mardi 10 juillet 2012

Larmes fatales.


Décidément, le genre thriller d’aventures est en vogue en France, avec des auteurs talentueux qui réussissent à concurrencer désormais les grandes signatures anglo-saxonnes. En voici encore un exemple avec Jérôme Delafosse, grand reporter de son état (comme un certain Jean-Christophe Grangé, par exemple). Avec « les larmes d’Aral » (en grand format chez Robert Laffont), son deuxième roman, il confirme qu’il va falloir, à l’avenir, compter également avec lui. Un grand merci à Livraddict et à Robert Laffont pour ce partenariat et cette lecture que j’ai dévorée.


Couverture Les larmes d'Aral


Une soirée d’octobre 1994 en Irlande. Une soirée a priori sans histoire pour Sinead McKeown. La jeune femme, grand reporter, habituée des théâtres de guerre, doit juste faire avec les nausées inhérentes à sa grossesse. Dans son bureau, son mari, Gari Weiss, lui aussi grand reporter, à la réputation sulfureuse, travaille.

Mais, soudain, tout bascule. Du jardin, Sinead est témoin de l’explosion de sa maison. Elle est blessée par le souffle, perd le bébé qu’elle attendait et surtout, voit son époux, l’homme de sa vie, celui qui avait su donner un sens à une existence que l’on devine difficile jusque-là, partir en fumée. Le choc est très rude, au point qu’elle envisage de mettre fin à ses jours, seule solution envisageable pour une jeune femme qui pense avoir déjà souffert plus qu’on ne le devrait.

Pourtant, au moment de passer à l’acte, dans les ruines de sa maison dévastée, un doute l’étreint. Doute grâce auquel Sinead va découvrir un étrange coffret, portant une inscription en cyrillique et contenant une fiole avec dedans, ce qui ressemble fort… à des paupières humaines. Pour une femme qui pensait que son époux n’avait jamais eu de secret pour elle, voilà qui a de quoi intriguer…

Et voilà une bonne raison pour Sinead de retrouver ses réflexes de journaliste et de mener l’enquête pour comprendre d’où viennent ces étranges paupières,  qui semblent avoir été tatouées, et si elles ont un rapport avec l’explosion qui a tué Gari Weiss.

Mais, pour mener à bien cette enquête, Sinead va devoir fuir l’Irlande, car la voilà principale suspecte dans la mort de son mari : la police a trouvé des liens entre la jeune femme et l’IRA et, quand on dit explosion + IRA dans une même phrase, en Irlande, on ne réfléchit pas beaucoup plus…

Dans le même temps, Paris est le théâtre de curieux évènements. Un homme presque nu échappe à une patrouille de la BAC et se jette dans la Seine après avoir agressé un policier. Lorsque son corps est retrouvé, coincé entre une péniche et un quai, l’hypothèse la plus probable semble être celle d’un SDF rendu agressif par la prise de produits stupéfiants. Mais, dès le lendemain, cette hypothèse va vite être oublié quand tous ceux qui ont approché le corps du SDF sont pris de violents malaises et se retrouvent dans un état grave…

La criminelle est alors saisie et l’une des étoiles montantes de la police parisienne, Raphaël Zeck, reprend l’affaire. Une affaire qui va le mener dans le bois de Vincennes où un deuxième corps est découvert dans ce qui ressemble à un campement de SDF. Lui aussi, comme son compagnon d’infortune, a subi de terribles blessures apparemment dues à une exposition prolongée à une substance radioactive…

De quoi faire redouter à Zeck et à son fidèle adjoint Drago, surnommé le Serbe, une attaque terroriste imminente, alors que l’ex-empire soviétique se décompose doucement, ouvrant un marché inépuisable de substances dangereuses, et que, pour la première fois, les services de police à travers le monde sont avertis de l’existence d’une nébuleuse terroriste islamiste au nom pas encore familier d’Al Qaïda.

Là aussi, une enquête approfondie doit être menée pour comprendre qui sont les deux hommes tués par la substance radioactive, les raisons de leur présence près de Paris, d’où viennent les produits qui les ont mutilés de façon horrible et qui les leur a « fournis ». Une enquête qui va vite voir intervenir la DST. Un service de contre-espionnage emmené par un certain Dumas, qui semble plus vouloir mettre des bâtons dans les roues de Zeck que lui procurer des renseignements pouvant aider son enquête.

Bref, rien n’est simple pour Sinead, en fuite, sous le coup d’un mandat d’arrêt international et n’ayant pour indice que ces étranges paupières, comme pour Zeck, embarqué dans une guerre de services menés par des barbouzes qui semblent en savoir bien plus qu’ils ne veulent le dire, et sans vraie piste à remonter, si ce n’est celle d’un scientifique au passé tumultueux, mais qui reste introuvable, Pierre Séror.

C’est en essayant de retrouver Séror que Zeck va rencontrer Sinead. Une jeune femme traquée et piégée par ceux qui ont sans doute éliminé son mari. Une jeune femme sauvée in extremis d’une mort atroce. Mais une jeune femme recherchée à laquelle Zeck ne semble pas prêt à accorder une confiance illimitée, même si son histoire et les éléments qu’elle apporte (au compte-gouttes) l’intéressent.

Alors, peu à peu, tout en se cachant à chacun des éléments-clefs de leurs enquêtes respectives, Zeck et Sinead vont mener une enquête commune. Contre vents et marées, alors que la DGSE est également entrée dans la danse, que les barbouzeries se multiplient et créent des écrans de fumée qui entravent l’enquête officielle, au grand dam de Zeck, ils vont découvrir ce qui se cache derrière ces morts et ces obstacles politiques.

Des découvertes qui vont leur faire mettre le cap à l’est, aux confins de l’ex-empire soviétique, plus précisément vers l’Ouzbékistan, république connue pour avoir été, dans le temps, l’une des principales étapes de la route de la Soie, et pour être un des deux pays où se trouve la fameuse mer d’Aral, en voie de disparition.

Et ils vont plonger dans la folie de savants soviétiques ou originaires des pays satellites del’U.R.S.S. qui, des années plus tôt, avaient travaillé sur un projet dépassant l’entendement, baptisé « les larmes d’Aral ».

Leur voyage, ou plutôt leur enquête clandestine, sans justification officielle, en territoire étranger, sans issue de secours possible, avec le danger permanent d’être considérés comme des espions, les emmènera dans des régions hostiles, et pas seulement à cause de la météo, dans des lieux abominables où la cruauté humaine se déchaîne, pour enfin mettre au jour une impensable vérité…

Long résumé, c’est vrai, pour bien planter le décor de ce thriller sans pour autant trop en dire. Mais un résumé qui devrait aussi vous intriguer comme il a su éveiller ma curiosité. J’avais lu, il y a quelques années,  « le cercle de sang », le premier thriller de Jérôme Delafosse qui, je dois le reconnaître, ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Mais, il y avait déjà ce dépaysement et cette complexité qui me plaisent bien lorsqu’ils sont au menu d’un thriller.

Alors, je suis revenu vers cet auteur pour ce deuxième roman, et je ne suis pas déçu du tout d’avoir retenté ma chance. D’abord, parce qu’il met en scène ces perpétuelles guerre entre services de police et de renseignements dont la France semble d’être fait une spécialité. Entre une DST au passé pas toujours clair, dont certains éléments, sous la guerre froide, recoururent à des méthodes parfois mafieuses pour, officiellement, lutter contre l’influence communiste, et une DGSE toujours prompte à mettre son grain de sel dans des affaires intérieures qui , normalement, ne la regardent pas, Zeck se voit coincé entre un marteau et une enclume bien décidés à l’écraser pour éviter que ne reviennent à la surface quelques vilaines magouilles dans lesquelles la politique a choisi délibérément de laisser de côté la morale.

Et puis, en jouant sur des fantasmes courants lors de cette guerre froide, en laissant planer l’idée que, derrière le rideau de fer, des savants fous façon Docteur Folamour travaillaient sur des projets aussi cinglés qu’eux-mêmes, flirtant avec la science-fiction, mais ayant des implications terrifiantes pour le monde entier en cas de réussite, Delafosse réussit à instaurer un climat pesant, inquiétant, et un suspense efficace et soutenu malgré la longueur du livre.

Un thriller réussi qui tient aussi beaucoup à la personnalité de ces deux acteurs principaux : Zeck et Sinead. Chacun a des zones d’ombre, un passé complexe et dont il doit encore supporter les conséquences au moment où on les découvre. Des caractères bien trempés qui les poussent facilement au clash et, finalement, pas grand-chose à perdre ni l’un, ni l’autre, ce qui ne les fera pas une seconde hésiter à partir à l’autre bout du globe, dans cet Ouzbékistan inconnu, malgré les multiples dangers qui les guettent.

Mais Zeck et Sinead ne sont pas les seuls à ne pas nous révéler la totalité de leur personnalité, de leur CV, de leur passé. En fait, la plupart des personnages impliqués dans cette sombre histoire, qu’ils soient victimes, enquêteurs, partie prenante de quelque façon que ce soit, nous cachent des choses, et pas très reluisantes, qui plus est… Voilà qui met aussi du piment à ce thriller dans lequel on ne peut véritablement se fier à personne pour savoir dans quelle direction porter son regard.

Sans oublier l’assassin derrière lequel courent Sinead et Zeck. Ce mystérieux Saïph, comme il est surnommé. Un assassin, comme il se doit, insaisissable, ne dévoilant son vrai visage qu’en toute fin de livre, pour un dénouement assez inattendu, en tout cas, qui m’a surpris. Un assassin que je verrais bien joué par un Kevin Spacey façon « Usual Suspect » ou « Seven ».

La façon dont Delafosse réussit à faire planer sur son roman l’inquiétante et mystérieuse personnalité de son tueur est pour beaucoup dans la qualité de son roman. Ce qu’on découvre de lui petit à petit, son passé, sa folie mais aussi son intelligence, sa détermination, son machiavélisme et son côté invisible et imprévisible, en font tout au long de l’histoire, une espèce de personnage fantomatique et omniscient qui fait craindre le pire pour Sinead et Zeck.

Un bémol ? Allez, oui, un bémol, léger, toutefois. J’ai parlé de l’aspect dépaysant du travail de Delafosse, qui, pour son métier, nous fait découvrir les quatre coins du monde, dans l’émission de Canal+ « les nouveaux explorateurs ». Il existe bien sûr dans ce livre, la partie initiale en Irlande et à Londres et la partie finale en Ouzbékistant en attestent.

Mais, je suis sorti un peu frustré tout de même, car je m’attendais à ce que la partie ouzbek du livre soit plus longue. Or, la majeure partie du livre se déroule en France, sans que cela nuise à l’intrigue, mais je me voyais crapahuter plus longuement aux côtés des personnages dans des paysages et des régions complexes et mal connues, sur les rives de cette fascinante mer d’Aral.

Mais, je le redis, la partie ouzbek, bien qu’un peu courte à mon goût, nous offre une remarquable description de cette région du monde et des monstruosités qui s’y déroulaient encore en 1994, date à laquelle se déroule le roman, monstruosités dont on ne peut jurer qu’elles aient cessé depuis…

Au final, j’ai dévoré ces « larmes d’Aral », avec, à chaque page, l’envie de comprendre jusqu’où Jérôme Delafosse voulait nous emmener, tant sur le plan géographique que romanesque. L’intrigue, tant par son côté politique fiction que scientifique, m’a passionné. L’alchimie du duo Sinead/Zeck, certes de façon assez classique, prend bien après des débuts compliqués. Et la fin abrupte, violente, inattendue, ne m’a pas laissé sur ma faim.

Les amateurs de thrillers complexes et violents devraient trouver leur compte dans cette lecture qui installe vraiment Jérôme Delafosse parmi les auteurs à surveiller à l’avenir.


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