mardi 10 juillet 2012

« Nimium ne crede colori » (Virgile).


Eh oui, une maxime latine pour ouvrir ce billet ! Ca en rajeunira certains, ça en inquiétera d’autres, peut-être… Mais, rassurez-vous, on va s’arrêter là pour les langues mortes, en vous disant que cette phrase signifie, pas littéralement mais en substance : méfiez-vous des apparences. Car, la seule chose certaine ici, c’est que j’ai adoré le roman dont nous allons parler aujourd’hui et que je tiens son auteur pour l’un des plus prometteurs dans le genre thriller. Alors, faites-moi confiance, suivez-moi, entrons dans « la Ronde des Innocents », premier roman de Valentin Musso (en poche chez Points Seuil).


Couverture La ronde des innocents


48 heures après sa disparition, le corps de Raphaël Nimier est retrouvé sur un chemin de montagne, au-dessus de Cauterets, là où il tenait un magasin d’articles de sport. Raphaël a été assassiné et, avant sa mort, il a subi, semble-t-il, d’abominables tortures.

L’annonce de cette mort violente est un choc pour Vincent, le frère de Raphaël. Lui aussi vit à Cauterets, où il tient un magasin de photographie. La vie des deux frères n’explique en rien un tel acte, même si Raphaël avait connu une jeunesse, disons, turbulente.

Bien sûr, Vincent veut comprendre pourquoi on s’en est pris à son frère de cette manière : geste d’un fou furieux errant dans la région ou acte prémédité ? La question se pose encore quand, quelques jours après la disparition de Raphaël, Vincent découvre dans son courrier une enveloppe contenant un CD, l’un des préférés de Raphaël. Pas un CD original, mais une copie…

Intrigué, Vincent insère le CD dans son ordinateur et découvre, à la suite des pistes musicales, une piste vidéo. Des images muettes d’une femme et d’un jeune enfant, des images de vacances, des images apparemment heureuse mais sans aucune indication. Sauf une phrase qui apparaît à la fin du film : « VINCENT, PROTEGE-LES ».

Le message est on ne peut plus clair et ne peut émaner que de Raphaël lui-même. Mais qui sont cette femme et cet enfant que Vincent n’a jamais vus ? Raphaël pourrait-il avoir caché à son frère, duquel il n’a pas été très proche pendant quelques années avant qu’ils ne se retrouvent, qu’il avait eu une compagne et un enfant ? Voilà l’hypothèse la plus plausible pour Vincent, mais que sont devenues ces deux personnes que le photographe doit désormais protéger, selon la demande posthume de son frère ?

Vincent, soutenu par Camille, la dernière compagne de son frère, va alors retrouver les réflexes du flic qu’il a été dans une vie presque antérieure, pour se lancer à la recherche de la femme et de l’enfant entrevus sur la vidéo. Pas simple, quand on ne dispose d’aucun véritable élément matériel pour mener à bien cette recherche.

Mais, avec abnégation, Vincent va découvrir une piste prometteuse qui va l’emmener dans un établissement scolaire un peu particulier. Une école spécialisée dans la prise en charge de la « surdouance ». Le fils de Raphaël serait-il un surdoué ? Mais avant de pouvoir exploiter ce renseignement, Vincent est victime d’une tentative d’assassinat qui, si elle ne refroidit pas son ardeur à retrouver les meurtriers de son frère, vient ajouter une inconnue, et de taille, à son équation… Vincent en est désormais bien conscient : retrouver la femme et l’enfant de la vidéo ne se fera pas sans danger.

Dans le même temps, à Nice, un élève de classe préparatoire du lycée Masséna est assassiné dans l’enceinte de l’établissement de deux coups de couteaux. Consternation générale, pour les enseignants comme pour les élèves, tant ce lycée, plutôt élitiste, n’a pas la réputation d’être un établissement à problèmes…

La jeune lieutenant de police Justine Néraudeau se retrouve en charge de l’affaire, mais elle piétine, elle a du mal à trouver une piste convaincante pour expliquer cet assassinat et, avec son caractère bien trempé, cela lui déplaît souverainement… Pourtant, si les soupçons se portent d’abord sur un élève à la mauvaise réputation, c’est un autre garçon, Stéphane Laurens, qui retient l’attention de le jeune femme flic. Une simple intuition, mais un peu plus forte à chaque instant, sans qu’elle puisse vraiment l’expliquer.

A partir de ces deux enquêtes, l’une officielle et l’autre non, Valentin Musso tisse une trame particulièrement habile et surprenante, flirtant parfois avec le fantastique, jusqu’à un dénouement qui m’a laissé pantois et meurtri. Pour un premier roman, c’est très fort, vraiment !

Difficile, comme toujours, d’évoquer trop explicitement les thèmes abordés dans le roman, de peur de trop en dévoiler. Mais, avec l’évocation de l’Institut Carlier, cet établissement pour surdoués, évoqué plus haut, j’ai soulevé un coin du voile. Pourtant, il ne s’agit que d’un tout petit coin. Car, « la Ronde des Innocents », un titre sur lequel je vais rester très évasif, désolé, nous emmène à la découverte des capacités les plus étonnantes et les plus difficiles à comprendre du cerveau humain.

Ce thriller, m’a-t-il semblé, très bien documenté et plein d’informations passionnantes, traite avec habileté de sujets qui font plutôt habituellement la une d’émissions de télévision à sensation, de sujets sur le fil du rasoir, entre science et paranormal, entre potentialités difficiles à maîtriser et superstitions extravagantes.

Un roman dense, sous tension, qui tourne autour d’un personnage central, le garçonnet de la vidéo, d’abord sans aspérité apparente et qui devient, au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire et des rebondissements qui se produisent, à Cauterets comme à Nice, particulièrement intrigant. Au point de finir en parfaite adéquation avec la devise latine placée en exergue de ce billet : méfions-nous des apparences…

On pourrait aussi dire « on nous cache tout, on nous dit rien », pour citer Jacques Dutronc, car une autre des thématiques abordées par Musso (oui, oui, pour ceux qui se posent la question, Valentin est bien le frère de Guillaume) dans « la Ronde des Innocents », c’est la raison d’Etat, le secret qui entoure des recherches qui sembleraient farfelues, sorties de leur contexte, mais qui pourraient être, en cas de réussite, des découvertes scientifiques extraordinaires, mais aussi, revers d’une médaille peu reluisant, de terribles armes, à condition de pouvoir les maîtriser.

Derrière les assassins de Raphaël, derrière ceux qui veulent barrer la route à Vincent, derrière les meurtriers du lycéen niçois, on comprend peu à peu que se cachent des puissances énormes, des moyens illimités, placés au service d’un intérêt général, quitte à utiliser, asservir ou même éliminer, si besoin, quelques intérêts particuliers… Des individus qui peuvent aussi bien rendre service et donner un sérieux coup de main à des ambitions qui nous dépassent tous, nous commun des mortels un brin naïf, que freiner ces ambitions, voire les mettre en péril.

A l’arrivée, en utilisant comme ingrédients majeurs de son histoire des sujets pas faciles, casse-gueule, même, si vous me passez l’expression, la maîtrise de phénomènes encore inexpliqués et la raison d’Etat, Valentin Musso signe un roman haletant qui évite toutes les chausse-trappes. Pas de délires ésotériques, mais un domaine qui ne quitte jamais un cadre strictement scientifique, aussi iconoclaste soit-il, pas de théorie du complot ou de paranoïa débridée, mais une plongée dans les pratiques secrètes de nos Etats, qui, pour le coup, nous sembleraient bien inquiétantes si on en avait connaissance.

Pour nourrir son histoire, Musso recourt aussi à des éléments mythologiques et bibliques, pas en grand nombre, ni de façon permanente, mais vous croiserez dans « la Ronde des Innocents » la civilisation Etrusque, le Léviathan et quelques citations philosophiques tout à fait abordables. Là encore, l’auteur réussit à incorporer à son récit ces éléments sans l’alourdir inutilement, sans « étaler sa science », mais bel et bien pour y apporter quelque chose d’utile.

Je le redis, je suis allé, durant cette lecture, de surprise en surprise, jusqu’à un dénouement qui m’a épaté. Oh, je mentirais en disant que je n’ai vraiment rien vu venir, mais je ne pouvais accepter l’impossible alternative qui semblait se présenter à moi. Mon esprit se refusait à envisager de telles hypothèses, alors, j’ai subi cette fin, très réussie, pour moi. Et quand je dis « subi », ce n’est surtout pas un reproche, bien au contraire, c’est un vrai compliment, car Valentin Musso ne fait pas dans le politiquement correct et dans le happy end.

Et puis, mention spéciale à un personnage, certes secondaire dans ce roman, mais qui m’a intrigué et passionné, par son destin hors du commun et par sa vocation très spéciale. Ce personnage s’appelle Jacques Tessier et c’est lui qui va fournir à Vincent les éléments décisifs de son enquête. Il rassemble dans sa vie et son travail, à la fois le rationalisme scientifique, une ouverture d’esprit et une curiosité qui lui a valu quelques moqueries de la part de ses collègues scientifiques, un soif de connaissance qui dépasse tous les cadres et toutes les limites que notre esprit cartésien nous impose si souvent et un désintéressement dans l’évolution de ses recherches qui l’honore : pas de gloire en vue, simplement le bien-être des personnes qu’il étudie.

J’ai aimé ce personnage, que Musso décrit comme ressemblant à Robert Duval dans « le Parrain », sacrée référence, qui n’apparaît pas longtemps dans le livre, mais qui fait partie de ces personnages qui marquent un lecteur. Son apport discret mais décisif en fait un des maillons essentiels de « la Ronde des Innocents ».

Vous l’avez compris, je ne taris pas d’éloge sur ce livre. J’avais déjà beaucoup apprécié « les cendres froides », second roman de Valentin Musso, dans un genre différent, ce qui, là encore, est pour moi un vrai compliment. Mais, « la Ronde des Innocents » est encore meilleur, pour moi, une vraie réussite dans un genre, le thriller, où l’on peut vite louper ses effets, ses rebondissements, son dénouement, etc.

Voilà décidément une famille taillée pour le succès littéraires ! Guillaume est déjà au sommet des ventes, je ne peux que souhaiter une réussite totale à Valentin, en espérant qu’il ne vendra pas son âme pour cela et qu'il poursuivra longtemps dans la voie qu’il s’est choisie. Car nous tenons-là, je le pense sincèrement, une plume des plus prometteuses pour les fans de thrillers.

Et, si je termine en évoquant la famille de Valentin Musso, qu’il me pardonne, promis, c’est la dernière fois, c’est aussi parce que l’enfance, la famille, les fratries sont aussi au cœur de ses deux romans. Je n’en tirerai aucune interprétation frauduleuse, mais force est de constater cet aspect du travail remarquable qu’il nous soumet dans ses deux premiers romans.

Je vais en rester là, même si je crois que je pourrais dire du bien de « la Ronde des Innocents » pendant quelques pages encore. Mais j’espère que mon enthousiasme sera contagieux et que vous apprécierez autant que moi un auteur encore novice mais à suivre avec attention…


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