jeudi 1 mars 2018

"ma promise tu es mienne à jamais à jamais et la mort semée sur ta route sera pour moi un rappel perpétuel de notre union mienne mienne"

Euh, d'abord, une précision, le titre ci-dessus reprend la citation exacte, tant dans l'ordre des mots que dans l'absence de syntaxe. Ne tapez donc pas sur votre ordinateur ou téléphone, il fonctionne correctement. Au programme, ce soir, un premier roman de fantasy, et en plus, signé par un universitaire ! Le détail peut sembler anodin, mais en ces temps où se pose ouvertement la question de la légitimité des genres de l'imaginaire, ce n'est pas rien. Avec "la Crécerelle" (en grand format aux éditions Mnémos), Patrick Moran nous entraîne dans un univers très étrange, déroutant, complexe, très différent de ce à quoi on s'attend en se lançant dans un roman de fantasy. Mais, c'est aussi un des grands intérêts de ce roman, porté par deux personnages féminins (là encore, ce n'est pas si courant), dont l'une, celle qui donne son nom au livre, se révèle ambiguë à souhait, à la fois bourreau et victime... A moins que notre point de vue sur elle soit, comme tous les points de vue dans le roman, variable voire carrément faux... Intrigant, isn't it ?



On l'appelle la Crécerelle. Personne ne sait si c'est son véritable nom ou bien un surnom qu'on lui a donné, en raison de son goût du sang. Car, la Crécerelle est une tueuse, impitoyable, insatiable. Partout où elle passe, elle laisse des corps dans un état terrifiant (en tout cas, quand elle ne prend pas soin de se faire discrète). Une multitude de corps...

Et s'il y avait une raison à cette interminable litanie sanglante ? Et si la Crécerelle n'était pas juste une meurtrière qui ne vit plus que pour le plaisir de tuer, mais qu'on oblige à agir ainsi ? Lorsqu'on la découvre, on comprend peu à peu qu'elle est sous l'emprise d'une mystérieuse entité venue de l'Outre-Monde et que c'est cette... créature qui a besoin de se nourrir de la souffrance et de la mort que sème la Crécerelle.

Mais la Crécerelle en a assez, de ce voyage sans fin. Assez de devoir s'enfuir précipitamment de chaque ville ou village où elle s'arrête, laissant derrière elle des cadavres qui n'auront assouvi que très brièvement la faim de la... créature. Assez d'être une fugitive dont la sinistre réputation s'étend. Assez de ne pas pouvoir vivre, simplement.

Alors, elle décide de trouver comment se débarrasser de cette créature. Ou du moins, comment rompre ce pacte qui semble unir ces deux êtres venus d'horizon très différents. De mondes différents, même. Mais, on l'aura aisément compris, il est un peu plus facile de formuler cette idée que de la mettre à exécution (si vous me permettez ce sordide jeu de mots).

Pour y parvenir, elle va devoir faire un long chemin qu'on peut qualifier de métaphysique afin de cerner qui elle est, qui est la... créature qui la domine et la commande, trouver l'endroit où elle pourra enfoncer un coin et espérer séparer son être de ce qui la pousse à tuer. Définitivement. Un chemin qui passera également par la compréhension du monde dans lequel elle vit et de l'Outre-Monde...

Ce monde dans lequel elle vit, on l'appelle la Perle. Un monde assez bizarre, d'ailleurs, où est-ce mon oeil de lecteur qui fait cela ? Tout semble y être presque sans dessus dessous : au sud, les terres froides, dont est originaire la Crécerelle, au nord, des déserts brûlants, dans lesquels elle vagabonde, espérant trouver enfin un endroit où elle pourra se poser.

Mais, ce n'est pas juste sur cette impression géographique que se fonde mon sentiment d'étrangeté, de bizarrerie, je reprends ce mot, j'insiste. Je sais bien que je vis dans un monde qui n'est pas figé, qui évolue perpétuellement, mais à un rythme qui n'est que rarement visible à l'oeil nu. Et de toute manière, certainement pas comme le fait la Perle.

"La réalité n'est qu'un point de vue", cette citation de Philip K. Dick revient souvent sur ce blog, pour évoquer des lectures qui, d'ailleurs, ne sont pas forcément des livres classés en imaginaire. Le point de vue qu'on adopte, consciemment ou non, volontairement ou non, change bien des choses, modifie parfois radicalement notre perception, sans pour autant qu'on quitte le réel.

L'exemple est simple, peut-être simpliste, mais il a le mérite d'être clair et d'illustrer mon propos. Et, justement, dans la Perle, ce n'est pas aussi simple que cela. Car, c'est comme si le monde lui-même changeait le point de vue de celui qui le regarde... Suis-je clair ? Eh bien, entrons dans "la Crécerelle" et rendons-nous à Shaz-Narim, la ville dans laquelle arrive l'héroïne au début du livre.

La ville a été curieusement bâtie au bord d'un précipice sans fond qui semble, à chaque instant, vouloir l'engloutir. Et pourtant, depuis des siècles, la ville est accrochée là et persiste, malgré sa proximité presque irrationnelle avec le vide. Le spectacle est stupéfiant, impressionnant, enivrant, mais cette extraordinaire perspective n'est pas la seule particularité de ce lieu.

"Son emplacement est impossible à déterminer : quelle que soit la direction par laquelle on arrive à Shaz-Narim, le gouffre est toujours à l'autre bout de la ville (...) De même, tout résident croit vivre dans un des quartiers les plus éloignés du ravin"... A Shaz-Narim, tout semble n'être qu'illusion, tout du moins, point de vue individuel. Et ce n'est pas le seul endroit dans la Perle à connaître ce genre de phénomène...

Alors, où nous trouvons-nous vraiment ? Quel est ce monde, cette Perle ? Au lecteur autant qu'au personnage d'essayer de cerner tout cela et c'est vrai que Patrick Moran nous propose un vrai univers de fantasy qu'on regarde un peu comme on regarderait une planète dans un roman de science-fiction. Bien sûr, le coeur du roman, c'est de la fantasy, mais vous avez beau dire, il n'y a pas que de la fantasy, il y a autre chose...

Pour être honnête, je suis assez content de ne pas à avoir à entrer dans les détails, parce que je ne suis pas certain d'être capable de vous expliquer ça clairement. Et avec justesse. Mais, le mot de Perle, choisi pour nommer ce monde, est tout à fait intéressant et prend son sens, ses sens, dans le cours du roman de manière fascinante.

Si vous êtes plutôt amateur de fantasy épique à base de guerrier musculeux, caparaçonnés et armés jusqu'aux dents se foutant sur la gueule à grands coups d'épées gigantesques à double lame que vous seriez bien en peine de soulever, vous aller entrer dans un univers qui ne vous convient sans doute pas vraiment, mais faites l'effort, je pense que ça en vaut la peine.

La fantasy de Patrick Moran est cérébrale, philosophique autant que scientifique, on y parle de connaissance(s), de perception, d'acceptation... Et de point de vue, encore et toujours. Dès les premières lignes, d'ailleurs, dans l'exergue du prologue, on parle de "l'espace latéral" et de sa maîtrise, notions qui s'avéreront très importantes dans ce livre.

Non, vraiment, je ne saurais pas comment expliquer tout cela si je le devais, sauf que, justement, comme c'est de la fantasy, on peut abolir tranquillement les lois physiques habituelles, on n'a pas besoin de maîtriser le concept, il suffit de recourir à la magie. Et cette magie, elle tient une bonne place dans ce livre.

Or, c'est un paradoxe : dans la Perle, ceux qui maîtrisent la magie ne sont pas bien vus. Ils suscitent la méfiance, le rejet, même. Ceux qui utilisent la magie n'ont rien de sages révérés et redoutés, ce sont des sujets de mépris et de moquerie. Quand je vous disais que cet univers prenait vraiment tous les codes à rebrousse-poil, en voilà encore un autre !

La Crécerelle utilise la magie. Pour tuer. Oh, c'est sans doute un pouvoir que lui confère la... créature, son... envahisseur, mais c'est un fait : lorsqu'elle reçoit l'ordre de tuer, qu'elle ne parvient plus à résister et qu'elle doit finalement obéir, la magie se déchaîne et permet de faire des ravages terrifiants en un minimum de temps et d'espace...

Et ce n'est pas toujours beau à voir. La fantasy de Patrick Moran lorgne volontiers vers le gore. Vous me direz, la fantasy épique aussi, lorsqu'on barbote dans les tripes et le sang après une féroce bataille. Oui, bien sûr, mais ce que réalise la Crécerelle n'a rien à voir avec ces massacres organisés où, qu'on le veuille ou non, chacun à sa chance.

La puissance de la... créature la rend invulnérable, invincible, du moins aux actes des humains, car utiliser la magie n'est pas sans conséquence et les traces qu'elle laisse sur la Crécerelle sont impressionnantes et douloureuses. Et l'on se dit qu'il est certainement impossible de retourner cette magie contre ce... qui la génère pour s'en débarrasser. Ce serait trop facile...

La Crécerelle et la... créature qui l'accompagne ne sont pas les seuls personnages importants de ce roman. Il nous faut absolument évoquer celle que l'on va suivre sous le nom de Mémoire... Je n'ai pas parlé d'elle jusqu'ici, parce que je ne veux pas vous raconter les circonstances de sa rencontre avec la Crécerelle. Mais, par la force des choses, elles vont devenir inséparables.

En soi, qu'une personne qui tue tout ce qui bouge et qui respire à portée de vue puisse se retrouver accompagnée d'un autre être vivant est surprenant. Mais, Mémoire, justement, n'est pas n'importe qui et c'est aussi sa présence qui va bousculer la Crécerelle, lui faire prendre conscience de sa résignation et la pousser à remettre en cause sa situation, a priori inexorable.

La Crécerelle est une solitaire, parce qu'elle ne pouvait faire autrement. En se tenant le plus loin possible des humains, elle évite que tout dégénère. Tuer, c'est déjà dur lorsqu'on ne connaît pas ses victimes, ou à peine. Mais, se lier, c'est prendre le risque d'être amenée à tuer celui ou celle qu'on aime... Dilemme cornélien, le mot n'est pas trop fort. D'autant que la... créature est aussi une entité sadique qui ne dédaigne pas faire souffrir celle qu'il a sous son empire.

Mémoire, c'est le catalyseur du roman, le déclic de la Crécerelle. Leur relation est particulière : amour ou amitié ? On se pose longuement la question, d'autant que leur rencontre pourrait amener à envisager leur relation bien différent. Encore une question de point de vue, on n'en sort pas ! Pas certain que ceux de la Crécerelle et de Mémoire coïncide tout à fait dans ce domaine.

Mais cette ambiguïté, qui va jusqu'à la question d'une possible attirance charnelle, est aussi un des points qui sous-tend tout le livre. Mémoire est en sursis, elle est un levier que la... créature peut actionner à l'envi, mais que sont ces deux femmes l'une sans l'autre ? Elles sont la raison de vivre, d'avancer de l'autre, et ne peuvent rien y faire...

Que dire de plus ? Ah, si terminer avec un point qui me semble très intéressant. Et qui sera sans doute perçu très différemment d'un lecteur à l'autre (eh oui, nous aussi, nous voilà soumis au diktat du point de vue !). Cette question concerne la Crécerelle elle-même, sa personnalité, ses agissements, son statut d'héroïne.

Très tôt dans le roman, on lit : "Un héros, ce n'est qu'un tueur qui soigne son image". Or, on ne peut pas dire que ce soit le cas de la Crécerelle, dont la manière de tuer est sournoise, assez lâche, même, disons-le. Résignée à son sort, elle fuit sans cesse et recommence, encore et encore, son macabre processus, elle s'accroche à une vie de meurtrière finalement bien peu héroïque.

La Crécerelle, c'est une antihéroïne, pire, qui sait si elle n'est pas un personnage tout à fait monstrueux. Car, après tout, pourquoi son histoire d'envoûtement ne serait-elle pas un nuage de fumée pour masquer une autre vérité ? Ah, je lance le débat ! Et pas seulement pour le plaisir de la joute, non, parce que c'est aussi quelque chose que j'ai sincèrement ressenti.

Oui, et cela colle assez bien avec l'ambiance finalement très hostile, oppressante et horrifique du roman, je me suis demandé si la Crécerelle (dont on découvre la "naissance" au cours du récit, comment elle s'est retrouvée dans cette situation d'emprise d'une... créature de l'Outre-Monde) ne prenait pas un certain plaisir à tuer, quoi qu'elle en dise, et que ce soit contre ce plaisir qu'elle lutte en fait...

Peu importe, au final. Si vous cherchez un roman de fantasy qui sort des sentiers battus, en voilà un. Avec, c'est vrai, cet univers est déroutant, difficile à cerner, mais c'est ce qui le rend intéressant. En son sein, deux personnages, et des personnages féminins, qui plus est, qui valent qu'on les accompagne dans cette improbable quête.

J'en ressors plein de questionnements, de curiosité pour prolonger la lecture, d'envie de croiser l'auteur pour parler avec lui, approfondir cette lecture en allant à la source. Et, dans ce cas, pourquoi ne pas vous conseiller, que vous lisiez ou pas "la Crécerelle", que vous ayez envie ou pas de vous lancer dans cette lecture, d'aller jeter un oeil au blog de Patrick Moran.

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