dimanche 30 octobre 2016

"Je suis le snobisme incarné".

En attendant de retrouver Voltaire dans ses habits de philosophe-détective, voici le premier volet de la nouvelle série signée Frédéric Lenormand. On n'est pas en Asie, mais toujours en France, on n'est plus au Siècle des Lumières, mais en pleine Belle Epoque, l'enquêteur n'est plus un homme austère et ronchon, mais une femme, extravagante et pittoresque... Vous ne connaissez pas la Marquise Luisa Casati ? Eh bien, l'occasion est belle de découvrir ce personnage qui, aujourd'hui, serait qualifiée de "people", personnalité populaire en son temps et désormais oubliée. Frédéric Lenormand la sort de l'oubli pour en faire sa nouvelle héroïne, à la fois diamétralement opposée à Voltaire et, pourtant, dans le fond, si proche de lui (je parle des personnages romanesques, pas des véritables personnalités). Si vous aimer la série "Voltaire mène l'enquête", alors vous devriez apprécier "Madame la Marquise et les Gentlemen cambrioleurs", paru chez City Editions. Avec, à la clé, un hommage appuyé à Maurice Leblanc et à son personnage fétiche, Arsène Lupin...



En cette journée d'automne 1908, l'Hôtel Ritz, situé place Vendôme, à Paris, est en pleine ébullition. Il faut dire que, dans ce temple du confort et du luxe, si propre et policé, la nouvelle cliente, qui vient de débarquer avec armes, bagages et ménagerie, est la source d'une effervescence inhabituelle et de quelques inquiétudes concomitantes...

La Marquise Luisa Casati, fille d'un comte italien d'origine autrichienne et épouse du fantasque Marquis Casati, a fait une entrée digne d'elle : un vrai déménagement ! Et des exigences à la pelle, comme de refaire du sol au plafond la suite qu'elle occupera pour qu'elle soit à son image. Et ne parlons même pas du léopard qui l'accompagne, filant une frousse bleue au personnel et à la clientèle.

Mais comment refuser à cette riche et extravagante jeune personne (la Marquise n'est pas encore trentenaire et possède une impressionnante crinière écarlate) l'accès aux plus belles chambres du palace (qui n'a jamais autant ressemblé à celui imaginé par Jean-Michel Ribes) ? Alors, on tolère tant bien que mal cette encombrante présence et, rapidement, on ne va pas être déçu du voyage...

En effet, à peine a-t-elle emménagé que la Marquise découvre un cadavre sur les toits de l'hôtel... Stupeur et scandale ! Selon toute vraisemblance, la victime est le professeur Artemus Gallardon, éminent scientifique qui logeait lui aussi au Ritz. Présent sur les lieux, l'inspecteur principal Galuchard prend les affaires en main, mais ce fleuron de la police française va devoir faire avec la Marquise...

C'est elle qui, derrière le meurtre, va deviner l'existence d'un incroyable complot, alors que le pauvre pandore, lui, pédale dans la semoule. Sur un seul point ils parviendront à se mettre d'accord : l'identité du cerveau de toute cette incroyable affaire : Alfred Lupin ! Oui, vous avez bien lu, Alfred. Le frère de l'autre, moins connu, mais exerçant ses talents dans la même branche professionnelle...

Pour Galuchard, aucun doute, Alfred Lupin est l'instigateur de l'audacieux vol planifié place Vendôme, mais c'est aussi l'assassin du professeur Gallardon, il en mettrait sa main à couper, lui qui court depuis des années, en vain, après le gentleman cambrioleur ! Pour la Marquise, c'est moins évident : que Lupin trempe dans tout cela, oui, mais qu'il soit un assassin, jamais...

Alors que la Casati se lance dans une enquête aussi discrète que possible quand on a soi-même une présence qui obère toute chance de passer inaperçue, Paris devient le théâtre d'une série de vols et de crimes qui jettent un sérieux froid. Galuchat est dépassé, toujours plus vindicatif envers son ennemi public personnel numéro 1, Alfred Lupin, et la Marquise, elle, va de découverte en découverte...

Volontairement, je n'en dis pas plus sur l'intrigue à tiroirs qui est au coeur de ce polar historique. Comme je le fais souvent lorsque j'évoque une série qui débute ou lorsque je me lance à la découverte d'une série, je vais d'abord parler des personnages. Avec, évidemment, en priorité, le personnage central de la série, la Marquise Luisa Casati...

Première chose, c'est bien un personnage qui a existé et, comme il le fait dans sa série sur Voltaire, Frédéric Lenormand nourrit son récit d'archives, de témoignages de contemporains de la Marquise et d'anecdotes croquignolesques qui ne manquent pas, tant la Marquise a laissé une empreinte pleine d'exubérance dans l'histoire.

En préambule, j'esquissais une comparaison avec le Voltaire de Lenormand. Ce n'est pas forcément un jeu que je pratique systématiquement, mais là, ça m'a tellement frappé que je ne peux le passer sous silence. Pour une simple raison : on est dans la droite ligne des "Voltaire mène l'enquête", avec un personnage si loin, si proche.

Si loin, parce que la Casati et Voltaire n'ont vraiment rien à voir a priori. Là où le philosophe est austère, vivant sur un train modeste, plutôt du genre velléitaire et pusillanime, hypocondriaque et obsédé par sa gloriole, la Marquise, elle, mène la grande vie, affiche et s'appuie sur son aristocratique statut, s'affranchit de toutes les conventions, sans peur du qu'en-dira-t-on et se montre volontiers intrépide.

De même, si Voltaire sort toujours gagnant de ses enquêtes, démasquant les coupables après moult péripéties, on a parfois l'impression que le sort est généreux avec le philosophe, lui octroyant des succès qu'on pourrait attribuer à d'autres. La Casati, elle, est une fine mouche. Ou une curieuse invétérée, les deux vont de paire... Mais, elle fouine, elle déterre, elle démontre, elle comprend...

Derrière son allure incroyable, ses tenues impossibles, ses coiffures qu'on voit à cent lieues, son rythme de vie décalé, son sans-gêne aristocratique dont elle joue en toutes circonstances et son entourage digne de la suite du Grand Mamamouchi, se cache une fine mouche capable d'anticiper les coups d'Alfred Lupin, ce que ne saura jamais faire Galuchard.

Digne émule de Sherlock Holmes ou d'Hercule Poirot, elle bénéficie d'une intuition hors norme qui lui permet de rapidement découvrir des indices ou de comprendre immédiatement les éléments qu'elles met à jour. Là où Voltaire bénéficie souvent des circonstances et d'un hasard généreux avec la philosophie, la Casati ne doit qu'à elle-même sa réussite de détective amatrice.

Mais, elle est aussi très proche de son homologue lenormandien. D'abord, parce que, dans le genre horripilant, elle se pose là, elle aussi. Elle ne laisse personne indifférent, mais elle a ce talent formidable pour embarrasser tout le monde et s'en moquer éperdument. Son ego doit d'ailleurs lutter avec celui du philosophe, tout cela faisant d'elle une personnalité qu'on pourrait qualifier d' "attachiante"...

Et puis, parce que nous parlons aussi d'un roman de Frédéric Lenormand, c'est une personnalité parfaite pour susciter le décalage permanent et donc l'humour. Là encore, j'ai vu de vrais points communs avec la série des Voltaire, dans l'usage du comique de situation et dans le sens de la formule qui fait mouche auprès du lecteur.

On assiste à des situations, tout au long du récit, qui font sourire et même un peu plus, en jouant un peu moins sur les anachronismes qu'avec Voltaire, mais en usant de l'extravagance de la Marquise pour créer des situations amusantes, presque absurdes, parfois. Je suis très curieux de voir ce personnage évoluer au fil de nouvelles enquêtes, car je crois qu'elle a énormément à proposer.

Au-delà du personnage flamboyant qui porte son roman, Frédéric Lenormand joue aussi avec le destin particulier de la Marquise Casati. Je n'entre pas dans les détails, vous serez fixé dès les premières pages, mais j'ai trouvé que les côtés pathétiques de sa vie étaient traités avec une immense tendresse, bien loin de l'ironie qui prédomine dans ses livres. Et il rend ainsi son personnage plus touchant et attachant encore.

Et puis, il y a l'hommage appuyé à Maurice Leblanc. Oh, il n'est pas très discret, et donc parfaitement assumé. Galuchard fait irrésistiblement à Ganimard, l'inspecteur qui traque inlassablement Arsène Lupin. Les deux policiers partagent d'ailleurs le même prénom, Justin, mais aussi la même incapacité à mettre hors d'état de nuire leur ennemi personnel, et la même aigreur qui en découle.

Enfin, il y a Alfred Lupin... Gentleman cambrioleur, lui aussi, as du déguisement et des vols élaborés. Le même sens de la provocation, le même soin du détail et de l'élaboration de plans apparemment impossible... Arsène et Alfred ne sont pas jumeaux, mais pas loin, en tout cas, le moins connu des deux voleurs n'a rien à envier à son célébrissime frangin...

Comme cela arrive avec Arsène, Alfred n'est pas au premier plan de ce roman, mais son ombre plane de la première à la dernière page. Il n'est qu'un personnage secondaire, la Marquise concentrant l'attention, mais il est là, toujours, comme s'il était celui qui tirait vraiment les ficelles. Et seule la Casati semble capable de mettre en échec ses initiatives, de retrouver sa trace...

Entre les deux personnages, une relation très intéressante se dessine déjà. Quelque chose entre adversité et complicité, avec un je-ne-sais-quoi en plus (en fait, je le sais parfaitement, mais je ne veux juste pas le dire ici !). Encore un argument majeur militant en faveur de nouvelles enquêtes de la Marquise, afin de voir cette relation évoluer, elle aussi.

Pour finir, un mot de l'intrigue. Si les Voltaire reposent souvent sur les frasques du philosophes et des histoires abracadabrantesques, celle de "Madame la Marquise et les Gentlemen cambrioleurs" épouse les codes des romans de Maurice Leblanc. Dans le fond, dans la forme et dans le dénouement, lorsque le véritable enjeu de toute cette affaire apparaît.

Un instant, je me suis demandé si Alfred Lupin, ou d'autres protagonistes profitant de l'aura du fameux cambrioleur pour mener à bien leurs sinistres projets, allez savoir, n'allait pas se la jouer Fantômas ou Furax (ah, oui, je parle d'un temps que les moins de 20 ans, tout ça...). Il y a un peu de cela aussi dans ce roman, et c'est également bien agréable.

Mais, au fil des rebondissements, on se dirige vers autre chose, d'autres motivations qui rappellent effectivement les romans de Maurice Leblanc, qui jouaient aussi beaucoup sur les questions historiques et politiques de l'époque, comme dans "813" ou "l'Aiguille creuse". Frédéric Lenormand peut alors laisser libre cours à sa fertile imagination et à son amour du jeu.

Lauréat du prix Arsène Lupin pour la première enquête de Voltaire, "La Baronne meurt à cinq heures", Frédéric Lenormand fait honneur à cette récompense avec cet hommage réussi, mais aussi avec une série qui saura, je pense, plaire même à ceux qui n'auraient jamais ouvert un roman de Leblanc (mais qu'attendez-vous donc ?). Et on espère vite revoir la Casati jouer les limiers !

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