dimanche 11 mars 2018

"Onze épées et un bouclier".

J'aurais pu choisir l'incipit de notre roman du jour pour être le titre de ce billet : "Il n'y a pas de hasard, ni d'autre destin que celui que nous choisissons d'incarner". Mais, j'ai opté pour la symbolique, avec ce cri de ralliement dans lequel on voit transparaître la différence, la spécificité du personnage central de cette histoire. Après le cycle celte de Jean-Philippe Jaworski, on reste dans la fantasy historique, mais on avance de quelques siècles. Nous sommes au premier siècle de notre ère, de l'autre côté de la Manche, pour y rencontrer une femme, une guerrière, une reine, une mère : Boudicca. C'est le titre du nouveau roman de Jean-Laurent Del Socorro (en grand format dans la collection Bad Wolf des éditions ActuSF), après le remarquable et remarqué "Royaume de vent et de colères" (désormais disponible en poche chez J'ai Lu). Le portrait de ce personnage historique qui occupe une place importante dans l'histoire britannique, mais que l'on connaît beaucoup moins sur le continent. Une héroïne, libre et se battant pour la liberté de son peuple face à l'envahisseur romain...



Le jour de sa naissance, Boudicca a perdu sa mère et son père. Sa mère, Andraste, est décédée en la mettant au monde, une mort qui a détruit Antedios, roi des Icènes. Du jour au lendemain, il n'a plus été le même homme, il n'a plus été le même roi. Lui, le guerrier renommé et redouté a perdu la flamme et s'est mué en homme de paix, oeuvrant pour unifier les peuples voisins du sien.

Mais, il ne cesse pas seulement d'être un guerrier, il refuse aussi de ce jour de devenir père. De sa fille, il ne se souciera guère, et Boudicca va grandir comme une herbe folle, se rêvant guerrière et faisant tout pour le devenir. Elle s'initie au maniement des armes avec Caratacos, fils du roi des Trinovantes, qui est l'otage des Icènes après la défaite de son peuple.

Boudicca a une douzaine d'années et considère le jeune homme, qui a le double de son âge, comme son brater, son frère, ce que le jeune homme encaisse sans broncher, même s'il ne voit pas du tout les choses de la même façon. Il est bien plus aguerri qu'elle, mais la jeune fille possède un caractère bien trempé et une détermination hors du commun.

Un peu sauvage, semblant négliger qu'elle est une femme, qui plus est appelée un jour à régner, Boudicca n'en fait qu'à sa tête, comme si elle espérait attirer l'attention d'un père indifférent, qui a choisi de plonger dans les affaires et le commerce après avoir renoncé à la guerre. Mais rien n'y fait, et refoule sa tristesse dans sa volonté de s'endurcir.

Aux côtés du druide Prydain, elle essaye d'apprendre, même si cela l'ennuie, parfois. Prydain, c'est son confident, celui avec qui elle peut parler. Mais son enseignement lui passe parfois un peu haut dessus de la tête. C'est aussi lui qui va l'accompagner au cours de la cérémonie de son premier rêve (qui marque la fin de l'enfance ; le dernier rêve, lui, c'est la mort...).

C'est à Seahenge, un lieu mystique et envoûtant, que la future reine va être initiée, sous la houlette du druide, qui doit également lui inculquer ses premières notions de magie. Fidèle à son caractère, elle aborde l'épreuve sans ressentir la moindre crainte. Elle plonge alors dans ce rêve, au cours duquel elle va avoir le pressentiment de ce qui va advenir, sans vraiment le comprendre...

Car, si Antedios a su créer une paix durable parmi les peuples celtes de Bretagne, c'est sans compter l'arrivée prochaine des troupes romaines. Les Bretons connaissent déjà les Romains, ce sont des partenaires commerciaux. Mais, l'empereur Claude, fidèle à la tradition de conquête de ses prédécesseurs, a décidé d'étendre l'empire et la Bretagne fait partie des territoires convoités.

Une situation que Boudicca ne peut accepter...

Histoire ? Fantasy ? Comme c'est le cas pour le cycle celte de Jean-Philippe Jaworski, "Rois du monde", on est vraiment à la limite. Mais, on penche vers la fantasy, parce que Jean-Laurent Del Socorro décide de jouer avec le surnaturel, la magie et les rêves, que nous regardons comme des phénomènes extraordinaires avec nos yeux actuels, mais qui faisaient partie de la culture celte.

Mais, avant d'aller plus loin, quelques précisions, aussi bien historique que géographique, avant de revenir au roman et au personnage de Boudicca. Boudicca, c'est d'ailleurs un nom latinisé, on devrait plutôt l'appeler Boadicée. Mais, cela s'explique par le fait que les très rares sources la concernant sont les chroniques romaines, à commencer par Tacite (cité en exergue du roman).

C'est aussi pour cela, comme pour Bellovèse chez Jaworski, que l'on peut aussi pencher plus facilement pour l'imaginaire, puisqu'il faut reconstituer beaucoup de choses, même pour un personnage historique avéré. Ah, oui, Jean-Laurent Del Socorro fait naître Boudicca en 28 après Jésus-Christ, mais là aussi, peu de certitudes et l'on trouve plusieurs dates.

Elle est la fille du roi des Icènes, un des peuples celtes du sud de l'actuelle Angleterre. C'est un territoire qui correspond aux actuels Norfolk et Suffolk et il y a dans le voisinage, au total, une douzaine de peuples différents qui, longtemps, ont été en guerre. Jusqu'à ce que Antedios les unisse autour d'un traité de paix durable.


C'est d'ailleurs lors de la cérémonie aux dieux pour sceller ce traité que Boudicca se retrouvera sur le devant de la scène. Considérée comme la reine des Icènes, elle est sommée de se joindre aux autres souverains et de jeter son épée dans l'eau d'un lac... Or, elle n'a pas encore d'épée. Mais elle a le bouclier qu'elle utilise lors de ses joutes avec Caratacos.

"Le bouclier fait le guerrier", dit-elle alors. Son destin, elle vient de le sceller, plus que tout autre chose, elle sera une guerrière. Et tant pis si elle doit sacrifier pour cela son trône, sa famille. Son choix est fait : bientôt, elle reprendra le flambeau délaissé par son père, et l'invasion romaine va lui fournir l'occasion de prouver sa valeur sur les champs de bataille.

Pour nous, ce nom ne veut pas dire grand-chose, même si on la croise parfois dans des romans (y compris, d'ailleurs, un roman jeunesse signé Christophe Lambert, "la Reine de vengeance"). Pour les Britanniques, qui l'ont redécouverte à la Renaissance, c'est un symbole patriotique très fort, une sorte de mélange entre Vercingétorix et Jeanne d'Arc, en fait.

Allez, je reviens au livre de Jean-Laurent Del Socorro proprement dit. On est dans une veine biographique, même si, encore une fois, on sait assez peu de choses du personnage. Il y a tout de même des événements forts, ceux qui touchent à la conquête de la Bretagne (pas la nôtre, mais celle qui se trouve de l'autre côté de la Manche, la Brittania), ce qui permet au romancier de remplir les blancs.

Mais, finalement, peu importe. Parce que c'est d'abord le portrait d'un incroyable personnage féminin que nous offre Jean-Laurent Del Socorro. Une guerrière, comme on en voit assez peu (on pourrait penser à Lagertha, autre reine guerrière qui fait partie des personnages principaux de la série "Vikings"), et qui surtout, n'apparaît pas comme le faire-valoir d'un héros masculin.

Bien sûr, autour de Boudicca, il y a des hommes, son père, en premier lieu, celui qu'elle considère comme son brater, Caratacos, bientôt son mari... Mais, elle va surpasser tous ces personnages, par sa fougue, son charisme, sa détermination sans faille. Elle ne l'emporte pas à chaque fois, au contraire, elle subit des revers cinglants, parfois, mais ne renonce jamais.

Elle va surtout devenir une espèce d'ennemie publique n°1, si vous me permettez l'expression, parce qu'elle va unifier les forces celtes contre les Romains, malgré les réticences, malgré la résignation de certains rois, qui vont accepter la sévère férule de Claude, puis de Néron, son successeur. Et elle va sérieusement bousculer les troupes impériales pendant une campagne fracassante.

La guerrière, l'illustration de couverture de Yana Moskaluk la définit parfaitement, avec cet attribut si particulier qu'est le bouclier, eh oui, encore lui ! Et cette lance, qu'elle préférera à l'épée. Ce destin de guerrière, avec les risques qu'il implique, elle l'a choisi, elle l'assume, elle le vit pleinement. Plus que tout autre chose, elle se sent une combattante.

Gérer un royaume ne l'intéresse pas, la vie de famille la laisse dubitative. Elle sera épouse et mère, bien sûr, mais on sent bien que ce ne sont pas des situations qui lui sont très naturelles. La question de la maternité est d'ailleurs un thème intéressant du livre, parce qu'elle est fille et parce qu'elle est mère, de petites filles, d'ailleurs.

Or, elle n'a jamais connu sa mère. Elle n'a jamais eu ces repères particuliers que l'on transmet d'une génération à l'autre. Alors, lorsque son tour vient, elle se trouve un peu dépourvue. Elle n'est pas indifférente à ses filles, non, elles les aime et leur montre, mais elle ne se consacrera pas entièrement à elles, son destin est ailleurs.

Il y a pourtant une logique à cela : la mère de Boudicca se nommait Andraste, comme la déesse de la guerre dont les Icènes entretenaient le culte avec ferveur. Et si Boudicca avait eu deux mères, en quelques sorte ? La mère qui lui a donné le jour et cette déesse qui serait en charge de veiller sur elle et lui aurait insufflé cette vocation de combattante ?

Cette question de la maternité va tenir aussi une place importante dans la deuxième moitié du roman, vous comprendrez donc que je n'entre pas dans les détails, et jusque dans les dernières lignes du roman. Preuve également qu'il serait sans doute erroné de restreindre Boudicca à son identité guerrière, comme on pourrait être tenté de le faire.

Je vais être franc, j'aurais aimé accompagner plus longtemps Boudicca, parce que ce personnage sait être aussi attachant et fascinant qu'il peut être par moments agaçants. J'aurais peut-être aimé une fresque guerrière plus approfondie pour la suivre plus longuement dans son parcours. A peine 230 pages, ça passe vite, et j'aurais bien aimé un peu de rab.

J'ai aimé ce personnage et ce portrait, j'aurais apprécié qu'il soit peut-être un peu plus creusé. Que le contexte historique soit aussi un peu plus présent, même si je comprends bien que ce ne soit pas la parti pris de l'auteur. Là, c'est Boudicca qui se raconte, elle a donc forcément un point de vue limité sur les événements qu'elle traverse et ne peut parler que de ce qu'elle sait.

J'ai aimé sa persévérance, mais aussi ses doutes, sa farouche volonté de vaincre, sa colère face aux trahisons, aux injustices, sa rancune tenace... On a là un magnifique personnage, à n'en pas douter, sur lequel on peut construire aisément un mythe, avec tout ce que cela peut, hélas, engendrer de dévoiement, comme pour bien des figures historiques...

Boudicca est avant tout une femme éprise de liberté, qui veut avoir son destin en main. Son destin personnel, dans ses fonctions de reine comme dans sa vie privée, mais aussi celui de son peuple et des peuples voisins. Ce n'est pas en soi la présence romaine qu'elle rejette, mais l'idée de se soumettre à eux, de renoncer à l'indépendance pour devenir une partie infime d'un gigantesque empire qui n'a pas de sens pour elle.

Et cette volonté, cet esprit, elle doit les insuffler à ses proches, à ses amis, à ses sujets, à ses alliés, pour que la culture celte ne soit pas avalée et digérée par l'impérialisme romain. On voit comment on peut vite détourner un personnage comme celui-là à des fins peu glorieuses, pour justifier le rejet de l'autre en des temps décidément troublés.

Et puis, c'est un personnage qui inspire les femmes autour d'elle. Là encore, tiens, j'aurais aimé un peu plus d'approfondissement sur un personnage comme celui d'Ysbal, par exemple. La fidèle compagne, celle qui est toujours là, dévouée, renfort indispensable, amie, soeur et mère, d'une certaine façon. Mais, on le voit en fin de roman, la transmission est assurée...

Comme "Royaume de vent et de colères", "Boudicca" s'achève sur une "piste fantôme", si je puis dire. Un supplément inattendu, sous la forme d'une nouvelle. Mais, à la différence du précédent roman, on ne reste pas dans le même univers, on change complètement d'époque, en fait. Et pourtant, difficile de passer à côté du lien entre les deux textes, avec un sacré pied-de-nez, au passage.

Je ne vais pas en dire trop, car, là encore, il est question d'un événement historique majeur pour un pays, mais qui n'est pas forcément connu ailleurs. Jean-Laurent Del Socorro s'intéresse à la Boston Tea Party, événement très important dans le processus qui aboutira à l'indépendance des Etats-Unis (et l'on retrouve le même usage, disons particulier, d'un événement historique dans la politique contemporaine).

On trouve là encore dans cette nouvelle, un personnage féminin très fort, Sarah, véritable meneuse, à la détermination farouche et la colère ardente. La même révolte pour obtenir le droit de prendre son destin en main et rejeter la tutelle d'un empire jugé désormais trop envahissant. Le geste est symbolique, on est loin des combats de Boudicca ou de ceux qui se dérouleront au cours de la Guerre d'indépendance.

Mais, ce n'est pas anodin par la symbolique qu'il y a dans ce geste. Et surtout, l'ironie de voir cette nouvelle suivre "Boudicca", c'est que, cette fois, l'adversaire qu'on veut chasser, c'est l'empire britannique... Les propres descendants de Boudicca, peut-être, qui sont, tant de siècles après, devenus eux aussi des envahisseurs... Des colons.

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