jeudi 26 juillet 2012

« Le kidnapping le plus ridicule de toute l’histoire. »


Ce n’est pas moi qui le dis, mais la victime elle-même dudit kidnapping… C’est vous dire si le livre dont nous allons parler est sérieux… Pas vraiment une surprise, puisqu’il est signé Carl Hiaasen, un des romanciers américains les plus drôles et délirants du moment. Avec « Presse-people » (le trait d’union du titre français est important), publié en grand format aux éditions des Deux Terres, Hiaasen sort son bazooka pour tirer à boulets rouges sur le monde si superficiel du show-business et des stars éphémères qui apparaissent et disparaissent aussi vite. On rit devant la caricature très efficace et les saillies incessantes de l’auteur, et ça fait du bien !


Couverture Presse-people


Cherry Pye est une star pour adolescents, au talent aussi minimaliste que sa voix mais au compte en banque déjà bien rempli. Mais, revers de la médaille, la demoiselle s’est vite avérée ingérable, plus passionnée par les fêtes interminables, l’abus de drogue et d’alcool et tout ce qui fait planer que par le travail que nécessite la carrière d’artiste…

D’ailleurs, lorsque s’ouvre le roman, Cherry Pye, de son vrai nom Cheryl Gail Bunterman, est (une nouvelle fois !) dans un piteux état après avoir avalé un étrange cocktail, qui devrait, dixit la starlette défoncée, lui permettre de se réincarner un jour en… cacatoès… Embarras gastrique, affirme la mère de la starlette, qui lui passe tous ses excès du moment qu’elle rapporte suffisamment  d’argent pour lui assurer un train de vie plus que confortable… Pourtant, c’est bel et bien une sale cuite, voire un début d’overdose que subit Cherry Pye.

De quoi exciter la convoitise des paparazzis qui font leur beurre de photos de stars dans des états proches de l’Ohio… Alors, pour empêcher ce genre de désagrément, la famille, l’agent, les responsables des relations publiques de Cherry Pye ont tout prévu : ils ont engagé une jeune actrice, Ann DeLusia, au physique proche de celui de Cherry, afin qu’elle lui servent de doublure lorsque la jeune chanteuse n’est pas dans son état normal.

Parmi « la meute des vermines », comprenez les photographes de la presse people prêts à tout pour obtenir LA photo capable de les nourrir pour un bon moment, on trouve Claude Abbott, un gros lard mais excellent photographe, qui a choisi la carrière de paparazzi sans doute plus rémunératrice que celle de photographe de presse généraliste après quelques couacs peu glorieux. « Bang » Abbott, comme on le surnomme, a, de longue date, Cherry Pye dans son collimateur. Il est prêt à tout, y compris soudoyer grassement une armée de contacts disséminés dans tout le pays, afin de tout savoir avant tout le monde sur les frasques des stars. Et, principalement, celles de Cherry Pye.

Abbott, qui a découvert, à ses dépens, le coup de la doublure, est d’autant plus décidé à prendre des photos bien compromettantes de la starlette, au point que son intérêt pour Cherry Pye frôle carrément l’obsession… Mais, à chaque fois, il semble tomber sur Ann DeLusia, l’obligeant à ruser pour vendre des photos d’une « nobody », certes très ressemblante, sous le nom de Cherry Pye.

Alors, dans la tête du paparazzi va germer un plan a priori génial mais qui va vite tourner au grand n’importe quoi : enlever Cherry Pye afin d’en disposer à sa guise comme modèle pour une série de photographie qui, il n’en doute pas un instant, lui assurera gloire et fortune…

Vous l’aurez deviné, une fois de plus, Abbott va se vautrer et se retrouver avec Ann DeLusia dans sa voiture, déclenchant, dans le même temps, toute une série d’évènements à peu près aussi incontrôlables que la starlette elle-même… Car les parents de Cherry, son producteur, amateur de demoiselles pas toujours majeures, ses attachées de presse (fausses) jumelles, que la chirurgie a rendues plus ressemblantes encore que deux gouttes d’eau, craignent par-dessus tout qu’un scandale éclate autour de Cherry Pye, alors que la sortie d’une nouveau disque et une méga-tournée se préparent, ce qui mettrait en péril toute la carrière de la jeune chanteuse.

Aidés, enfin presque, par un garde du corps, joliment surnommé Chimio, qui ferait passer Freddy Kruger pour un prix de beauté et qui possède, au bout du moignon de sa main gauche, un ustensile capable de lui faire concurrencer Edward aux mains d’argent, l’entourage de la starlette va devoir cogiter pour trouver une solution idéale : éviter que des photos ne viennent tout gâcher, éviter que l’histoire de la doublure (que même Cherry Pye ignore) ne s’ébruite, éviter que Ann DeLusia n’ait envie de raconter (contre monnaie sonnante et trébuchante) son aventure, etc.

Mais, les plans sont toujours faits pour être contrariés… Et l’entourage de Cherry Pye, comme Abbott lui-même, ont sous-estimé le contexte entourant ce kidnapping. Et l’opération sauvetage, comme le rapt lui-même, vont rapidement sombrer dans le ridicule total… Entre Chimio qui entend faire cavalier seul et doubler tout le monde et l’intervention d’un étrange énergumène, nommé Skink, qui affirme avoir été, quelques décennies plus tôt, gouverneur de Floride, rien ne va se passer comme prévu…

Au-delà de cette intrigue débridée, c’est évidemment le contexte du roman et le style de Hiaasen qui valent le déplacement… On verrait bien Ben Stiller et sa bande de potes se saisir de ce roman pour l’adapter au cinéma avec leur style potache inimitable. Chaque expression, chaque fait, chaque geste d’un personnage, chaque situation sont tournés en dérision pour notre plus grand plaisir de lecteur.

L’univers du show-biz, les caprices et les abus des stars, les comportements des parents de jeunes gens devenus stars dès l’adolescence, le monde sans pitié des paparazzis et même une bonne partie du mode de vie américain… tout cela est passé à la moulinette Hiaasen qui, même s’il ne fait pas toujours dans la finesse, sait mettre dans le mille à tous les coups.

Voilà un roman qui mérite, plus que de longs développements sur l’intrigue, une petite galerie de portraits (pour un roman où la photographie tient une large place, ça s’impose !).

On commence par la star, of course, j’ai nommé Cherry Pye (quelle cerise ! Et quelle tarte !!). Mignonette sans plus, dénuée de tout talent mais remarquablement produite pour faire comme si, complètement idiote, incapable de comprendre qu’être star demande un minimum de travail, plus concernée par l’agenda des fêtes et des substances pas toujours légales qu’on peut y consommer en quantités déraisonnables, elle est juste… insupportable ! On a, au minimum, envie de lui coller une bonne paire de claques, histoire de lui inculquer quelques bonnes manières. Au maximum, elle donnerait des envies de meurtres au plus placides des hommes, ce que n’est pas Chimio, par exemple…

Mais Cherry Pye bénéficie du laxisme intéressé de ses parents, Janet et Ned. Un couple désuni que seul rassemble encore l’appât du gain et des plaisirs divers et variés que permettent les revenus de leur fifille… Ned est bien falot, convaincu que sa fille est avant tout une gourde sans un gramme de cervelle, mais puisque ça lui permet de financer ses lubies, il laisse aller. Janet, elle, est la première groupie de sa fille et se montre aussi plus que concernée par l’argent que cette carrière éclair lui rapporte. Elle passe tout à sa starlette de fille, défend l’indéfendable, réussit à se persuader que Cheryl n’est ni une gourde, ni une capricieuse et encore moins une alcoolique et une droguée invétérée… C’est beau, l’amour ! Peut-être un peu aveugle… Ou cupide, je ne sais…

Pour prendre la carrière de Cheryl en main, les Bunterman ont choisi un faiseur de stars, le producteur Maury Lykes. Capable de changer le plomb en or, il a su faire en un temps record d’une gamine sans talent comme Cheryl Gail Bunterman, une artiste qui compte, si ce n’est pour la qualité de son « œuvre », mais plutôt par le niveau de ses ventes et sa renommée. L’attention soutenue des paparazzis est d’ailleurs un mal nécessaire pour entretenir une carrière qui risque bien de passer à la vitesse d’un météore… Mais, même ce magicien de « l’entertainment » qu’est Maury Lykes commence à se lasser des frasques de sa starlette… Pour essayer de lui remettre les pieds sur terre et, espère-t-il, l’aider à se remettre au boulot avant sa grande tournée, il a engagé Chimio, une brute peu susceptible de tomber sous le charme de Cherry Pye… Il pourrait s’en mordre les doigts…

Les sœurs Lark, jumelles impossibles à reconnaître, merci le botox et le bistouri, sont chargées de promouvoir la carrière de Cherry Pye. Un jeu d’enfants pour ces deux femmes, spécialisées dans les carrières de stars à problèmes… Leur job : inventer la vie qui va avec la star, afin de faire rêver ses fans. En l’occurrence, elles vont devoir s’atteler au récit, le plus héroïque possible, du kidnapping de Cherry Pye, en omettant de dire que ce n’est pas vraiment elle qui a été enlevée, mais en enjolivant allègrement tout le reste pour faire de la jeune femme un modèle de courage et de séduction… Vivent les blogs et les réseaux sociaux !!

N’oublions pas Chimio, déjà mis en scène par Hiaasen dans un de ses précédents romans. Un balèze de 2,05m qui ne supporte pas qu’on lui demande s’il a joué au basket. Son visage a été ravagé par l’intervention d’un chirurgien esthétique peu scrupuleux (cf « Cousu Main », du même auteur, que viennent de rééditer les éditions des Deux Terres), lui laissant un masque à glacer d’effroi le moins impressionnable d’entre nous. Il a passé pas mal de temps en taule, a gagné sa vie en escroquant des investisseurs dans l’immobilier, carrière mise entre parenthèses pour cause de crise des  « subprimes » et a choisi de se recycler dans un rôle de garde du corps qui le laisse totalement froid, imperméable qu’il est à cet univers impitoyable du show-biz… Il est horripilé par Cherry Pye, d’abord, puis par toute la superficialité et l’hypocrisie de son entourage, au point qu’il finira par jouer sa carte personnelle, afin de bien se remplir les poches, avant de repartir vers l’immobilier…

Ann DeLusia est la doublure de Cherry Pye, rôle qu’elle a d’abord accepté comme une aubaine pour sa carrière d’actrice débutante. Mais, bien vite, elle va se rendre compte que jouer les remplaçantes d’une starlette déjantée n’est pas aussi simple que ça. Et, surtout, que cela suppose de laisser son amour propre au vestiaire et d’accepter de faire des choses qu’elle n’accepterait jamais de faire sous sa véritable identité. L’enlèvement est la goutte qui fait déborder le vase : hors de question de continuer à l’avenir ce rôle de potiche. D’autant que la manière dont la famille de Cherry Pye a géré sa disparition puis sa libération ne lui a pas plu du tout, du tout… Mais, elle se retrouve aussi la cible des ambitions de cette famille sans scrupule, prête à tout pour faire taire une doublure devenue gênante…

Claude « Bang » Abbott est celui par qui le scandale n’est pas arrivé (pour une fois). Nourrissant une relation très ambiguë vis-à-vis de Cherry Pye (est-il amoureux ? En fait-il le bouc émissaire de ses échecs ?), il ne pense plus qu’à elle et à ce que des photos d’elle pourrait lui rapporter (à plus ou moins long terme, le raisonnement étant de se dire que, vu ses addictions, la starlette pourrait y passer rapidement, ouvrant, dans le sillage de l’émotion légitime du public, un marché juteux). Mais Bang est un loser, malgré de réels talents de photographe, et tout ce qu’il entreprend autour de Cherry Pye finit par échouer. Son idée absurde de kidnapping n’échappera pas à la règle, surtout après sa sympathique rencontre avec Chimio, et aboutira à la fin de sa carrière de paparazzi…

Reste Skink… Ann le rencontre par hasard sur une route de Floride où il la sauve d’un accident de voiture. Trouvant la jeune femme sympathique, il décide de devenir son ange gardien, en quelque sorte, lui promettant qu’il interviendra pour l’aider si elle en a besoin. Skink vit dans la mangrove floridienne, dans un campement de fortune, à l’état de SDF, pourrait-on croire, mais un SDF cultivé, propre sur lui, malgré sa dégaine reconnaissable entre mille, juste un tantinet barjo. Skink affirme à qui veut l’entendre qu’il a été gouverneur de Floride quelque temps avant de disparaître sans laisser ni adresse, ni trace, en plein mandat, dégoûté par la manière dont les prometteurs ont défiguré son état. Il s’est érigé depuis en impitoyable justicier, punissant avec sévérité ceux qui nuisent à l‘environnement pour de vulgaires questions de gros sous. Avec Chimio, il est l’autre personnage haut en couleurs de ce roman, et il vaut son pesant de cacahuètes… Mais, si Chimio est le poil à gratter de l’histoire, Skink en est le « Deus ex machina ».

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce roman bidonnant qui ne respecte pas grand-chose et c’est tant mieux. Un excellent moment de détente sous une féroce satire sociale qui n’épargne pas non plus le public, au passage. Car, finalement, qui met au pinacle des ados ingérables et sans talent, les élevant au rang d’idoles alors qu’ils n’ont aucun mérite ? Qui achète cette presse de caniveau qui ne vit que de photos scandaleuses des excès de stars en tous genres ? Soyons plus exigeants, semble nous dire Hiaasen, dans le choix de nos modèles, et arrêtons de rêver devant des personnages de pacotille que nous aurons oubliés d’ici quelques semaines, mois, années…

La cupidité et la superficialité de notre société du spectacle, en autodestruction permanente, sert parfaitement le propos de Carl Hiaasen, dont on se demande même parfois s’il exagère vraiment dans sa caricature, tant les évènements qu’il nous rapporte semblent nous rappeler de véritables et croustillantes anecdotes que nous aurions lues ou entendues ici ou là, dans le métro, chez le coiffeur ou sur internet…

Bref, Hiaasen se moque, nous rions, mais n’est-ce pas d’abord de nous, ses lecteurs, et les autres, que se moque Hiaasen dans « Presse-people » ?


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