mercredi 20 décembre 2017

"Les louchébems sont libres ! Les louchébems sont égaux ! Les louchébems ne trahissent pas leurs semblables !"

Eh oui, les revoilà, les joyeux bouchers de la Villette et de toute la ville de Paris, pardon, de Larispem ! Le premier volet des "Mystères de Larispem", de Lucie Pierrat-Pajot avait été une vraie découverte, c'est donc avec plaisir que je suis reparti dans cet univers entre uchronie, steampunk et fantasy, pour la suite des aventures de Carmine, Liberté et Nathanaël. Ce deuxième tome s'intitule "Les Jeux du siècle" et il est disponible en grand format chez Gallimard Jeunesse. On retrouve tous les ingrédients du premier volet, mais dans un bouillonnement de plus en plus furieux, alors que certains secrets sont révélées, que de nouvelles trahisons sont ourdies et que nos personnages se retrouvent un peu plus pris au piège d'un conflit qui les dépasse. Quel rôle vont-ils choisir d'adopter, au coeur de la bataille qui s'annonce entre deux pouvoirs qui ne semblent finalement guère plus sympathiques l'un que l'autre...



Le moment tant attendu par Nathanaël et ses camarades de l'orphelinat est arrivé : c'est le jour de la foire aux orphelins ! Le terme est un peu rude, et pourtant, pour eux, c'est un jour décisif, celui où ils vont enfin quitter l'orphelinat pour s'insérer dans la société. Certes, ils n'ont pas vraiment le choix, sauf celui d'émettre un souhait, mais qu'importe : tout plutôt que de rester là.

Nathanaël est aussi impatient que les autres de partir, surtout depuis les événements de ces derniers mois qui lui ont révélé son curieux et encombrant héritage (ah, oui, mieux vaut avoir lu "Le sang jamais n'oublie", premier volet de cette série). Pourtant, il reste incertain quant à son avenir et, s'il a choisi de s'orienter vers le métier de boucher, c'est par défaut...

A Larispem, Cité-Etat indépendante où les louchébems (les bouchers dans leur argot) forment la caste supérieure de la société, émettre ce choix, c'est donc viser le haut du panier. Mais, Nathanaël n'a pas la vocation. Il est écartelé entre l'envie de quitter l'orphelinat et la crainte de trahir sa particularité physique : une simple coupure, et l'on découvrira le sang particulier qui coule dans ses veines.

De son côté, Carmine s'affirme. La jeune louchébem au caractère bien trempé et au verbe haut est désormais plus qu'une apprentie. La preuve en est que Maître Couteau, son patron, lui a donné carte blanche pour choisir le nouvel apprenti qui rejoindra l'équipe. L'occasion est belle de prendre ses responsabilités, de montrer ses aptitudes, mais aussi sa ténacité.

Car cette foire aux orphelins, ce sont aussi des enchères : l'argent versé pour s'offrir les services d'un orphelin permet ensuite à l'orphelinat de s'occuper des plus jeunes, mais aussi de ceux qui ne trouveront pas preneur. Et, contre toute attente, Nathanaël, né en janvier et donc proposé parmi les premiers candidats, va faire l'objet d'une sacrée bataille.

Carmine en a fait son objectif, mais elle a un concurrent qui ne veut rien lâcher. Finalement, elle va décrocher la timbale à un prix exorbitant qui laisse Nathanaël pantois. Mais, le résultat est là : le jeune homme va rejoindre l'équipe de Maître Couteau au Cochon-Volant et s'initier aux métiers de la boucherie, sous la houlette de Carmine.

Discret, effacé, peu habitué aux tâches épuisantes et répétitives du métier de louchébem, Nathanaël essaye de faire de son mieux, tout en ayant conscience qu'il s'est jeté dans la gueule du loup : si l'on découvre qu'il est un héritier, il est certain qu'on n'aura aucune pitié pour lui. Son sort ne fait aucun doute, d'autant que ce ne sont pas les tueurs qui manquent dans ce domaine...

Pourtant, il n'est pas au bout de ces surprises : nous sommes en 1899 et pour célébrer le changement de siècle qui s'annonce, le triumvirat qui dirige Larispem a décidé d'organiser des jeux qui célébreront la modernité et le savoir faire technologique de la Cité-Etat et la vitalité de la population. Cela se présente comme une espèce de Jeu de l'Oie dont les cases sont les arrondissements.

Ensuite, les équipes, composées de trois personnes, devront affronter des épreuves périlleuses et spectaculaires concoctées par les plus hautes instances de Larispem. Nathanaël en a entendu parler, bien sûr, mais il ne s'attendait pas à y participer. Et pourtant, le voilà dans l'équipe formée par Maître Couteau : dans l'équipe du Cochon-Volant, il sera associé à Carmine et à sa meilleure amie Liberté.

Mais, bientôt, Liberté et Nathanaël vont avoir un tout autre objectif : comprendre ce qu'ils sont, pourquoi ce sang si particulier coule en eux et comment en faire usage. Pour cela, il va leur falloir mettre la main sur le livre de Louis d'Ombreville, par qui tout a commencé. Et, s'ils y parviennent, il leur faudra encore le décypter...

Quant à la comtesse Vérité, elle continue de fomenter le plan qui vise à faire tomber Larispem et son régime politique si particulier, reposant sur l'égalité et la justice (ou du moins, présenté comme tel). Par le biais des Frères de Sang, elle entend continuer à déstabiliser le triumvirat à la tête de Larispem. Elle veut surtout franchir un nouveau palier et lancer des opérations de bien plus grande envergure...

Ce deuxième volet se déroule dans une ambiance assez paradoxale : entre la foire aux orphelins, tant attendue, et les Jeux qui rassembleront tous les habitants de Larispem dans une liesse générale, y a d'la joie ! Et pourtant, les personnages principaux du livre, à commencer par Nathanaël, bientôt suivi par Liberté, vont se retrouver sous une extrême tension.

Une tension qui va progressivement gagner toutes les forces en présence. En effet, que ce soit au sein du triumvirat, où la présidente Michelle Lancien se retrouve dans une position fragilisée, ou parmi les rebelles menés par la comtesse Vérité, des dissensions commencent à apparaître. Des dissensions, mais surtout des ambitions, et pas des plus avouables...

Oui ce deuxième tome, comme souvent la charnière d'une trilogie, commence à révéler certains des secrets qui sous-tendent toute cette histoire. On est encore loin d'avoir toutes les cartes en main, mais ces questions politiques viennent lézarder les beaux idéaux des protagonistes : et si l'intérêt général, si bien mis en avant, n'était qu'un trompe-l'oeil pour cacher des intérêts bien différents ?

Au milieu de tout cela, Nathanaël continue de se débattre, tant bien que mal. Mais l'orphelin n'est plus seul : il peut compter sur Liberté, qui se retrouve dans la même situation que lui. Renégats sans le vouloir et soumis à une menace permanente, ils doivent se méfier de tout le monde et ne peuvent faire confiance qu'à eux pour reprendre leur destin en main.

L'un des enjeux est évidemment là, et se prolongera dans le troisième tome : comment les trois héros de cette histoire vont-ils gérer cette situation ? Nathanaël et Liberté ont un secret qu'ils ne peuvent partager avec Carmine et qui les poussent à prendre d'énormes risques... Pourraient-ils se retrouver dans des camps ennemis ?

En fait, la situation est un peu plus complexe que cela : les Louchébems auront vite fait de les considérer comme des traîtres, des ennemis à abattre ; mais, dans le même temps, Nathanaël peine à faire confiance au camp auquel il est censé appartenir. D'abord, parce qu'il n'a pas sollicité cette situation, ensuite, parce qu'il se sent plus pris au piège que privilégié...

Mais, ce sang n'est pas juste une malédiction. C'est aussi une source de pouvoir si l'on apprend à s'en servir et à le maîtriser. Une arme dont ils pourraient avoir besoin, alors que Larispem prend des airs de nasse. Un nouveau dilemme à affronter pour Nathanaël et Liberté qui, en acceptant leur sort et leur situation, vont franchir un point de non-retour.

C'est finalement une histoire assez classique que nous propose Lucie Pierrat-Pajot, mais son univers, lui, est tout à fait étonnant, toujours aussi riche et passionnant, tellement original et bien construit qu'on est happé par les aventures de plus en plus rocambolesques de Nathanaël, Liberté et Carmine. Ce deuxième tome et haletant et on attend déjà la suite et la fin avec impatience.

On replonge dans ce Paris très particulier, devenu Larispem par la magie de l'argot des bouchers, le louchébem (explications dans le billet sur le premier tome), une Cité-Etat ayant pris son indépendance après la victoire de la Commune en 1871 dans laquelle les bouchers sont donc devenus la classe supérieure.

Un univers steampunk, où l'on croise nombre d'objets du quotidien mêlant le cuivre, les engrenages et la force motrice de la vapeur. Larispem est ainsi une cité moderne à tout point de vue : politique, social, technologique... Larispem se veut un phare, aux antipodes de l'ancien régime qu'elle a supplanté. Mais un idéal peut-il résister à tout ?

Lucie Pierrat-Pajot, à travers cet univers rétro-futuriste, aborde des thématiques très présentes dans notre actualité quotidienne, comme le terrorisme et la corruption. Entre idéal et ambitions, entre exercice du pouvoir et volonté d'imposer sa vision à tous, les forces qui s'affrontent autour de Larispem laissent transparaître leur duplicité.

Comme souvent, les choses sont bien plus compliquées qu'elles ne le paraissent. Plus encore que dans le premier tome, Lucie Pierrat-Pajot brouille la frontière entre le bien et le mal, entre les méchants et les gentils. Même au sein du trio de protagonistes principaux, on pourrait se poser la question, à travers le personnage de Carmine, la plus impliquée idéologiquement.

L'univers de Larispem se développe aussi à travers ces Jeux (clin d'oeil à d'autres annoncés pour bientôt ?) auxquels vont participer Liberté, Carmine et Nathanaël. L'idée du Jeu de l'Oie n'est pas de moi, c'est ainsi que sont présentés ces épreuves, qui varient en fonction des lieux et des arrondissements.

Là encore, la créativité de la romancière tourne à fond et nous propose quelques épreuves particulièrement ardues, propices à quelques références assez amusantes, dont une à H.G. Wells qui, j'espère, donnera envie aux lecteurs, jeunes et moins jeunes, de (re)découvrir le romancier britannique, à commencer par "la Guerre des Mondes".

On retrouve la même lignée du roman-feuilleton et des littératures populaires de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Les illustrations de Donatien Mary rythment toujours le récit et donnent un vrai cachet au livre. La modernité du trait ne fait pas oublier la tradition dans laquelle vient s'inscrire l'ensemble du projet.

Ah, un dernier mot ! Ce deuxième tome est très spectaculaire et mené à un rythme d'enfer, mais si vous êtes sujet au vertige, soyez prudent : on se balade beaucoup en altitude pendant ces aventures, et rarement avec une grande stabilité... Ce n'est pas pour rien que Jules Verne est l'une des figures tutélaires de Larispem.

Bien sûr, il y a la magie, appelons ainsi ce pouvoir particulier conféré par le sang, mais ce n'est qu'un élément parmi d'autres de ce récit mouvementé et parfois violent qui ne nous lâche pas jusqu'aux dernières lignes, avec son cliffhanger, et nous laisse haletant, bien content d'être bien calé sur le plancher des vaches (qui devraient faire gaffe, elles aussi, aux louchébems...).

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