. Pourtant, avec François, il va au-delà. Ce ne sont plus seulement les mots d'un petit voyou, c'est un gars qui crache sa haine à chaque syllabe.

Et ça se ressent, il se lâche, François. Avec des formules, là encore, comme celle qui sert de titre à ce billet, et d'autres, nettement moins gracieuses, mais tout aussi imagées. Chez François, tout est épais, sauf la carrure. Mais ses mots le sont et n'épargnent personne. A se demander si ce ne sont pas ses armes de prédilection pour distribuer des horions à tout ce qui bouge.

Mais c'est peut-être aussi un énième leurre, une autre forme de camouflage : quoi de mieux que les mots, qui plus est employés avec parcimonie, pour se faire passer pour un limaçon, un vrai blaireau, et ne susciter la méfiance chez personne ? Et si ça ressemble à un blaireau, alors c'est qu'il y a de fortes chances que ça soit un blaireau. CQFD.

Nan Aurousseau assemble tout cela, construction de son intrigue, narration à la première personne (cela ajoute forcément du sel, de la force, de la roublardise), langage musclé et surtout un sale, très sale personnage qu'il se délecte de nous faire découvrir. Un mec qui ne respecte rien ni personne, parce qu'il a le sentiment que rien ni personne ne l'a respecté au cours de sa chienne de vie.

Le lecteur, lui, s'amuse de cette monstruosité qui apparaît au fil des chapitres (enfin, s'il rentre dans le jeu de Nan Aurousseau, ce qui ne sera peut-être pas le cas de tout le monde), il se régale de cet humour noir manié tantôt à la louche, tantôt avec la précision d'un sculpteur transformant les noyaux de cerise en coccinelles...

Ah, avant de refermer ce billet, un dernier élément qui m'a également bien amusé : au coeur de cette histoire, j'ai cru reconnaître certains éléments qui m'ont rappelé un des dossiers d'un véritable fait divers, et pas n'importe lequel, l'un des plus marquants de ce début de XXIe siècle. Rien que ça. Nan Aurousseau s'en inspire très librement, précisons-le.

Je n'avais plus lu un livre de Nan Aurousseau depuis un moment, et j'ai retrouvé un vrai plaisir de lecture à ce mélange de noir, d'humour, de portraits au scalpel de personnages en marge, jamais épargnés par l'existence et revanchards à leur façon. C'est-à-dire souvent sans se soucier des règles et de la morale.

Et comme son nouveau roman, "les Amochés", sort en parallèle de la sortie poche de "Des coccinelles dans des noyaux de cerise", il se pourrait bien qu'on reparle bientôt sur ce blog de Nan Aurousseau et de ses histoires pas comme les autres. De sa plume, de sa gouaille (j'aime ce mot), de son humour noir et désabusé, mais aussi de la vraie humanité qui se dégage de ses écrits.

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