mardi 10 juillet 2012

La Constance du cuisinier.


Voilà quelque temps déjà que j’avais envie de découvrir les « romans noirs et gastronomiques » de Michèle Barrière. Et puis, cous connaissez l’adage : « tant de livres à lire et si peu de temps pour lire ! » Bref, ça ne s’était pas encore fait. Jusqu’à ce qu’en mars dernier, j’entre chez un bouquiniste de Dinard, juste en face du casino, et que j’y vois un exemplaire d’un des romans de Michèle Barrière, justement,  « Souper mortel aux étuves » (en poche au Livre de Poche), un livre d’occasion qui semblait ne même pas avoir été ouvert… Ni une, ni deux, j’ai acheté ce livre en me disant qu’il ferait une parfaite lecture estivale. Je suis en mesure désormais de vous le confirmer !


Couverture Souper mortel aux étuves


Les étuves, disons-le d’emblée, ne sont pas, en ce XIVème siècle pas si austère qu’on le croit, seulement un lieu où l’on vient prendre des bains pour se décrasser de temps en temps, mais de véritables lieux de débauche ou, en plus du bain, on vous propose d’autres services payants tout aussi agréable, si ce n’est plus… Bref, les étuves sont un joyeux bordel, dans tous les sens des thermes, euh, pardon, du terme…

Messire Jehan du Four n’a apparemment rien à faire dans ces lieux de perdition. Dévot, il est marié à la ravissante Constance, plus jeune que lui, au point que leur mariage ressemble parfois plus à une relation père-fille qu’à un véritable ménage. Mais, malgré une fidélité qui semblait imputrescible, Jehan est retrouvé mort égorgé dans son bain, dans un établissement de bains possédant l’une des pires réputations de Paris, un soir d’Epiphanie, en 1393…

Alors, qu’allait-il faire là, ce brave Jehan, qui ne semblait guère porté sur la volupté, en tout cas pas au point d’aller courir la gueuse aux étuves ?

Le choc est encore plus rude pour Constance lorsqu’elle découvre la cause et le contexte de la mort de son époux bien-aimé. Et le fait que Jehan fut à ce moment en mission pour le Roi afin de démanteler un odieux trafic ne change rien à sa peine. Perdue, la jeune femme décide, une fois que les affaires courantes de son ménage seront réglées, d’entrer au couvent. Puis, elle se ravise : la soif de vengeance est plus forte que la dévotion.

Alors, Constance va soumettre son idée à sa meilleure amie, Valentine Visconti, épouse de Louis d’Orléans, le propre frère du Roi de France, Charles VI : se faire embaucher aux étuves afin d’y démaquer les assassins de son mari et, accessoirement, de mener à bien l’enquête avortée de Jehan, en démantelant le trafic qui menace la monarchie.

Evidemment, Valentine s’émeut du danger encouru par Constance si elle se jette ainsi dans la gueule du loup, mais la veuve insiste : elle va devenir une des employées des étuves  de la rue Tirechappe. Oh, je vous vois venir, avec vos airs de ne pas y toucher… Les étuves sont des lieux de prostitution, n’est-ce pas ? Certes, mais là n’est pas l’ambition de la jeune femme, bien trop prude et ingénue pour cela ! Non, ce n’est pas par la chair qu’elle compte faire son nid aux étuves mais par la chère. Autrement dit, point de prostitution pour Constance, elle veut devenir la cuisinière attitrée des lieux pour ajouter aux plaisirs sensuels des clients une touche gastronomique et roborative.

Seulement voilà, rien n’est simple. D’abord, Isabelle, la tenancière des étuves, mère maquerelle de profession et de vocation, est loin d’être convaincue par cette jeune oiselle venue frapper à la porte de son établissement. A Constance de lui prouver que ses qualités de queux peuvent apporter à la maison une valeur ajoutée indiscutable. Ensuite, parce qu’il y a déjà quelqu’un qui prépare de bons petits plats aux étuves : un certain Guillaume, qui travaille également à la Cour, sous les ordres du fameux Taillevent. L’homme, bourru et sûr de ses talents, voit d’un très mauvais œil l’arrivée d’une concurrente qui n’est même pas vraiment du métier…

Alors, Isabelle, qui a goûté à quelques plats préparés par Constance et s’en est pourléché les babines, va proposer à Guillaume et à la jeune femme un concours : chaque jour, ils prépareront de quoi nourrir les clients et les pensionnaires des étuves et ce sont eux qui désigneront le meilleur des deux… Un beau défi à relever, dans une ambiance difficile, car Guillaume se montre un candidat certes redoutable et compétent, mais aussi franchement mauvais joueur, peu aimable et rancunier, rien que ça !

Constance dispose, pour lui damer le pion, d’une arme secrète : un ouvrage écrit de la main de Jehan, une sorte de manuel de la parfaite maîtresse de maison, un ouvrage baptisé Le Ménagier, qui comprend dans ses pages plusieurs centaines de recettes plus succulentes les unes que les autres, en tout cas, de quoi ravir les palais les plus délicats.

Ainsi armée, aidée par Mathias, un jeune garçon que Constance a tiré de la rue où il vivait d’expédients pas toujours très légaux, la jeune femme va se consacrer entièrement à la cuisine, tout en gardant yeux et oreilles bien ouverts, afin d’apprendre tout élément susceptible de découvrir qui a tué Jehan. Ses soupçons se portent essentiellement sur un certain Gauvard, époux d’une des employées des étuves, dont la réputation de mauvais garçon n’est plus à faire.

Grâce à sa savoureuse cuisine, Constance va peu à peu apprivoiser le malandrin et le faire parler de son projet, dans lequel, un peu malgré elle, elle va se retrouvée embringuée, un sale coup prévu quelques semaines plus tard et qui devrait emmener toute la fine équipe de trafiquants sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle…

Pourtant, c’est bel et bien à Bruges, en Belgique, que Constance poursuivra au péril de sa vie les assassins de son mari, leurs commanditaires et mettra au jour, effectivement, un trafic qui aurait pu porter une atteinte irréparable au règne de Charles VI, roi bien-aimé de son peuple, mais aux prises avec de graves problèmes de santé mentale… Sans oublier de tirer profit de ce séjour belge et des mésaventures qu’elle y vivra, pour enrichir sa culture culinaire et se lancer, une fois le calme revenu et avant de raccrocher définitivement les casseroles afin de vivre une nouvelle vie pas du tout conventuelle, dans de nouvelles expériences, bien différentes des canons gastronomique de son temps.

Bon, évidemment, le gourmand que je suis a trouvé son compte dans cette lecture. Michèle Barrière nous met l’eau à la bouche à chaque page et n’oublie pas de nous laisser en annexe du roman, une série de recettes capable d’inspirer sérieusement un candidat d’une future saison de MasterChef…Potage jaunet, civet d’huîtres, lapin au sirop, pintade aux noisettes, tarte bourbonnaise, dariole et même, pour faire glisser tout ça, une recette d’hypocras… Si cela ne vous met pas l’eau à la bouche, je n’y comprends rien !!

Mais le talent de Michèle Barrière, c’est de réussir à intégrer à sa recette romanesque les ingrédients gastronomiques sans dénaturer les ingrédients du roman noir. Car « Souper mortel aux étuves » est aussi un vrai polar, avec des rebondissements, du suspense, de l’inquiétude, des héros qui se mettent en danger, des méchants vraiment méchants et qui se croient plus malins que tout le monde… Sans oublier l’histoire d’amour qui va bien, pour donner du piment à la poursuite et permettre à l’auteur de nous servir une happy end en bonne et due forme…

Le fait de créer ce concours culinaire entre Constance et Guillaume permet à la fois d’entretenir une certaine tension, Constance risquant de ne plus pouvoir mener son enquête si elle échoue et qu’on la met à la porte des étuves, mais aussi de jouer sur l’inimitié assez violente, entre les deux personnages, ce qui entraîne là aussi quelques péripéties astucieuses et bien servies pour alimenter l’intrigue.

Et puis, bien sûr, il y a ce contexte historique si bien rendu, au travers de la cuisine et des métiers de bouche tels qu’on les pratiquait à la fin du XIVème siècle. Michèle Barrière nous emmène, à la suite de Constance, dans le Paris tumultueux de l’époque, des quartiers chauds de la capitale aux marchés les mieux achalandés (avec quelques conseils sans doute encore utile à ceux qui font leur marché aujourd’hui pour ne pas se faire avoir, même si les conditions d’hygiène ont largement évolué en 600 ans… Enfin, j’espère !), de l’impressionnant quartier de la Grande Boucherie, cœur commerçant de Paris, jusqu’à la Cour de ce Roi si particulier que fut Charles VI, à la fois très populaire chez ses sujets et, dans le même temps, terriblement contesté au sein même de sa propre famille.

On découvre même dans le roman, un épisode très méconnu de l’Histoire de France, un épisode qui, pourtant, fut près de changer bien des choses dans les décennies qui ont suivi, et peut-être même les siècles, je veux parler du terrible « Bal des Ardents », au cours duquel certains des plus hauts nobles du Royaume connurent une mort aussi affreuse que stupide, mort à laquelle Charles VI lui-même échappa de très peu.

Eh oui, en lisant des « romans noirs et gastronomiques », comme indiqué sur la couverture de « Souper mortel aux étuves », on se régale, on se cultive, on vit des émotions s’étendant sur une large palette (même pas à la diable) et l’on ressent une furieuse envie de se mettre aux fourneaux (envie vite réprimée dans mon cas, eu égard aux tentatives plus quotidiennes qu’il m’arrive de faire, souvent pour le plus grand malheur de mes papilles délicates…) afin de réaliser les plats mitonnés par Constance et Guillaume tout au long du roman.

Et, à tous ces compliments, sincères, je vous assure, vient s’ajouter celui-ci : Michèle Barrière réussit parfaitement à incorporer à son histoire des personnages historiques réels sans faire de grumeaux. Elle n’oublie pas, à l’image de ce qu’elle fait pour les recettes, de nous les présenter brièvement en fin d’ouvrage avec des notices biographiques assez brèves mais qui éclaire la situation de chacun d’entre eux au moment des faits qu’elle met en scène, mais aussi leur destinée, hélas souvent tragique, l’époque étant tout de même assez nettement encline à la trahison expresse et aux règlements de comptes expéditifs…

Vous l’aurez compris, je risque fort, dans les prochains mois, les prochaines années, de devenir un client fidèle de l’enseigne « Aux polars gastronomiques » de la chef étoilée Michèle Barrière, en espérant que j’y acquerrai rapidement mon rond de serviette.

Et je vous convie (enfin, si chacun paye sa part, tout de même !) à vous joindre à moi pour vous lancer dans la lecture de ce genre pour gourmets amateurs de suspense. Dès cet automne, d’ailleurs, car je crois savoir que le nouveau roman de Michèle Barrière devrait sortir à cette époque. Un livre que, j’espère, comme les précédents ouvrages de l’auteur, vous dévorerez…

Forcément !


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