dimanche 7 août 2016

"L'impérialisme est une pieuvre, on ne négocie pas avec une pieuvre, on lui coupe les tentacules, et après on négocie..."

La rentrée littéraire approche déjà à grands pas, avec les premières sorties prévues dans une dizaine de jours. Mais, c'est à l'un des romans importants de la rentrée de l'an passé dont nous allons nous intéresser aujourd'hui (oui, je sais, je ne suis pas en avance, mea culpa !). Un roman qui n'était pas loin de décrocher le prix Goncourt, puisqu'il était en finale. Mais, au-delà de ces considérations éditoriales, c'est un livre ambitieux, à l'image des précédents romans de l'auteur, la fresque-fleuve "Waltenberg" et le surprenant "Savoir vivre", profond et abordant des questions forte et actuelles, malgré le choix d'un contexte historique, que nous présente Hédi Kaddour avec "les Prépondérants" (en grand format chez Gallimard). Et, si la thématique centrale du livre concerne la colonisation et les velléités de révolte qu'elle entraîne, il serait dommage d'oublier un autre aspect très fort : l'émancipation féminine. Avec, au coeur de ce livre, une quête d'harmonie bien difficile à tenir...



Rania est une jeune veuve. Fille d'un ancien ministre, elle a perdu son époux, tué dans les tranchées en métropole lors de la Guerre de 1914-18. Alors qu'une nouvelle décennie commence, les années 1920, la tradition et la religion voudraient qu'elle se remarie rapidement. Ce que l'intéressée ne souhaite pas, en tout cas, pas dans l'immédiat.

Et Rania ne veut pas d'un mariage de raison, où elle permettrait à un homme de prendre les rênes de son patrimoine familial. Non, elle rêve d'un mariage d'amour, idée presque absurde à cette époque. Mais, elle sera inflexible, soutenue par son père, riche propriétaire terrien, qui a pour sa fille une affection profonde qu'il ne semble pas avoir pour son fils.

Les terres sur lesquelles vit Rania sont voisines d'une autre importante parcelle qui appartient à un colon, Ganthier. Le qualifier de colon, c'est presque un euphémisme, tant cet homme est habité par la conviction qu'il appartient à un peuple supérieur, chargé d'apporter la civilisation et la culture française à travers le monde. A commencer par l'Afrique du Nord.

Le hic, c'est que Ganthier doit passer par les terres de Rania pour accéder aux siennes et, forcément, ça ne lui plaît pas franchement. Il souhaiterait donc faire un échange de terre afin qu'il puisse avoir un accès direct à ses propriétés, sans que personne ne soit lésé. Mais Rania a toujours refusé ce marché, au grand dam d'un Ganthier, pas loin de se sentir humilié par la jeune femme.

Raouf est le cousin de Rania. Elevé à l'école de la République, par un instituteur communiste qui n'a jamais caché ses idées anticolonialistes, il a découvert la littérature et a appris à l'aimer. Au point, malgré son jeune âge, de posséder une impressionnante culture, qui s'étend aussi bien aux textes arabes qu'aux livres d'écrivains français, allant des classiques aux nouveaux talents, comme Apollinaire.

Contrairement à son instituteur ou à son meilleur ami, David Chemla, Raouf a choisi de ne pas se rapprocher du Parti Communiste. Ce qui ne l'empêche pas de nourrir des idées précises sur son avenir et celui de son pays : dès que possible, il faudra tout mettre en oeuvre pour se défaire du protectorat récemment établi par la France et reprendre sa destinée et son indépendance en main.

Mais, pour l'heure, si on constate quelques accrochages rapidement matés par les autorités françaises, policières et militaires, l'idée d'indépendance est loin de faire l'unanimité chez les autochtones qui acceptent le joug français et s'en accommodent même parfois. Peut-être est-ce à la jeune génération, celle de Raouf, de faire évoluer les mentalités...

Gabrielle pourrait l'aider à cela, d'ailleurs. Femme libre, journaliste de profession, elle arpente la planète pour faire des reportages qui, souvent, dérangent. Sa venue en Afrique du Nord ne déroge pas à la règle : son regard critique s'exerce sur la mainmise française et c'est naturellement qu'elle va se rapprocher de Rania et Raouf et se lier d'amitié avec eux.

Et puis, à Nahbès, petite ville portuaire de province, où vivent les personnages évoqués ci-dessus, il y a les Prépondérants. Plus précisément, le Club des Prépondérants, ce groupe qui rassemble les notables français de Nahbès, ceux qui dirigent la ville, les puissants, les colons purs et durs, les plus réactionnaires et racistes du lot.

Ganthier en fait partie, même s'il n'est pas forcément son membre le plus en vue. Il est aussi celui qui a le plus de contacts avec les autochtones. Et ces Prépondérants, ce sont ceux qui incarnent l'ordre colonial établi, plus dans l'idée d'une exploitation du peuple autochtone et du sol du Maghreb que véritablement dans l'esprit de la République.

Tout ce petit monde vit donc ensemble malgré les différences, malgré une hiérarchie qui ne reflète sans doute pas la réalité sociologique de la région. Jusqu'à ce que, au printemps 1922, ne débarque dans la région une équipe venue d'Amérique pour tourner un film dans les paysages désertiques de la région, histoire de donner un autre cachet à la production qu'avec les décors habituels en studio.

Il y a Neil, le réalisateur, et son actrice, Kathryn, qui forme un couple assez libre, et qui vont se prendre d'affection pour Raouf. Il y a Tess, l'Afro-Américaine, qui peut témoigner que la ségrégation perdure dans son pays, malgré son abolition officielle depuis un demi-siècle, ou encore Wayne... Tous vont chambouler les habitudes des habitants de Nahbès et leur ouvrir aussi de nouvelles perspectives.

"Les Prépondérants" est découpé en trois parties, la première que je viens de vous présenter à travers ces différents personnages. La seconde fait venir Raouf et Ganthier en France métropolitaine, mais aussi en Allemagne, nous allons en dire un mot. Puis, la dernière partie, elle, marque le retour au pays, avec une année qui passe et une situation qui, en apparence, a peu évolué... Mais...

Hédi Kaddour évoque donc directement le colonialisme et l'exercice de la puissance française hors de ses frontières habituelles. Nahbès est une ville imaginaire, jamais on ne sait exactement où l'on se trouve et les indices dont dispose le lecteur laissent planer le doute. "Les Prépondérants" évoque-t-il plutôt la Tunisie ou le Maroc ?

Sans doute un peu des deux. Kaddour est natif de Tunis et cette ville portuaire en rappelle d'autres dans ce pays, tout comme les vergers et les oliveraies. Mais, le protectorat récent évoqué dans le livre, ainsi que le souverain, plusieurs fois cité et même rencontré, et quelques événements intervenant dans le contexte, font songer au Maroc.

On est dans les années 1920, encore loin des mouvements qui se déclencheront à l'issue de la IIe Guerre Mondiale et finiront par aboutir, plus ou moins violemment, à l'indépendance de ces pays. Mais, déjà, la conscience de la situation et la volonté de desserrer l'étau colonial fait son apparition. On évoque quelques manifestations, d'abord, puis, plus loin, la lutte dans le désert contre les Espagnols.

On pense bien sûr à la Guerre du Rif, que la France finira par mater, en 1925, donc après la fin du livres qui s'étale sur la période allant grosso modo de 1922 à 1924. On a donc déjà dans le roman les ferments de cette lutte contre les colons et les puissances coloniales. Et des personnages, Raouf au premier lieu, qui n'y sont pas insensibles.

Mais Hédi Kaddour va plus loin, car il s'agit vraiment d'évoquer la prise de conscience de l'injustice coloniale. Ainsi, en envoyant Raouf en Allemagne, il lui fait découvrir une autre forme de colonisation. En effet, le jeune maghrébin arrive dans la Ruhr alors que la France intensifie son occupation pour mettre un terme aux contestations visant le traité de Versailles.

Entre Européens aussi, donc, on peut s'asservir, on peut s'entre-tuer, mais on peut aussi se révolter contre l'injustice et la domination française... Cette Allemagne mise à genoux, qui voient les communistes manifester et se heurter aux militaires français, mais aussi l'émergence d'un parti à la tête duquel se trouve un étonnant orateur à la drôle de moustache, tout cela Raouf le voit...

De même, on peut étendre le sujet à la présence des Américains en Afrique du Nord. Certes, il ne s'agit que d'une équipe de tournage, mais déjà, le modèle américain intrigue. Malgré ses défauts, il fait figure d'exemple en termes de liberté et, au sortir de la guerre, les Etats-Unis sont les débiteurs des puissances européennes.

Le changement est amorcé et le passage de témoins entre la vieille Europe coloniale et l'Amérique qui va imposer peu à peu une forme nouvelle d'impérialisme, dont le cinéma ne sera pas l'un des atouts moindres, est en cours. L'ancienne colonie, que se disputèrent si âprement Anglais et Français jusqu'à ce que les Américains choisissent de se libérer par la force, a tout pour inspirer et donner des idées teintées de liberté...

Dernier point très important, c'est que, à travers les désirs d'émancipation des peuples, "les Prépondérants" traitent des désirs d'émancipation des femmes, dans cette période qu'on va appeler les années folles. Gabrielle est l'incarnation de cette volonté, par sa liberté de ton et par son indépendance matérielle. Une garçonne, à sa manière, qui peut là aussi donner des idées à Rania.

Mais, Gabrielle n'est pas la seule à symboliser cela. Kathryn, l'actrice américaine, bouscule le système moral très puritain en vigueur en Amérique. Certes, elle ne le fait pas au grand jour, cela sonnerait le glas de sa carrière, mais, elle profite de l'éloignement géographique pour s'affranchir des conventions sociales très strictes qu'on se doit de respecter.

Rania, elle-même, en refusant de se remarier, en montrant des signes de scepticisme vis-à-vis de la religion, si ce n'est de l'athéisme, en menant ses affaires elle-même, en tenant tête aux hommes, y compris à Ganthier, et se moquant du regard des autres et des bruits qui courent sur elle, et même en lisant en public, sort du rôle soumis qu'une femme doit avoir dans la société traditionnel du Maghreb.

Là encore, quelques éléments extérieurs viennent nourrir la réflexion, en particulier l'affaire Fatty Arbuckle, qui vient de secouer durement le tout-Hollywood et pousse les studios à raffermir la prise morale sur les équipes, réalisateurs comme acteurs (et surtout actrices). Le récit de ce fait divers est un fil conducteur de la première partie du livre, c'est une histoire vraie, un scandale qui a fait date.

Voilà pour les grands thèmes qui sont développés dans ce roman captivant, servi par une galerie de personnages très intéressants, les uns très attachants, d'autres à qui on dirait bien deux mots, et les derniers, comme Ganthier, que tous ces événements vont ébranler dans leurs certitudes et leurs convictions.

Hormis les Prépondérants, que rien ne viendra émouvoir, ou presque, tous les autres vont, au fil des mois, à force de se fréquenter, d'apprendre à se connaître, vont peu à peu abattre les différences, tout ce qui aurait dû irrémédiablement les séparer. Une scène symbolise parfaitement cet état de fait, une soirée à laquelle tous participe sur un même pied d'égalité et où règne l'harmonie.

Une harmonie réelle, on la ressent, et elle fait du bien, mais une harmonie forcément éphémère, car elle se dissipera dès que le charme se rompra, comme le carrosse redevenant citrouille. La magie, ce sont les liens entre ces personnes d'horizons si différents, et la citrouille, c'est le retour à la réalité du quotidien, qui remet en place les murs invisibles d'une société foncièrement inégalitaire.

Je gardais des deux romans lus de Hédi Kaddour un souvenir d'histoires passionnantes mais d'une tonalité plutôt sombre. Avec "les Prépondérants", cela évolue un peu. Pas complètement, mais il souffle sur ce livre un esprit différent, à la fois plus léger, plus humoristique, aussi, par moments. Cela contraste fort avec le contexte historique rude mais c'est assez net.

En témoigne une scène absolument géniale, burlesque même, la projection à Nahbès d'un des films réalisés par Neil, avec la même équipe que celle qui vit au village. Le public est essentiellement composé d'autochtones, même si certains Prépondérants sont aussi là. Mais, contrairement aux colons, les Nord-Africains découvrent pour la plupart le cinéma et leurs réactions sont absolument formidables.

Est-ce d'ailleurs le fait que le cinéma muet, avec ses outrances dans le jeu et les mises en scène, tienne une place importante dans le roman qui donne cette impression un peu différente ? Je le crois, certains moments du livre peuvent faire penser à des scènes de films d'avant l'avènement du parlant. Et cette touche est savoureuse.

Pour autant, ne vous imaginez pas que "les Prépondérants" est à ranger au rayon comédie. Ce serait bien trop simple. C'est bien un drame que nous propose Hédi Kaddour, avec un final auquel, j'espère, ce billet est fidèle, car je crois qu'on y retrouve une bonne partie de ce qui précède. Avec espoir et désenchantement. Pas forcément dans cet ordre...

Oui, ce billet est long, veuillez m'en excuser, mais il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre. Sur l'amour, qui tient une place non-négligeable dans les relations entre tous ces personnages. La dernière partie va même lever quelques voiles, mais pas tous. Pas celui qui a été une interrogation pour moi, tout au long de la lecture. Un point d'interrogation demeure, à vous de vous faire une idée à ce sujet.

La prouesse d'Hédi Kaddour, c'est de réussir à amalgamer le contexte historique lourd, les questions très sérieuses et profondes, à commencer par la colonisation et ses conséquences, mais aussi une histoire où les centres d'intérêts sont avant tout quotidien. Les grandes idées, comme les fleuves qui sont grossis par les petites rivières, se nourrissent aussi de ces rencontres et discussions presque anodines.

La richesse des "Prépondérants", c'est de ne pas étouffer les personnages, qui, je le redis, sont la grande force du roman, avec le contexte historique. On a même des histoires secondaires, comme le cruel destin de Belkhodja, qui viennent s'intégrer à la trame principale, la compléter, la nourrir, lui apporter d'autres points de vue...

Hédi Kaddour nous offre avec ce roman une véritable fresque historique, ciselée et admirablement construite, ni indigeste, ni didactique, mais pleine d'enseignements et de pistes de réflexion. Un livre porté par un véritable souffle romanesque, des émotions qui prennent de l'ampleur, chapitre après chapitre et un dénouement qu'on n'oublie pas.

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