dimanche 13 avril 2014

"Toute révolution est commencée par des idéalistes, poursuivie par des démolisseurs et achevée par un tyran" (Louis Latzarus).

Je ne sais pas si j'aurais pu trouver une meilleure phrase pour illustrer notre roman du jour... Ca colle parfaitement et cela plante le décor de manière claire et précise. Notre roman du soir est une saga historique passionnante, une plongée dans l'Histoire du XXème siècle au travers du regard d'un homme qui rêvait d'un autre monde. Il aurait pu chanter, comme Lennon dans Imagine, "you may say I'm a dreamer, but I'm not the only one..." Sans doute n'était-il pas le seul, mais quand le rêve a voulu devenir réalité, rien ne s'est passé vraiment comme prévu. "Requiem pour une révolution", de Robert Littell (rééditions chez BakerStreet d'un roman de 1988 que Julliard avait publié l'année suivante sous le titre "les larmes des choses") plonge le lecteur dans l'engagement pour la révolution bolchevik d'un homme qui va sentir ensuite son idéal trahi. Et pas seulement son idéal...





Alexander Til est né en Russie dans une famille juive à la fin du XIXème siècle mais il a émigré en Amérique à l'adolescence, fuyant les pogroms, avec son père et son frère. En 1911, quand ceux-ci meurent dans l'incendie de l'atelier textile dans lequel ils travaillaient dans des conditions terribles, il se souvient que son grand-père avait participé à un complot pour tuer le tsar et décide de devenir révolutionnaire.

Car l'Amérique capitaliste, qui grandit, ne vaut guère mieux à ses yeux que la grande Russie des Romanov. Les injustices y sont criantes, la liberté, relative... Pas la société dans laquelle Alexander, que tout le monde appelle par son diminutif, Zander, rêve de vivre. Mais, ce n'est pas la société américaine, peu encline aux idées révolutionnaires, que Zander va essayer de changer.

Non, il va revenir aux origines, dans sa Russie natale, quittée depuis des années mais qui bouillonne... En 1917, il fait, à New York, la rencontre décisive : Léon Trotsky. Grâce à celui-ci, il va faire le voyage jusqu'en Russie, accompagné de son ami, Atticus Tuohy, un costaud au sang irlando-russe. Ils n'ont qu'une idée en tête : instaurer un nouveau régime à Saint-Petersbourg, pour rendre la Russie plus juste, plus libre.

Il faut dire qu'au moment de leur arrivée, la Russie est encore en plein flou. Nicolas II a abdiqué et l'on se dispute le pouvoir vacant entre aristocrates russes, ceux qu'on va appeler les Blancs, et les Bolcheviks, dont le leader, Lénine, est revenu d'exil. Le tout, alors que la Russie est toujours engagée dans le premier conflit mondial, dans un combat terrible avec l'Allemagne...

Kerenski dirige tant bien que mal le pays, mais, bientôt, sous la poussée des Bolcheviks, la situation se tend, devient insurrectionnel et la révolution proprement dite éclate ce qu'on va appeler la Révolution d'Octobre. Je ne vais pas faire un cours d'histoire, ce n'est pas le sujet, mais il faut évidemment rendre le contexte de l'arrivée de Zander et Atticus en Russie.

A Petrograd, nouveau nom de la ville de Saint-Petersbourg, ils vont s'installer dans une maison du vieux quartier, baptisée "le Vapeur", en compagnie d'autres personnes partageant leurs idées révolutionnaires, et qui vont tous jouer, à divers degrés, un rôle dans le roman. Il y a là, en particulier, une princesse, une vraie, qui a choisi la Révolution, elle aussi.

Elle s'appelle Lili Ioussoupova, elle est la soeur jumelle de Félix Ioussoupov, l'assassin de Raspoutine, qui lui, a choisi l'autre camp. Ce petit groupe, femmes, hommes, un vieillard et un enfant, ont tous le même rêve : voir la révolution déboucher sur une société nouvelle, meilleure que celle dans laquelle ils ont toujours vécu...

Leur engagement dans cette guerre civile sera total. Zander et Atticus, après avoir été gardes du corps pour les hauts dignitaires bolcheviks que sont Lénine ou Staline, prennent part aux combats. Lili, elle aussi, donne de sa personne, alors que la révolution naissante est menacée par les offensives des armées blanches...

Mais, déjà, dans le regard de Zander, la révolution a pâli. Ce à quoi il assiste, la manière dont cette révolution est menée s'écartent du rêve qu'il nourrit depuis des années. La violence, pour lui, si elle peut être nécessaire, n'est en rien un but en soi, ni une obligation. Or, il la voit partout, souvent gratuite, y compris dans son propre camp.

Zander n'est pas devenu révolutionnaire pour tuer son prochain ou assouvir une quelconque vengeance. Bien sûr, il sait bien que la révolution n'est pas un dîner de gala, pour reprendre la fameuse formule. Pour construire une société idéale, il faut abattre l'ancienne et cela peut occasionner de la violence. Mais certainement pas disproportionnée, comme il le voit autour de lui... Et ça ne va pas aller en s'améliorant...

"Requiem pour une révolution" s'étend des années 10 aux années 50, dans un récit qui s'attache à des périodes cruciales de cette époque, le début des années 20, le milieu des années 30 et les années 50. On suit alors l'évolution de Zander et de ses amis et, à travers leur regard, mais aussi ce qui leur arrive, de l'Union Soviétique, bientôt aux mains de l'ambitieux Staline.

Les amis du Vapeur, qui tous rêvaient cette révolution, vont connaître des fortunes diverses dans ce monde nouveau. Très tôt, la rupture s'est opérée entre les idéalistes, comme Zander, et les partisans d'une application à la lettre des idées marxistes et léninistes, comme Atticus. Séparés par les événements, les deux hommes vont voir leur amitié éprouvé d'une toute autre façon, plus essentielle, plus viscérale...

Le titre original du roman, c'est "The Revolutionnist", le Révolutionnaire. On comprend bien que c'est Zander. Un homme qui voit la Révolution comme un moyen de rendre le monde meilleur, pas de troquer une tyrannie pour une autre. S'il avait su ce que deviendrait la Russie une fois la Révolution bolchevik achevée, peut-être n'aurait-il même pas participé, pas risqué sa vie pour elle, comme il l'a fait...

A ce propos, Zander et Atticus ont une conversation dans la première partie du roman, alors qu'ils sont déjà en Russie mais que la Révolution n'en est qu'à ses balbutiements. A la fin de cette discussion, Atticus reproche en plaisantant à Zander d'être prêt à mourir pour la révolution, mais pas à tuer pour elle. Zander, blessé par le remarque, pense, sans le dire tout haut, que Atticus, lui, est prêt à tuer pour la Révolution, mais pas à mourir pour elle...

Une divergence de points de vue qui apparaît et qui ira en s'amplifiant. Les deux amis sont de parfaits archétypes, rien ne les détourne de leur vision première, de leurs aspirations initiales. Leur parcours est linéaire, mais pas parallèle. Si Zander incarne l'idéalisme qui va vite déchanter devant la violence qui caractérise le nouveau régime, Atticus va parfaitement s'en accommoder.

Zander, comme tout idéaliste, va se montrer naïf, ne voyant pas comment la Révolution va manger ses propres enfants. Mais il est comme les chats, il a neuf vies, on dirait. Toutefois, à chaque vie qu'il laisse derrière lui, c'est une part un peu plus importante de ses illusions, de ses rêves qu'il abandonne, ne pouvant que voir son si beau rêve sombrer dans le désastre stalinien...

En cela, le titre français de cette nouvelle édition de Robert Littell est plutôt bon. Car c'est bien la mort qui est au rendez-vous de cette révolution. La mort d'un idéal. La mort de milliers de citoyens, dont beaucoup partageaient pourtant ce même rêve d'une Russie juste, solidaire... En suivant les anonymes et les personnages réels, en particulier Staline, on voit le gouffre qui les sépare. Et comment le rêves est vite passé à l'as pour une frénésie de pouvoir teintée de paranoïa...

Sans oublier, et c'est une dimension forte du roman, l'antisémitisme qui va très tôt se manifester dans le clan bolchevik. Trotski, intellectuel et juif, est méprisé d'emblée par Staline et ceux qui pensent mieux représenter les damnés de la terre que lui. Zander, qui bénéficie pourtant de l'aura de son grand-père, finira par en souffrir terriblement.

Une déception de plus, pour lui, qui ne voyait pas dans ce monde nouveau qu'il appelait de ses voeux, de telles idées sombres. Pourtant elles sont bien là, ancrées profondément... Staline lui-même nourrit une méfiance et une haine pour les juifs au point d'en faire des boucs émissaires... Oui, je sais, les parallèles entre les deux grands totalitarismes du XXème siècle ne sont pas pertinents... Pas une raison pour oublier que des juifs ont été maltraités pour cette raison sous Staline...

J'évoque aussi cette facette du roman parce qu'elle joue un rôle très important dans l'histoire. Rassurez-vous, je ne vous dit rien de trop à ce sujet et j'ai volontairement laissé de côté les personnages et les situations qui pourraient trop en dire. Toutefois, j'ai trouvé très intéressant la manière avec laquelle Littell met en scène une autre forme de rêve qui marquera le XXème siècle avant d'aboutir. A se demander s'il était bon de rêver, au début des années 1900...

Littell ne se pose pas en historien, mais bien en romancier. On sent fortement son point de vue sur cette révolution trahie, évidemment, mais il a choisi aussi, pour des raisons romanesques, de prendre quelques libertés avec les faits historiques. Ainsi, son Lénine souffre de la syphilis, une hypothèse qui n'a jamais été prouvée.

La fin du roman, qui prend de véritables allures de thriller, tant dans le rythme que dans les faits retracés, elle aussi, propose une vision avant tout romanesque et, je dois dire, assez audacieuse. Pour moi, une vraie réussite, la digne conclusion qu'on attend d'une saga historique de ce genre. Et l'on oublie pas que Littell s'est fait connaître par des romans d'espionnage plutôt bien troussés...

Littell connaît bien la Russie, il y a beaucoup travaillé quand il était grand reporter à Newsweek, avant de devenir écrivain à temps complet. Si son regard n'est pas celui d'un historien, s'il a joué avec les faits, fait se croiser des personnages de fiction et des personnages réels, on retrouve tout de même ce souffle épique qui rappelle les grandes sagas historiques de la littérature russe.

Détail amusant, un des personnages de "Requiem pour une révolution", Ronzha, est poète. Il est marié à une femme qui s'appelle Appolinaria. Dans une scène très importante, Ronzha déclame un poème anti-stalinien qui m'a rappelé quelque chose... Appolinaria, elle, va, avant de brûler tous les textes de son époux, les apprendre par coeur.

Ces vers, qui dénoncent violemment la dictature de Staline et cet apprentissage pour mémoire, rappellent en fait le poète Ossip Mandelstam et son épouse Nadedja, auxquels Robert Littell consacrera 20 ans plus tard, tout un roman, "l'hirondelle avant l'orage" (publié, lui aussi, chez BakerStreet et disponible en poche, chez Points). Un roman bouleversant, sur le destin terrible de ce couple, d'après le récit fait à l'auteur par Nadedja, quelques mois avant sa mort en 1980...

Encore une fois, je le redis, on a en mains un roman qui s'inscrit dans un contexte historique, pas un livre d'histoire. Et "Requiem pour une révolution" n'est pas une attaque en règle contre le communisme, au contraire. C'est une réflexion sur l'idéalisme et sa difficulté à s'imposer face à la soif de pouvoir, à l'ambition, mais aussi à la vengeance qu'on peut ruminer longtemps et qui n'en est que plus violente quand elle se déchaîne...

Zander est un formidable personnage qui ne dévie pas d'un iota, encaisse les coups, s'approche toujours très près du découragement, du renoncement, mais sans jamais s'y abîmer. Il est admirable dans son engagement plein d'humanisme, un homme aux idées nobles, nées dans le ressentiment, c'est vrai, mais qui n'ont jamais été perverties. C'est un homme droit et courageux, qui n'agit pas pour lui mais pour le bien commun. En toutes circonstances.

Il est la victime de ceux qui vont briser son rêve en choisissant une autre voie, celle de la terreur puis de la tyrannie pour imposer des idées détournées de leur but premier, récupérées, réarrangées au profit d'un seul homme, seul apte à incarner le pouvoir né de la révolution. Au final, tout cela est très loin de ce qu'imaginait Zander et pourtant, jamais il ne cessera de croire que ce rêve pourra advenir...

Zander aime cette Russie du plus profond de son coeur, de son âme. Il n'y a pourtant pas grandi, il y est pourtant revenu pour s'y battre, il va y vivre pour le pire et jamais, ou presque, pour le meilleur et enfin... Non, je m'arrête là, ce serait trop en dire. Cette énumération pour dire que cet amour inconditionnel sera à sens unique. Parce que la Mère Russie n'en est pas capable, prisonnière d'une clique impitoyable...

Et ce sont bien les dérives de l'idéologie, quelle qu'elle soit, qui sont dénoncées dans ce roman d'une grande densité. Le livre fait 500 pages, mais l'éditeur a choisi des caractères assez fins et un interlignage serré qui font qu'on prend son temps pour suivre cette fresque violente, dure, éprouvante, pleine d'injustices et de rêves brisés...

Et l'on se dit que le rêve de Zander reste à construire... Malgré tout...

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