jeudi 17 avril 2014

"La préservation des oeuvres d'art apparaîtra comme une marque de respect envers les croyances et les coutumes locales en prouvant que l'art n'appartient pas qu'à un seul peuple mais à l'ensemble de l'humanité" (George Stout).

Pardon pour la longueur de ce titre, mais cette phrase me semblait le mieux illustrer le livre dont nous allons parler aujourd'hui. Et si vous ne connaissez pas George Stein, ne vous inquiétez pas, nous allons parler de lui, il est l'un des personnages les plus importants de cette histoire. Un livre qui sort chez Folio à l'occasion de la sortie d'un film hollywoodien à succès, "Monuments Men", réalisé par George Clooney. Ce film s'inspire (très librement, je pense, puisque les noms des personnages diffèrent) d'un livre qui n'est pas un roman, mais une formidable enquête historique retraçant des épisodes méconnus ou oubliés de la IIème Guerre Mondiale. Signé par Robert M. Edsel (avec l'aide de Bret Witter), "Monuments Men : à la recherche du plus grand trésor nazi" pose aussi de fascinantes questions sur la place de l'art et de la culture dans la guerre...





La mission de ceux qu'on appellera bientôt les Monuments Men s'est établie en plusieurs étapes. D'abord, il a fallu, du côté allié, prendre conscience de quelque chose : l'art et la culture tiennent une place non négligeable dans l'immense conflit qu'est la IIème Guerre Mondiale. Car, pour les Nazis, c'était une évidence.

D'emblée, Hitler a été clair : la conquête de l'Europe s'accompagnera d'un pillage en règle des pays mis sous son joug. Le patrimoine, en particulier sous son aspect artistique, doit être mis au service du Reich pour servir ses ambitions. Tableaux et sculptures doivent revenir à l'Allemagne afin d'asseoir la glorieuse image du Führer.

Hitler ambitionne en effet de constituer à Linz, en Autriche, ville où il a grandi, un musée à sa gloire rassemblant les plus grandes oeuvres classiques (l'art contemporain, considéré comme dégénéré, devant être détruit)... Alors, entre oeuvres confisquées dans les lieux publics et autres tout bonnement spoliées aux riches collectionneurs, le plus souvent juifs, un gigantesque trafic commence.

D'autant que Hitler n'est pas le seul amateur d'art à la tête du Reich : Göring est un collectionneur quasi compulsif, capable d'entasser pour le plaisir de posséder, et Rosenberg, à qui échoit la mission de rassembler les oeuvres pour Hitler n'est pas en reste, récupérant quelques rogatons... Là-dessus, fleurissent d'autres trafics menés par quelques personnages malhonnêtes et voilà comment bien des musées européens vont se retrouver vider de leurs plus belles pièces, en tout cas, celles qui n'ont pas pu être mises à l'abri avant le début du conflit...

Mais, si cet aspect-là sera au coeur du livre de Robert M. Edsel, ce n'est pourtant pas ça qui va mener à la création de la MFAA, la section des Monuments, des Beaux-Arts et des Archives (le sigle est en anglais). C'est sur le terrain, et à travers le patrimoine architectural, que les Alliés vont comprendre quels intérêts il y a à faire attention à ce sujet...

D'abord lors de la campagne d'Afrique, sur le site de Leptis Magna, puis, et surtout, lors de la campagne d'Italie avec l'effroyable bataille de Monte Cassino. Les deux fois, les Alliés vont subir la propagande italo-allemande pour la façon dont ils ont traité le patrimoine de pays souverains qu'ils ont envahis... Pas franchement de quoi rendre populaire les soldats américains et britanniques auprès des populations locales...

Alors, avec l'assentiment d'Eisenhower, et en vue d'un prochain débarquement en Europe du nord, va être constituée cette section que tout le monde va finir par résumer au surnom de Monuments Men. Au départ, 9 membres, tous officiers, américains, britanniques, canadiens... 9 hommes chargés de protéger de leur mieux les monuments des villes où, forcément, les combats feront rage...

Parmi eux, George Stout. Avant la guerre, il était l'un des pionniers d'une vision scientifique de la conservation des oeuvres d'art. Il a aussi été le premier à soupçonner les Nazis de vouloir s'approprier le fleuron de l'art occidental... C'est donc lui qui va impulser le mouvement qui permettra, avec les retours de Libye et d'Italie, d'envoyer des Monuments Men en Normandie.

Intégrés aux armées alliées qui vont reconquérir l'Europe, d'abord loin derrière puis bientôt en première ligne, leurs effectifs vont s'étoffer sans toutefois jamais atteindre un effectif suffisant par rapport à la tâche à remplir. Et leur mission va aussi changer : entre Saint-Lô et la Thuringe, elle évoluera considérablement...

On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, dit l'adage. On ne fait pas la guerre sans faire de dégâts, pourrait-on dire aussi. Quelle place l'art, le patrimoine, l'architecture doivent-ils avoir dans une guerre sans merci, qui tourne parfois à la guérilla, dans laquelle les bombardements aériens sont une stratégie privilégiée ?

Mais surtout, doit-on sacrifier des vies humaines pour sauvegarder des pierres et des peintures ? C'est là que des questions philosophiques se posent. L'art est-il un des fondements d'une civilisation, d'une Nation ? L'exemple de Monte Cassino, rasé volontairement mais provoquant un double fiasco, humain et populaire, a évidemment pesé lourd.

Cependant, l'art ne peut passer en priorité. Si Paris échappera à ces questions, d'autres villes, en Normandie, lors de la bataille de la bataille des Ardennes ou en Allemagne n'auront pas cette chance. C'est au milieu de ruines fumantes, parfois dans des zones où les combats se poursuivent, tout en essayant de gagner la confiance de populations locales circonspectes que les Monuments Men vont devoir travailler.

Bien sûr, et le sous-titre du livre l'indique, ce qui va faire la réputation des Monuments Men, c'est la course-poursuite qui sera lancée afin de retrouver à temps les oeuvres prises lors des occupations de pays européens et transportées en Allemagne. Une course contre la montre qui va prendre plusieurs aspects.

En effet, les Alliés redoutent que Hitler, qui préfère manifestement voir l'Allemagne réduite en cendres toute entière plutôt que de capituler, n'ordonne la destruction de ces trésors. Une crainte justifiée, les 18 et 19 mars 1945, Hitler promulguant en effet un décret qu'on va qualifier de néronien, ordonnant la destruction immédiate de toutes les infrastructures de communication ou industrielles (ponts et usines, en priorité). Mais, les oeuvres d'art sont-elles concernées ?

Les derniers jours d'Hitler vont plonger le Reich en train de s'effondrer dans un chaos total où les ordres se contredisent, où les plus fanatiques, comme un certain Eigruber, vont vouloir, coûte que coûte, appliquer la loi du plus fou, laissant croire que les oeuvres, rassemblées et cachées, sont en danger imminent...

Mais, l'autre élément qui va inciter les Monuments Men à accélérer le mouvement, c'est Yalta. Lors de cette conférence, les Alliés vont se partager l'Allemagne en zones d'administration. Or, la Thuringe, où se trouvent une grande partie des sites où sont entreposées les oeuvres, appartient à la zone russe. Et Staline n'a pas fait mystère de son intention de ramener en URSS tout ce qui lui tombera sous la main, en réparation des dégâts occasionnées par la conquête nazie avortée...

C'est aussi la partie la plus fascinante du livre d'Edsel. Les lieux extraordinaires que vont découvrir les Monuments Men, mais aussi le travail incroyable que cela va demander pour inventorier et rassembler les oeuvres retrouvées, donnent une dimension particulière à leur mission. Tout comme la prise de conscience du terrible drame humain que tout cela recèle (des prisonniers ont souvent participé au transport des oeuvres avant de rejoindre les camps de la mort)...

De châteaux fabuleux (dont celui de Neuschwanstein, connu pour avoir inspiré Walt Disney qui en a fait son château de la Belle au Bois Dormant) en mines de sel difficiles d'accès, les Monuments Men, et le lecteur, ne sont pas au bout de leurs surprises, mais ces conditions délicates, aussi bien en termes de délais que d'infrastructures et de conditions de travail, vont participer pleinement à la renommée, éphémère, il est vrai, de ces hommes au dévouement incroyable.

Je ne vais pas faire la liste de ces hommes, les principaux (Stout, déjà cité, Posey, Rorimer, Hancock, Balfour ou Kirstein) sont présentés en début de livres et le récit de leur existence après la guerre le clôture. Toutefois, et n'y voyez rien de cocardier, il faut évoquer aussi deux Français dont le rôle dans l'histoire de Monuments Men est important.

Sur Jacques Jaujard, directeur des musées nationaux à l'arrivée des Nazis, je vais en dire peu, si ce n'est qu'on lui doit la mise à l'abri de nombreuses oeuvres loin de Paris et un travail important sous l'Occupation. L'autre est une femme, l'une des rares présentes dans le livre, la seule à vraiment influencer le travail de la MFAA, au point d'en devenir elle-même membre à la fin de la guerre.

Elle s'appelle Rose Valland, elle a un parcours atypique et un caractère... particulier. Une femme qui n'était pas issue du sérail des milieux muséaux mais qui a su y faire son trou. Puis, pendant la guerre, alors qu'elle veille aux destinées du musée du jeu de paume, elle va réussir à se fondre dans le décor au point d'espionner les Nazis sans qu'il ne remarque rien.

Rose Valland, qui n'est pas la personne la plus expansive au monde, va accumuler une mine d'informations qui seront fort utiles aux Monuments Men. Restera à Rorimer, le Monuments Man attaché à la ville de Paris, à obtenir ces renseignements d'elle. Et il lui faudra des trésors de patience et de tact pour obtenir sa confiance... La relation entre Rorimer et Valland, qui révèle ses informations au compte-gouttes, est un des aspects remarquables du livre...

Si la personnalité de Rose Valland, aussi incroyablement courageuse que méfiante, intrigue, sa position à la libération peut l'expliquer : comme bon nombre de fonctionnaires français, les personnels des musées seront accusés de collaboration... Heureusement, Rose réussira à faire valoir ses actes d'espionnage et échappera aux représailles de la population en colère, avant de devenir une Monuments Woman et d'être reconnue comme une héroïne de guerre.

Je vais vous laisser lire l'ensemble du livre, découvrir ce qui est un vrai récit d'aventures, des aventures dangereuses, où la mort rôde à chaque instant. Ces hommes se sont dévoués à une tâche qu'ils ont menée à bien sans, pour certains, jamais se rencontrer ! C'est là que "Monuments Men" se démarque de "Band of Brothers", par exemple, dont on pourrait le rapprocher.

Chacun a son domaine, son terrain de chasse, les lieux où il agit à un moment donné, les bâtiments ou les oeuvres qu'il veut protéger ou qu'il recherche. Voilà pourquoi il est sans doute difficile de faire un roman de cette histoire. Le récit historique, fort bien documenté, proposant, comme pour les événements touchant à la mine d'Altaussee, les différentes versions connues, est idéal pour nous donner le point de vue presque à chaud des acteurs du récit.

Edsel cite abondamment la correspondance des Monuments Men, mais aussi les textes nazis concernant les questions artistiques, en particulier dans la première partie du livre. On est au coeur des événements, avec eux, on oublie l'intermédiaire qu'est Edsel et les années qui ont passé pour suivre avec excitation et inquiétude les missions des Monuments Men.

J'ai parlé de la question de la place de la culture dans le conflit, tout le texte contribue à y apporter des réponses. Bien sûr, sur un plan absolu, c'est secondaire. Lorsque, au milieu des oeuvres d'art et des lingots, les Monuments Men découvrent des sacs remplis d'alliances et de bagues, mais aussi de dents en or, dont la provenance ne fait aucun doute, tout ce patrimoine paraît dérisoire...

Pourtant, il serait idiot de négliger ces oeuvres (toutes n'ont pas été retrouvées, certaines ont sans doute été détruites, d'autres sont encore cachés ou ont été volées) qui représentent quelque chose d'indispensable à notre civilisation : son Histoire, ses racines, l'expression d'une culture qui cimente nos existences au sein d'une nation, d'un continent, d'un monde, même.

En sauvant des oeuvres séculaires du néant, les Monuments Men ont sans doute remédier efficacement à un autre des crimes contre l'Humanité dont se sont rendus coupables les Nazis, en voulant décider de la "bonne" et de la "mauvaise" culture d'abord, puis en mettant ces oeuvres immortelles au service de leur idéologie délétère, au mépris de leurs origines et de ce qu'elles montraient.

Bien sûr, les Nazis ne sont pas les seuls à avoir volé, pillé, spolier les pays qu'ils ont conquis. Vous me parlerez sans doute de Napoléon, de la Cène de Vinci, des fresques du Parthénon... Et c'est vrai. Nos musées regorgent d'oeuvres ramenées de campagnes militaires, comme le trésor nazi. Mais, cela montre aussi que le XXème siècle a marqué un tournant dans la vision du monde.

Désormais, les Nations sont fortes, enracinées. Le patrimoine devient emblématique, qu'il s'agisse de tableaux exposés dans différents musées européens, y compris allemands (les Monuments Men ont veillé à ce que les oeuvres récupérées ou les objets remarquables, comme ceux liés à Charlemagne et volés à Aix-la-Chapelle retrouvent leurs sites d'origine), des vitraux de la cathédrale de Strasbourg ou des bâtiments qui ont réussi à rester debout malgré la violence des combats.

Au fil de ma lecture, je me suis demandé ce qu'il restait des Monuments Men... La réponse est : pas grand-chose. Ils n'ont agi que lors de ce conflit, plus jamais par la suite. Je pensais au pillage des musées de Bagdad, en 2003. Edsel aussi, mais cet événement lui a surtout permis de constater que la MFAA et ses hommes étaient tombés dans l'oubli...

Pourtant, ils auraient été bien utiles dans les deux conflits irakiens, berceau d'une humanité qui est la nôtre aussi... Comme on aurait souhaité en voir en Afghanistan lorsque les Talibans ont fait sauter à la dynamite les Bouddahs géants de Bamyan... Qu'ont fait les Nazis en Allemagne pour effacer la présence des Juifs dans le pays ? Détruit systématiquement les synagogues et tout autre symbole culturel de cette communauté...

Alors, il est évident que la culture n'est pas LA priorité dans une guerre, mais je crois, et ce livre passionnant nous le rappelle, qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'en s'attaquant à une culture, en cherchant à la détruire, on risque de l'effacer et, avec elle, une des bases d'une civilisation. Détruire le patrimoine, c'est aussi un élément à retenir lorsqu'on parle de génocide. D'ailleurs, le tribunal de Nuremberg ne l'oubliera pas... Et la leçon devrait ne plus être oubliée...

Voilà une fin de billet bien sérieuse, mais je crois que c'est important. Alors, pour terminer sur une note peut-être pas plus légère, mais faisant honneur au travail de terrain des Monuments Men, voici les photos des 3 oeuvres dont il est le plus souvent question dans le livre de Robert M. Edsel, trois oeuvres qui ont particulièrement focalisé leur attention :

- La madone de Bruges, sculptée par Michel-Ange :




- L'Agneau Mystique, fleuron de l'art flamand, connu aussi sous le nom de retable de Gand :




- L'Astronome, de Johannes Vermeer :



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