jeudi 6 juin 2019

"Ce serait bien de toi, ça, hein, papa ? Te sauver de la maison pour aller mourir loin de ta famille, comme si la mort n'était qu'une affaire personnelle un peu pénible".

Il est des romans qu'on referme en se disant qu'ils nous accompagneront longtemps, c'est sans doute le cas de notre livre du jour (et j'aimerais que vous soyez nombreux à partager cette sensation). Un premier roman venu d'Italie, des thèmes qui n'ont apparemment rien de très original, et pourtant, une histoire de famille et une histoire d'amitié qui portent une force impressionnante jusqu'à un final bouleversant. "Le temps qui reste", de Marco Amerghi (en grand format aux éditions Liana Levi ; traduction de Françoise Brun), nous plonge dans une Toscane qui n'a rien à voir avec les paysages de carte postale qu'évoque habituellement cette région. L'auteur met surtout en scène un élément dramatique auquel, me semble-t-il, la littérature s'est encore très peu intéressé : les ravages causés par l'amiante utilisée sans précaution dans de nombreuses usines. Marco Amerighi ménage un vrai suspense pour nous asséner en toute fin de livre les vérités tant attendues, tant redoutées...


Badiascarna est une petite ville de Toscane, un bourg ouvrier dont le coeur battant est la centrale géothermique NovaLago, construite précisément à cet endroit parce qu'on y a découvert un lac naturel d'acide boracique. Et l'analogie avec le coeur n'est pas neutre : des tuyaux courent dans toute la ville comme des artères, transportant la vapeur jusqu'aux turbines.

Evidemment, la plupart des familles de Badiascarna vivent grâce aux emplois que fournit cette centrale, et c'est le cas de celle du narrateur, Sauro, puisque son père y travaille. Sauro est né au début des années 1970 et c'est en 1985 que sa vie va changer aussi brusquement que radicalement. Après un été qui promettait pourtant beaucoup...

Sauro n'a pas encore 15 ans et il forment avec le Docteur, Momo et le Trifo, un quatuor inséparable. L'été, c'est l'occasion de faire les quatre-cents coups, bien sûr, mais lorsqu'on devient adolescent, on a envie de laisser l'enfance derrière soi, de se comporter déjà en adultes. Et pour cela, Sauro s'est donné un objectif qu'il espère atteindre avec un petit coup de main de ses amis.

Depuis quelque temps, grâce à son frère aîné, Sauro s'est découvert une passion dévorante pour David Bowie, après avoir vu un de ses concerts sur un cassette vidéo. Pourquoi ne monteraient-ils pas à Badiascarna un groupe de rock, capable de devenir le plus grand groupe de la région ? Un défi raisonnable, puisqu'il n'existe pas de groupe de rock dans le coin...

Pourquoi pas, mais comment faire quand on ignore tout de la musique ? Eh bien, dans ce cas, une voie s'offre à eux : le punk, un genre sans doute moins exigeant sur le plan de la technique musicale, pensent-ils. Aussitôt dit, aussitôt fait, le Docteur va fournir, on ne sait trop comment, les instruments, et pour répéter, on ira dans une salle désaffectée de l'abattoir locale, ça devrait le faire.

Ainsi naît La Banda, un groupe au sein duquel chacun essaye de faire de son mieux avec ses moyens, sous le regard encourageant de la ravissante Bea, muse et moteur d'un projet un peu dingue... Qui ne va durer que le temps de cet été. Ne souriez pas, les raisons de cet échec sont dramatiques, mais sont surtout tenues secrètes par les principaux intéressés.

Vingt ans après, Sauro revient à Badiascarna, cette terre natale qu'il a quittée en catimini alors qu'il n'avait pas 15 ans. Depuis, il n'a revu que sa mère, et encore, brièvement. Plus aucun contact avec son père, son frère ou ses amis. Et le Sauro que l'on découvre alors est un adulte malheureux, cabossé, rongé par les souvenirs de cet été 1985, par le lien difficile avec son père...

S'il revient après une si longue absence, c'est justement à cause de cet homme, Rino... Son père, qui a disparu depuis suffisamment longtemps pour que sa mère soit inquiète. Plus qu'inquiète : qu'elle craigne le pire... Alors, il a pris sur lui et fait ce que jamais il n'avait voulu faire en vingt ans, il est monté dans un bus et a regagné Badiascarna.

Pourquoi ? Il l'ignore sans doute lui-même. D'ailleurs, il a décidé que se retour se ferait de manière aussi discrète que son départ. Pas question de revoir ses proches, ses amis, il va essayer de retrouver son père, et ensuite, il repartira vivre la vie insatisfaisante qu'il s'est péniblement construite ailleurs. Loin de la centrale et de ses tuyaux...

Ce n'est pas la première fois que Rino disparaît ainsi. Déjà, quand Sauro était enfant ou adolescent, il lui arrivait d'avoir ces absences, et il revenait. Mais le temps a passé et Rino a pris de l'âge. Il est à la retraite. Il est surtout malade. Comme tant d'autres à Badiascarna. Malade à cause de l'amiante que tous ont respirée lorsqu'ils travaillaient à la centrale.

Ces disparitions, ce sont des symptômes du mal qui ronge Rino. Le même mal qui ronge les amis et collègues de son père, comme le Nesti... Un drame oublié, un scandale certainement étouffé, des familles détruites et une petite ville qui se meurt doucement, asphyxié par cette substance. Alors, oui, la mère de Sauro a sans doute raison : si Rino a disparu, c'est peut-être pour se cacher et mourir...

"Le temps qui reste", ce sont ces deux fils narratifs, séparés par vingt ans, racontés en parallèle : l'été 1985 d'abord, et le retour de Sauro devenu adulte. Marco Amerighi nous les raconte en alternant les chapitres, en tissant une toile très habile, car finalement, en dehors de ce que je viens de vous dire, on ne sait pas grand-chose.

Oh, on a quelques informations, bien sûr, mais loin d'être suffisantes pour savoir d'une part ce qui est arrivé aux membres de la Banda, qui n'a jamais eu l'occasion de devenir le plus grand groupe de la région, et d'autre part les raisons qui ont poussé Sauro à partir sans un regard en arrière. Voilà les enjeux du roman : comprendre.

Lorsqu'on découvre Sauro adulte, on comprend vite que ces événements l'ont durablement marqué, que sa vie s'est quasiment arrêtée en 1985. Il faut probablement attendre d'avoir terminé cette lecture pour mesurer l'effort et le courage qu'il a fallu à Sauro pour revenir à Badiascarna... Parce que le poids qui pèse sur ses épaules est écrasant.

Sauro n'est pas juste le narrateur de ce roman, il n'est pas un simple acteur, il est le véritable pivot de cette histoire, puisqu'il est le dénominateur commun entre l'histoire familiale d'un côté et l'histoire d'amitié de l'autre. On se dit que tout est certainement lié, mais ce n'est pas si évident, tant la compagnie de ses amis permettait à Sauro d'oublier cette vie de famille si douloureuse.

Lorsqu'on "revient" à Badiascarna aux côtés de Sauro, on va peu à peu comprendre qu'il est loin d'être le seul à porter la culpabilité de ce qui s'est passé en 1985, qu'il n'est pas le seul dont la vie a été influencée très négativement par ces événements, qu'il n'est pas le seul à avoir des secrets, à taire bien des choses, à commencer par ses sentiments...

Adolescent, Sauro avait surnommé son père "Le Roi des absents", en raison de ses fréquentes fugues, mais sans doute pour plus que ça encore. Or, lui-même est devenu un absent, il n'a pas choisi de le devenir, mais par la suite, il a choisi de ne plus revenir, jamais. Et est ainsi devenu à son tour le Prince des absents. Avec le même sentiment d'incomplétude qu'on observe chez Rino... Tel père, tel fils ?

Tandis que l'on découvre petit à petit ce qui s'est passé en 1985, on assiste à l'improbable retour de Sauro chez lui. Un Sauro que l'air du pays ne revigore pas franchement, bien au contraire. Et pourtant, au gré des rencontres, alors qu'il souhaiterait au contraire éviter tout le monde, il va vivre une sorte de catharsis presque malgré lui.

Je n'en dis pas plus, bien sûr, mais la construction du livre est absolument remarquable, menée de manière imparable d'un bout à l'autre, jusque dans l'explication de la scène d'ouverture entre Rino et Sauro. C'est le premier roman de Marco Amrighi, jeune romancier né en 1982, qui confie avoir mis plus de 5 ans pour écrire ce texte, et c'est une vraie réussite.

En lisant "Le temps qui reste", je pensais aux romans de Nicolas Mathieu. D'abord, parce qu'on retrouve chez Marco Amerighi un contexte bien particulier, ces territoires qui ont vécu pour et par l'industrie et qui périclitent doucement faute d'avoir anticipé les changements des sociétés, du monde... Entre Badiascarna et les vallées mosellanes ou vosgiennes, le lien paraît net.

Mais, un autre aspect très important m'a poussé à évoqué le dernier prix Goncourt dans ce billet : "Le temps qui reste" est présenté comme un roman de littérature générale, en tout cas paraît aux éditions Liana Levi dans une collection de littérature blanche. Et pourtant, par le suspense qui tient le lecteur en haleine comme par les dimensions sociales et dramatiques, on pourrait tout à fait y voir un roman noir.

Je voudrais insister sur cet aspect : Marco Amerighi met en place une véritable intrigue. Que s'est-il passé entre les amis (on a un élément important tôt dans l'histoire, je l'ai volontairement tu, mais rien quant aux faits précis) ? Le sort de Rino, peut-être à un degré moindre, joue aussi ce rôle, mais pas pour les mêmes raisons, car là, Sauro n'a pas tous les éléments en main.

Le suspense naît donc de l'ignorance du lecteur, jusque-là, ça n'a rien d'extraordinaire, c'est un principe simple, mais c'est la manière dont l'auteur va distiller les réponses, faire tomber les masques, effacer les non-dits et forcer ses personnages à enfin affronter la vérité, les vérités, qui est impressionnante de maîtrise pour l'auteur d'un premier roman.

C'est non seulement impressionnant, mais cela abouti surtout à un dénouement plein de révélations et qui s'avère même bouleversant. Je crois que je garderai longtemps en mémoire une scène en particulier, d'une puissance, d'une dimension dramatique énormes. Mais surtout, enfin, dans cette histoire si sombres, un instant d'amour qui irradie et laisse avec les larmes au bord des yeux.

Pendant ces 285 pages, j'ai suivi Sauro, avec plein de questions en tête : qui est-il ? Victime ou coupable ? Loser, même pas magnifique, ou écrasé par les remords ? Personnage avec qui on peut entrer en empathie, ou anti-héros au comportement trop erratique pour être attachant ? Ne le jugez pas trop vite, c'est un personnage complexe, délicat...

On pense à la citation d'Henri Callet, "Ne me secouez pas, je suis plein de larmes", quand on songe à Sauro. Celui-là même qui, à un moment si particulier, dit : "Tout se passera bien. Avec un peu de chance, je serai heureux". Et le coeur du lecteur se serre un peu plus en tournant la page, puisque ces mots sont les derniers d'un chapitre...

Le voyage qu'accomplit Sauro va encore une fois bouleverser son existence, de manière différente de ce qui s'est passé en 1985. En tout cas, je l'espère, je lui souhaite. C'est un sentiment curieux de quitter un personnage à regret. Pas seulement parce qu'on l'apprécie, mais d'abord parce qu'on voudrait savoir ce qu'il va devenir. Si enfin, il aura ce peu de chance qui le rendra heureux...

C'est, comme souvent, en musique que ce billet va s'achever. Parce qu'elle fait partie intégrante de cette histoire, à travers une play-list qui va de Bowie au punk, mais un punk au sens large, puisqu'on croise des précurseurs, des acteurs majeurs et des héritiers de ce genre musical. Evidemment, ce sont d'abord les morceaux interprétés par la Banda, et l'on se dit qu'il vaut sans doute mieux écouter les originaux...

A chaque fois qu'on croise dans le cours d'un roman des morceaux de musique qui ne sont pas juste un élément d'ambiance, je me demande si l'auteur les a choisis à dessein, comme un élément renforçant le propos, le message, l'état d'esprit des personnages. Pour "Le temps qui reste", c'est une quasi certitude, pour moi : rien n'a été laissé au hasard.

Et c'est pourquoi je n'ai pas choisi de finir avec un titre de Bowie, qui a pourtant un rôle d'inspirateur, de détonateur, même, pour Sauro (allez, console-toi, fan du Thin White Duke, voici un lien vers un extrait de ce concert de Brême qui a tant fasciné le jeune garçons...). Non, ce billet ce terminera avec un morceau de Joy Division, "Disorder".

Cette fois, c'est moi qui revendique ce choix, en maître du jeu de ce billet. C'est un choix parfaitement assumé que vous comprendrez pleinement en lisant ce premier roman de Marco Amerighi. C'est la parfaite illustration de mon propos sur le choix d'une musique qui est bien plus qu'une ambiance, mais un élément à part entière de ce livre.


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