jeudi 26 juillet 2012

Alonso donne des « elles ».


Non, il ne sera pas question de Formule 1 et de l’éventuel transfert, en vue de la saison prochaine, d’un pilote Ferrari vers une écurie au nom de boisson énergétique… Non, il sera question ici du dernier roman en date d’Isabelle Alonso, ou plutôt, de l’édition d’une version « largement remaniée », dit la page de garde du livre, d’un roman déjà publié il y a quelques années. Non pas un roman autobiographique, comme ceux que j’avais lus et appréciés jusque-là, mais bel et bien une vraie fiction, presque un roman de science-fiction, si, si, même si cela tourne autour de sujets qui tiennent à cœur à l’auteur. Voici « Roman à l’eau de bleu » (en grand format chez Héloïse d’Ormesson), un bel exercice de style, casse-gueule et finalement réussi.


Couverture Roman à l'eau de bleu


Kim et Loup sont deux jeunes hommes plein d’avenir. En ce début d’été, ils viennent d’achever leurs études, le premier à l’Ecole Normale, le second, à Polybotanique. A eux, la vie active ! Les deux amis vont d’ailleurs profiter de la période estivale qui s’ouvre pour effectuer un stage professionnel qu’ils attendent avec impatience. Car Kim et Loup vont profiter de sacrés pistons : Kim est en effet le fils de Bernardine Passacaille, riche industrielle spécialisée dans la lingerie masculine, et amie de Rigoberte Matelotte, une députée en vue.

Ah oui, j’oubliais de préciser : « Roman à l’eau de bleu » ne se déroule pas dans notre société patriarcale mais bel et bien, dans une société matriarcale, où la femme domine, écrase son homologue masculin, le traite comme quantité négligeable. Oui, « Roman à l’eau de bleu » est une vision en négatif (dans le sens photographique du terme, attention, aucun jugement de valeur !) de notre monde si macho, si misogyne, parfois.

Mais, Isabelle Alonso a bien tout mis sens dessus dessous, comme l’indique la petite phrase en bas de la couverture du livre : les femmes dirigent tout, politique, économie, postes-clefs, etc. L’homme, lui, est réduit à un rôle de figurant, celui d’homme d’extérieur… Oui, vous avez bien lu : la plupart des hommes ne vivent pas dans les maisons aux côtés de leurs épouses, mais dans les jardins, à l’intérieur de roulotte, se rassemblant derrière les maisons, dans des terrains « neutres », où ne s’aventurent jamais les femmes, les rigoles, où les hommes peuvent enfin se sentir libres.

Homme d’extérieur, car deux activités principales leur sont réservées : le jardinage et la mécanique. L’homme incarne certes toujours la virilité, sauf que cette aptitude prend des aspects différents de ce que nous connaissons : cette virilité-là ressemble en effet comme deux gouttes d’eau à ce que nous appellerions ici-bas la coquetterie. Aux hommes, le maquillage, le soin vestimentaire, le sex-appeal, tandis que la femme, bien trop occupée à des choses sérieuses, fait dans le pratique, le fonctionnel, évitant tout superflu.

Dernier point de repère pour vous faire bien comprendre qu’il faut regarder ce monde comme inversement symétrique au nôtre : la puissance d’une entreprise ne s’incarne pas dans des tours immenses, dressées vers le ciel, mais dans des bâtiments s’enfonçant sous le sol. Plus les niveaux souterrains sont nombreux, plus l’entreprise est prospère et bien cotée.

Dans cette société matriarcale, « clitocrate », même, les femmes jouissent d’un pouvoir sans borne, pouvoir qu’elles n’hésitent pas à exercer sans scrupule pour écraser les hommes, les utiliser, les séduire puis les jeter, les mater, les considérer comme des hommes-objets, des hommes-jouets, des êtres destinés à la soumission, dans tous les domaines.

La valeur incontournable de cette société est la maternité, mise à l’honneur tout au long de l’année, lors de fêtes spectaculaires organisées lors des solstices et des équinoxes. A chaque changement de saison, un aspect de la maternité, apanage de la classe féminine au pouvoir, est mis en avant et célébré par une population en liesse.

Voilà la société que Kim et Loup, gentiment naïfs, c’est de leur âge, pas si idéalistes que cela, pas rebelles pour un sou, rêve de découvrir et d’intégrer, même s’ils savent qu’ils ne partent pas dans la vie avec les mêmes chances que leurs consoeurs.

Si Loup va, dans un premier temps, apprécier le sort que lui réserve sa marraine Bernardine, Kim va rapidement déchanter : stagiaire à l’Assemblée Nationale, il se voit chargé de travailler sur la condition masculine, sur les injustices et les inégalités qui frappent son sexe, qualifié à la fois de beau et de faible, sur l’utilisation abusive de l’image de l’homme dans les médias, la pub, le cinéma, etc. Une tâche qu’il prend d’autant plus à cœur que Philomène Bergmasque, brillante et ambitieuse députée, étoile montante de l’opposition, lui a tapé dans l’œil…

Loup, de son côté, par son naturel désarmant, a séduit sa « marraine », qui en ferait bien son quatre-heures, mais qui ne sait pas trop comment s’y prendre pour ne pas risquer de déplaire à la mère de Loup, sa meilleure amie. Alors, elle va en faire une star en en faisant le mannequin vedette de sa marque de lingerie… Un statut de star anonyme (son visage n’apparaît pas sur les panneaux publicitaires, juste son corps de rêve, dans des positions repoussant les limites de la décence) dont il se délecte jusqu’à ce qu’il comprenne, brutalement, que cette position apparemment confortable ne le protège en rien de la violence misandre, méprisante à l’égard des hommes, qui règne dans ce monde imparfait…

Kim, lui, va subir une terrible désillusion quand il va comprendre qu’il n’a été que le jouet de Philomène, qui s’est amusée de lui jusqu’à ce qu’elle en soit lassée puis l’a jeté comme un mouchoir sale…

Voilà les deux amis au fond du trou, prenant peu à peu conscience des injustices qui les frappent, contre lesquelles ils ne peuvent rien, impuissants à changer les mentalités, n’envisageant des lois sur la parité que par ambition électoraliste plus que par sensibilité hoministe, que ces élues soient conservatrices ou progressistes. Soutenus par Gil, le père de Kim, qui fut, dans sa jeunesse, un militant hoministe connu et reconnu, rangé des voitures depuis sa rencontre avec Bernardine, devenu depuis, à son grand dam, un homme d’extérieur comme les autres, loin de ses idéaux de jeunesse, Kim et Loup vont découvrir la colère, la rébellion contre l’ordre établi.

Mais, comme on n’est dans un roman à l’eau de bleu (genre dont Isabelle Alonso manipule les codes et les clichés avec jubilation et humour), tout va s’arranger, évidemment, sauf la situation générale de la société, toujours en plan alors que les différents personnages en sont presque à se marier et à avoir beaucoup d’enfants… Histoire de prouver une fois de plus que le bonheur individuel et l’intérêt général se marient rarement pour le meilleur…

Isabelle Alonso revisite, avec allégresse et un doux mauvais esprit, l’Histoire, la religion, la sociologie, l’économie, la publicité, la culture populaire, la littérature, la musique, la santé, la chirurgie esthétique, les vanités humaines, bref, une grande majorité des champs de notre société et de notre vie quotidienne. Renversant tout avec impertinence, mais aussi une collection de jeux de mots et calembours très drôles (ne fréquenteriez-vous pas un peu trop Laurent Ruquier, ma chère Isabelle ?), Isabelle Alonso, plutôt que de dresser un réquisitoire sérieux et rébarbatif, choisit le pastiche militant pour exposer les idées qui lui tiennent à cœur depuis longtemps.

Sans oublier la grammaire, revue et corrigée pour la féminiser au maximum. Dans ce monde aussi, il n’y a pas de genre neutre, c’est donc le féminin qui l’emporte sur le masculin, dès qu’un pluriel pointe le nez. Plus amusant et surprenant encore, les « il » transformés en « elle », dans des expressions comme « elle y a », « elle fallait », « elle pleuvait », etc., vous aurez compris aisément le principe. Ca n’entrave en rien la lecture, au contraire, mais parfois, on se fait surprendre au détour d’un changement de ligne ou de page et l’on se surprend à relire un passage mal compris… Oui, notre capacité de lecture, qui joue beaucoup sur les automatismes, semble, elle aussi, frappé d’un machisme intrinsèque…

Paradoxe amusant, afin de nous mettre, nous, mâles imbéciles, aveugles ou pas concernés, sur la sellette, elle choisit de nous proposer une magnifique démonstration par l’absurde où, comble des combles, l’homme devient victime et la femme, un monstre à sang froid et sans cœur, ou presque. Sera-ce suffisant pour que nous prenions conscience de ce qu’une société dominée par un sexe fait subir à son autre moitié ? La fiction, l’écriture peuvent-elles être des armes efficaces contre des siècles de domination sexiste ? Je n’en suis pas si sûr, malgré la pertinence du propos et la qualité de l’exercice de style…

Un mot particulier sur Loup, parce qu’en découvrant sa personnalité, sa façon d’être, son apparence physique, je n’ai pu m’empêcher de me rappeler un personnage de film : celui incarné par Jon Voigt dans « Macadam Cow-boy ». Comme lui, Loup a des origines rurales, une image de la ville et de la vie qu’on y mène très caricaturale, un physique avantageux, grand et fin, qui plaît énormément à la « gente féminine », une séduction naturelle dont il apprend à jouer petit à petit, un caractère plein d’une naïveté, certes rafraichissante en ces temps sombre où domine le cynisme, mais qui lui joue des tours, et pas des plus agréables, des complexes très profonds sur son statut de « bouseux » (c’est lui qui le dit), son manque de culture et un gros manque de confiance en lui… Bon, mon analyse, mon analogie valent ce qu’elles valent, mais j’ai vu un jeune Jon Voigt, affichant certes, une virilité différente de celle de son personnage de cow-boy, parfaitement incarné ce personnage de Loup.

Pas de métaphore concernant Kim, mais, en digne fils de son père, il va choisir la voie de la rébellion, non-violente mais efficace, utilisant l’appareil médiatique, comprenant instinctivement que son travail à l’Assemblée Nationale finira sans doute dans un placard sous une épaisse couche de poussière, alors qu’un activisme de bon aloi, au bon moment, hors des sentiers battus et des cadres contraignants de la société peut sensibiliser le plus grand nombre à sa cause, celle de l’égalité des sexes.

Même si on le sait, lorsqu’on écoute Isabelle Alonso parler, la lutte pour cette égalité est un combat de longue haleine, même si le militantisme le plus âpre, l’activisme le plus démonstratif peuvent parfois paraître arides, voire carrément contre-productifs, parce qu’il s’agit de faire évoluer radicalement des mentalités profondément ancrées, je ne peux que saluer cette initiative.

Car, Isabelle Alonso sait aussi se montrer critique envers ses camarades féministes, n’hésitant pas à reprocher à certaines militantes un peu trop engagées (enragées ?) leur rejet de l’autre sexe, comme si la réponse à l’ostracisme était un ostracisme identique… Je salue l’honnêteté de l’initiative, son originalité, car l’univers décrit dans « Roman à l’eau de bleu » tient parfaitement la route, je trouve, malgré le recours à la parodie, à la caricature, mais aussi, je me répète un peu, l’humour omniprésent dans le roman.

On prend plaisir à lire cette bluette, terme que je n’utilise pas du tout dans un sens péjoratif, je pense que l’auteure l’acceptera et l’assumera totalement, qui nous fait réfléchir à nos situations respectives. Car, précisons-le, vous ne découvrirez pas dans « Roman à l’eau de bleu » une histoire à la trame complexe, ce n’est pas l’enjeu, la priorité est au décor, à l’univers élaboré par l’auteure… Ne vous attendez pas pour autant, à un nouveau « 1984 » ou à une dystopie sombre et tourmentée, non, on se contente de regarder notre monde à travers un curieux prisme qui renverse tous les codes et les repères.

Alors, Isabelle, et si l’homme était l’avenir de la femme, pour reprendre une phrase célèbre de la poète Louisa Ragon, mise en musique par la chanteuse engagée Jennifer A. ?


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