lundi 13 août 2018

"L'eau ou la terre, il faut choisir, n'est-ce pas, lorsque l'on est vénitien ?"

Les billets sur les trois premières enquêtes du chevalier Volnay :

- "Tuez qui vous voulez".


Il y a quelques mois, je vous parlais du dernier volet en date d'une série de polars historiques et je me morigénais (si, si) pour ne pas avoir lu tous les tomes précédents. Repentant, je profite de cet été pour combler une partie du retard et vous proposer un billet sur la quatrième enquête du Commissaire aux morts étranges, d'Olivier Barde-Cabuçon, "Humeur noire à Venise" (disponible en poche chez Babel noir). Et ça tombe bien, puisque c'est certainement le tome qui manquait pour apprécier au mieux la lecture du "Carnaval des vampires", puisque notre livre du jour relate le premier voyage du chevalier de Volnay et du moine hérétique à Venise. La Sérénissime est d'ailleurs un véritable personnage de cette histoire qui joue, comme tous les tomes de cette série, avec un archétype fantastique (même si celui-là, je le reconnais, pourra être contesté), et se déroule, comme son titre l'indique, dans une ambiance carrément lugubre...


A l'invitation de Chiara, son ancien amour (croisée dans la première enquête du commissaire aux morts étranges, "Casanova et la femme sans visage"), Volnay a quitté la cour de Versailles et ses incessantes intrigues pour se rendre à Venise où, selon la jeune femme, une affaire l'attend. Une affaire parfaitement dans ses cordes, semble-t-il.

Chiara n'est pas la seule raison qui a poussé Volnay à prendre la route en direction de l'Italie. En effet, le moine hérétique, son vieux complice, va mal, très mal. Suite aux événements qui ont marqué le dénouement de "Tuez qui vous voulez", il s'est enfoncé dans une profonde mélancolie dont il ne parvient pas à sortir. Pire, il n'est pas loin de se laisser mourir...

Le changement d'air, de nouvelles têtes, de nouveaux objectifs et de nouvelles intrigues, voilà ce que le commissaire aux morts étranges va rechercher à Venise, en espérant que cela sera suffisant pour tirer le moine de son humeur sinistre et lui redonner goût à la vie. Et, lorsqu'on connaît les liens qui unissent ces deux personnages, on comprend l'inquiétude du policier.

Mais que se passe-t-il donc à Venise, en cette fin d'hiver 1760 ? Depuis quelques semaines, on découvre au lever du jour des pendus accrochés à l'un ou l'autre des très nombreux ponts de la ville. Des découvertes macabres un peu trop nombreuses et que rien n'explique, pas même l'enquête menée par les autorités locales.

Chiara a donc pensé à Volnay pour dissiper le mystère, lui qui s'attaque à des cas plus bizarres encore en France et apportera un regard neuf, qui ne sera pas celui des Vénitiens purs et durs, sans doute plus habitués à des mystères différents, entre masques et voiles... Par ailleurs, dans ses lettres, Chiara évoque aussi brièvement un de ses cousins, qui redouterait d'être assassiné. Pourquoi ne pas faire d'une pierre, deux coups ?

Comme toujours, rien ne se passe vraiment comme prévu. D'abord, à l'approche de Venise, Volnay vient au secours d'une jeune personne embourbée après avoir voulu prendre un raccourci à travers champs. Surprise, il s'agit d'une demoiselle, qui se présente comme étant Violetta, la fille d'un marquis vivant près de Venise, endetté jusqu'au cou et devant se mettre au service du créancier de son père.

Une rencontre, on le voit tout de suite, qui semble tirer le moine de son marasme. Légèrement... Entre les deux, il semble y avoir comme un lien invisible, et pas seulement une passion commune pour Shakespeare. Volnay est fort surpris de cette réaction, mais comment s'en offusquer, puisque c'est ce qu'il recherchait en venant à Venise, peu importe le moyen pour y parvenir.

Autre imprévu, une fois sur place, Volnay découvre que l'affaire des pendus, pour laquelle il a fait tout ce chemin, est officiellement résolue. Apostolo Cordolina, procurateur de Saint-Marc, l'un des personnages les plus importants de Venise, qui suivait l'affaire de près, l'affirme en tout cas. Mais puisque le commissaire aux morts étranges est venu jusqu'ici, autant lui donner du travail...

Ca ne se passera pas dans les bâtiments qui encadrent la place Saint-Marc, mais dans le palazzo du Comte de Trissano, où Volnay est invité pour le souper. Car cet aristocrate souhaite expliquer pourquoi il est certain qu'on va le tuer dans la nuit... Voici donc l'autre affaire dont Chiara avait parlé, mais une telle annonce n'est pas banale, mais repose sur de fortes présomptions.

Le si raisonnable Volnay veut pourtant croire qu'il pourra empêcher ce drame et, en cette soirée, il décide de tout mettre en oeuvre pour mettre en échec les projets criminels visant le comte. Les projets, mais aussi les paris. Car Venise toute entière semble avoir misé sur la mort ou la survie de Trissano et s'est donné rendez-vous sous ses fenêtres, ou presque, pour surveiller les événements.

Dans cette Sérénissime crépusculaire, à la gloire passée et même pourrissante, à l'influence déclinante et au lustre terni, on préfère s'amuser pour oublier que rien ne va plus comme avant... On s'enivre, on se masque, on danse, on joue la comédie pour ne pas regarder en face la tragédie d'une civilisation qui s'effondre...

Mais, tout cela, Volnay n'en a cure. Et l'orgueilleux commissaire aux morts étranges n'a aucune envie de se ridiculiser sur ce territoire si particulier, où il n'est qu'un étranger, où il ne maîtrise aucun des codes sociaux en vigueur, où il se sent observé avec un certain dédain... Quoi qu'il se passe, il lui faudra découvrir le fin mot de l'histoire, pour montrer à ces Vénitiens qu'on ne se moque pas de lui impunément...

Ah, Venise... Oui, mais une Venise bien mal en point, comme je le disais. Elle n'est plus la puissance qu'elle fut quelques siècles plus tôt, et cela se ressent partout dans la ville, qui semble au bord de la ruine. Et tant pis si les Vénitiens ont choisi de la transformer en une scène de théâtre grandeur nature, où chacun joue un rôle.

Les masques, on pense aux deux fameux masques antiques, celui qui sourit et celui qui pleure, symbolisant en deux grimaces les genres les plus importants que sont la comédie et la tragédie, sont de sortie (même si Olivier Barde-Cabuçon les évoque plus précisément dans "le Carnaval des vampires") et la présence dans le cours de l'histoire de Goldoni ajoute à cette impression.

Goldoni en chair et en os, les yeux grand ouverts pour observer ses contemporains et mieux s'en inspirer pour des pièces à venir, Shakespeare, jamais très loin quand le moine hérétique se trouve quelque part, lui qui le cite abondamment. Pour ce roman-ci, c'est à "la Nuit des Rois" (une comédie, d'ailleurs) que Olivier Barde-Cabuçon rend hommage, multipliant les clins d'oeil, en particulier à travers le personnage de Violetta.

Pourtant, ce n'est pas uniquement sous ce jour que Venise apparaît dans le roman. Non, la Sérénissime est bel et bien au coeur de cette histoire. Comme l'indique le titre de ce billet, sa situation géographique et les choix politiques effectués à l'origine pour faire de Venise une ville entièrement tournée vers la mer, au point de tourner le dos à ce que les Vénitiens appellent les Terres fermes.

Dans le roman, Olivier Barde-Cabuçon cite une sorte d'adage (qu'il vous faudra remette dans son contexte) qui aurait parfaitement pu être aussi le titre de ce billet : "Cultiver la mer et laisser la terre en friche". Or, est-ce si simple ? Venise peut-elle se comporter en cité insulaire alors même qu'elle n'est pas une île ?

Cette thématique revient sans cesse dans le cours de ce roman, comme la marée venant lécher les quais des canaux. Une problématique naturelle pour les Vénitiens, beaucoup moins pour ceux qui découvrent la ville ou n'y ont fait que de brefs séjours. En clair, c'est une affaire entre Vénitiens qui se joue là, et les étrangers, qu'ils soient des Terres fermes ou de plus loin encore, ne devraient rien avoir à y faire.

Ces questions sont passionnantes et donnent envie de se replonger dans l'histoire de Venise et de regarder avec un oeil un peu différent. Olivier Barde-Cabuçon construit remarquablement son intrigue, puisque dès les premières pages, sans que le lecteur en ait immédiatement conscience, il sème des indices et met discrètement en évidence ces sujets, cette frontière invisible et pourtant presque infranchissable.

Et puis, il y a l'intrigue. J'essaye d'en dire le moins possible, évidemment, mais il faut bien tout de même l'évoquer. Cette série, je le disais en préambule, joue avec des thèmes qui s'approchent du fantastique, qui laissent planer la possibilité d'interventions irrationnelles ou surnaturelles, de créatures mystérieuses et dangereuses.

Pour rappel, si vous n'avez pas lu les tomes précédents, Olivier Barde-Cabuçon met surtout en scène une époque extrêmement paradoxale : ce tome-ci se déroule en 1760, nous sommes en plein Siècle des Lumières, l'influence des philosophes et de leurs idées gagne sans cesse du terrain, la raison et la science menacent l'hégémonie de la religion.

Le paradoxe, c'est que, au même moment, on constate une recrudescence des superstitions, des croyances non plus seulement en un dogme religieux, mais en des éléments qui dépassent justement la raison. Messes noires, fantômes ou vampires, Volnay est à chaque fois aux prises avec des situations qui heurtent sa sensibilité philosophique et qu'il se fait fort d'enrayer.

Or, dans "Humeur noire à Venise", c'est un peu particulier. Olivier Barde-Cabuçon met en effet en scène un grand classique des littératures dites populaires, un possible meurtre en chambre close. On songe bien évidemment à Edgar Poe, qui fut l'un des premiers, si ce n'est le premier romancier, à proposer ce mystère apparemment insoluble à ses lecteurs.

Il est finalement assez naturel de voir le commissaire aux morts étranges devoir traiter un pareil cas, puisque ce devrait être pour lui quasiment un cas d'école. Et pas seulement pour cela : la personnalité de Volnay se prête mal à l'humiliation que représente un tel acte, alors qu'il était censé tout mettre en oeuvre pour l'empêcher. Il est le dindon d'une macabre farce.

Mais, forcément, cela donne une touche différente à cette histoire, quelque chose d'un peu statique, et Olivier Barde-Cabuçon ne peut pas forcément jouer sur les codes habituels de sa série. Bien sûr, un assassin capable de traverser les murs, ça fiche les jetons, mais c'est plus compliqué de le faire apparaître de façon récurrente au fil du récit. Ici, le problème à résoudre est un peu différent.

Pourtant, il faut bien conserver le ton de cette série, qui propose des atmosphères sombres, inquiétantes. Et c'est là qu'intervient l'humeur du moine... Ce désespoir qui le tenaille, le ronge, l'entraîne vers le fond. Le noir qu'il broie est inépuisable, et quand ça ne suffit pas, c'est le moine lui-même qui l'alimente...

Dans le tandem qu'il forme avec Volnay, le moine est habituellement la touche de gaieté et d'enthousiasme, quand le chevalier, lui, reste toujours grave, montrant peu ses émotions, un peu triste, disons les choses comme elles sont. Mais, pour une fois, il passe quasiment pour le luron du duo, tant le moine est ici malheureux et inconsolable.

"Le moine n'était plus", c'est ainsi que commence le premier chapitre de "Humeur noire à Venise", laissant présager tout de suite le pire. Ce côté macabre entourant le moine est un autre des aspects importants du livre. Il flotte dans cet état d'esprit, n'attendant que de sombrer. Ces mots sont dans le roman, d'ailleurs, mais Olivier Barde-Cabuçon choisit de placer son personnage dans une espèce d'état second, entre éveil et rêverie.

Lui si ancré dans les affaires terrestres se retrouvent entre deux eaux, comme un comateux approchant du tunnel lumineux... On s'attend presque à voir derrière lui, patientant et ricanant, la Grande Faucheuse guettant le bon moment pour faire son oeuvre. On se dit même que le moine lui-même n'attend que cela pour être délivré de ses démons et de ses tourments.

Et le lecteur en vient à s'inquiéter de ce que pourrait faire ce personnage, longtemps mystérieux, délicieusement provocateur et amoral, symbole de cette époque libertine et hédoniste. Un homme qu'on a appris à mieux cerner au fil des tomes et auquel on a fini par s'attacher. Un homme libre, que rien ni personne ne pourra empêcher de décider de la suite à donner à son existence...

Mais, cette humeur se marie parfaitement avec l'ambiance qui règne à Venise et que ne suffit pas à voiler les festivités permanentes qui s'y déroulent. Et le vocabulaire se met au diapason : au sombre Volnay et au mélancolique moine, viennent s'ajouter les mots lugubre et sinistre reviennent plusieurs fois pour qualifier la ville... La nuit, le brouillard font le reste.

C'est une noirceur mâtinée de tristesse qui imprègne cette quatrième enquête du commissaire aux morts étranges, comme si on se trouvait dans un monde finissant ayant déjà revêtu le deuil. On est loin de l'image de carte postale et de l'aura romantique qu'on attribue de nos jours à Venise. Pas de quoi donner envie de flâner au long des canaux et des ponts...

Comme à chaque enquête, de nouveaux personnages rejoignent l'entourage de Volnay et du moine, d'autres y font leur retour. Des amitiés, et même des sentiments plus confus, y naissent, mais également des rivalités, voire des adversités. Le duo d'enquêteurs n'est pas du genre à plaire à tout le monde. Surtout lorsqu'il fourre son nez où l'on ne voudrait voir personne fureter.

Si j'avais lu la série dans l'ordre et au moment de la sortie de chaque tome, je conclurais en écrivant un truc du genre : seul l'auteur sait si le commissaire aux morts étranges et le moine hérétique retourneront un jour à Venise, mais on referme ce livre avec le sentiment qu'il n'y ont pas encore tout accompli et que celles et ceux qu'ils y laissent ont encore un rôle à jouer dans leur vie.

Mais comme j'ai fait le malin en ne respectant pas l'ordre, il n'y a plus à en douter...


(qu'il vaut mieux lire si l'on suit la série dans l'ordre ^^).

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