lundi 4 décembre 2017

"Je suis une orpheline pestiférée, une vieille fille dissidente, une folle incompréhensible qui écrit des poèmes à lire en avion".

Dans le genre autoportrait, on a connu plus indulgent, mais il faut dire que la narratrice de notre roman du jour, Cleo, a plutôt bien perçu sa situation. C'est d'ailleurs un des grands thèmes de ce roman : la solitude, avec son corollaire, l'impression d'être une étrangère partout, y compris sur sa terre natale, y compris au milieu de ses compatriotes... Direction Cuba, où le régime castriste, vieillissant, se rigidifie encore, pour "Un dimanche de révolution", de Wendy Guerra (en grand format aux éditions Buchet-Chastel ; traduction de Marianne Millon). Portrait d'une jeune femme perdue, prise dans l'étau d'une dictature qui veut conserver tout contrôle sur ses concitoyens, ce roman, où l'amour et la peur ne cesse de se côtoyer, est aussi une quête. Celle d'origines inattendues et d'une vérité insoupçonnée qui explique bien des choses. Et l'impossibilité de trouver la paix et le bonheur quand on se retrouve coincé dans un "nulle part" qui n'a rien d'onirique...



Cleo peine à remonter la pente un an après la mort de ses parents dans un spectaculaire accident de la route. Elle y a survécu, miraculeusement, et en ressent une très grande culpabilité, mais aussi une grande colère. Pour elle, aucun doute, on a éliminé ses parents, et en particulier son père, qui savaient un certain nombre de choses embarrassantes.

Cleo vit à la Havane et sait que, dans un pays totalitaire comme Cuba, les disgrâces peuvent se produire brusquement et avoir des conséquences fatales... Depuis un an, elle est sous la surveillance attentive du pouvoir qui lui envoie régulièrement des "segurosos", les agents de la sûreté de l'Etat, qui la questionnent, fouillent et fouillent encore sa maison, à la recherche de quoi ? Elle l'ignore...

Entre son deuil, insurmontable, cette pression policière, permanente, et la solitude dans laquelle elle a choisi de s'enfermer (à l'exception de Márgara, qui était déjà au service de ses parents et continue à entretenir une maison quasiment à l'abandon), Cleo sombre dans un dépression que la beauté de l'île de Cuba et des plages de Varadero ne suffisent plus à combattre.

C'est dans l'écriture que Cleo a trouvé un expédient. Après la mort de ses parents, elle a composé un certain nombre de poèmes qu'elle a regroupés dans un recueil intitulé "Avant le suicide", tellement révélateur de l'état d'esprit dans lequel elle se trouve... Un ouvrage qu'elle a envoyé hors de Cuba, puisque, dans son propre pays, elle est quasiment certaine de ne pouvoir être éditée ou lue.

Ce simple geste va avoir des conséquences inattendues : à Barcelone, ces textes vont trouver un bel écho. On lui annonce une publication, un prix, confortablement doté, on lui propose une tournée promotionnelle à travers l'Espagne... Mais rien n'est simple quand on est Cubaine et qu'on a le malheur d'être dans le collimateur.

Le succès à l'étranger est perçu sur l'île comme une forme de dissidence, comme une nouvelle agression envers le pouvoir, peu importe que les poèmes de Cleo n'aient rien de politique. Là encore, elle ne trouve pas sa place dans un milieu culturel cubain sclérosé, figé dans le passé, aussi déprimant que le reste de son existence.

Pourrait-elle quitter Cuba ? Entamer une nouvelle vie ailleurs ? Cela lui semble impossible, elle se sent profondément cubaine, elle appartient à cette île corps et âme, déplorant ce que les hommes en ont fait, écrasant sa beauté, son hospitalité, sa joie de vivre sous une poigne de fer qui refuse encore et toujours de se desserrer.

En outre, lorsqu'elle se rend à l'étranger et qu'elle retrouve des exilés, elle ressent leur méfiance (et ce n'est pas une impression) : on voit en elle une infiltrée dépêchée par le pouvoir pour les espionner. A Cuba comme ailleurs, elle n'est pas ce qu'elle souhaiterait être par-dessus tout : une jeune Cubaine, aimant son pays, sa terre.

Le deuxième événement qui va bouleverser la vie de Cleo, c'est l'arrivée chez elle d'une star hollywoodienne. Le monde entier connaît le visage de Gerónimo, voit ses films, sait qu'il a obtenu plusieurs récompenses prestigieuses, dont un Oscar. Et c'est chez elle qu'il vient frapper à sa porte, alors qu'il travaille sur un projet de film évoquant l'histoire de Cuba.

Cleo pourrait être surprise, mais à Cuba, tout est possible, ou presque. Une fois, c'est Sting qui vient passer une soirée chez elle, alors pourquoi pas Gerónimo ? Pour se déplacer librement à Cuba, mieux vaut être une star internationale qu'une citoyenne sans histoire... Et pourtant, ce que va lui révéler l'acteur va la laisser sans voix...

Le résumé est un peu décousu, pardonnez-moi, mais il n'est pas évident de raconter l'histoire de Cleo. D'abord, parce qu'on plonge tête la première dans son désarroi, dans sa dépression. La jeune femme est complètement perdue, incapable de trouver sa place, à Cuba ou ailleurs, parmi ses compatriotes comme parmi le reste du monde.

C'est l'aspect le plus troublant de cette histoire : ce paradoxe terrible entre l'attachement sincère de Cleo pour l'île de Cuba, où elle est née, où elle a grandi, où elle a aimé vivre, passionnément, jusqu'à ce que tout perde de ses couleurs, s'effrite, se fane, et son impression d'être traitée comme une étrangère...

Cuba n'a plus rien d'une carte postale pour touristes en quête d'une destination ensoleillée, c'est une nasse. Une nasse qui se resserre un peu plus sur elle chaque jour, au rythme des perquisitions, celles qu'on fait en sa présence, et les autres, lorsqu'elle n'est pas là et qu'elle repère à quelques petits signes habilement laissés en évidence pour lui rappeler qu'on la tient à l'oeil.

Ennemie de l'intérieur pour les siens, complice et instrument du pouvoir pour ceux qui attendent la chute du régime castriste (précisons que les cercles que fréquente Cleo ne sont pas des anticommunistes primaires, mais des déçus de la révolution qui se sentent trahis), elle est coincée dans une zone grise, comme rejetée par tous.

Perdue depuis la mort de ses parents, elle ne trouve rien à quoi se raccrocher, si ce n'est cette maison, vaste, imposante, mais qui est aussi la matérialisation de son malheur, et la fidélité de la si discrète Márgara. Elle étouffe dans cette identité cubaine que tout le monde nie, sauf elle, dans cette vie marquée du sceau de l'injustice.

Et là, subitement, un inconnu très connue, une star qui paraît tombée du ciel sur le pas de sa porte vient balayer ses dernières et rarissimes certitudes. En quelques mots, il remet tout en cause, tout ce à quoi Cleo n'a cessé de s'accrocher, et plus encore depuis la mort brutale de ses parents. Soudain, elle n'a plus rien... Ou plutôt si : une raison de vivre.

Difficile de savoir si cette quête sera suffisante, mais découvrir la vérité, avoir la certitude que ce que Gerónimo lui annonce est bien vrai, aura sans doute le mérite de remettre les idées de Cleo dans l'ordre, de lui permettre de regarder sa situation autrement... Mais aussi de saisir pourquoi le régime la soumet à une telle surveillance, aussi assidue que muette...

Oui, il n'y a pas de fin en soi, ces révélations sont sans doute aussi un nouveau poids à porter, l'annonce de nouveaux ennuis. Et de nouvelles perspectives. La rencontre avec Gerónimo est un tournant, une espèce de renaissance. Cleo est quelqu'un d'autre, désormais, et cela la libère, sur tous les plans.

Cette nouvelle vie (on devrait y mettre des guillemets, car c'est avant tout une question de point de vue, d'angle) sera aussi marquée par l'amour. Du début du roman, empreint de désespoir et sans issue apparente (comme nous le rappelle le titre du livre de Cleo), on passe à une seconde partie nettement plus sensuelle, torride et provocante.

L'amour surgit dans cette histoire qui en manquait singulièrement jusque-là. Enfin, Cleo a quelqu'un à qui s'accrocher, quelqu'un qui pourrait la sortir de la nasse. Grâce à lui, elle comprend que c'est en regardant vers le passé qu'elle pourra construire un avenir qui pourrait être plus heureux. Grâce à lui, elle comprend qu'elle pourrait enfin rompre les amarres qui l'entravaient...

Mais Cleo n'a pas perdu toute naïveté, et sa nouvelle réalité pourrait bien ne pas être la libération attendue. Sa rencontre avec Gerónimo n'est pas une carte "Vous êtes libérée de prison", comme au Monopoly. Non, les choses sont toujours plus compliquées et la jeune femme n'est certainement pas au bout de ses peines.

"Un dimanche de révolution" n'est pas un roman autobiographique ou une autofiction, mais Wendy Guerra s'inspire beaucoup d'elle-même, de son propre parcours, celui de citoyenne cubaine et celui d'écrivaine et poétesse, pour composer le personnage de Cleo. Cela explique sans doute aussi la virulence du regard critique qu'elle porte sur Cuba et sur le régime castriste.

Loin de la détente internationale affichée depuis quelques années, maintenant, on découvre au contraire un pouvoir qui se replie encore un peu plus sur lui-même jusqu'à la caricature d'un régime à la "1984". On ressent, dans "Un dimanche de révolution", ce climat de fin de règne, pesant, dangereux, inquiétant.

J'ai évoqué le côté carte postale d'une île qui reste une destination touristique prisée, mais Wendy Guerra met en évidence ce contraste saisissant entre les images sorties des brochures des agences de voyage et le quotidien d'un pays et d'une population usée jusqu'à la corde par tout cela. Ce n'est pas seulement la pression autoritaire ou sécuritaire, mais une érosion.

A travers Cleo et l'attachement passionné de celle-ci pour son île, à travers son constat désabusé et ses observations pleines de colère mais aussi de fatalisme, Wendy Guerra donne sa vision de son pays natal, qui a tant d'atouts, qui pourrait être un paradis sur terre et qui, depuis bien avant l'actuelle dictature, d'ailleurs, voit son peuple supporter des régimes absurdes et destructeurs.

On retrouve aussi chez l'auteure et son personnage cette douloureuse sensation de ne pouvoir être une Cubaine affirmée et fière de l'être, de se sentir une étrangère partout, sur cette île qu'elle aime et ailleurs, suscitant partout la méfiance et le rejet. Ca en devient presque schizophrénique, cette position vis-à-vis de Cuba, que la dimension fictionnelle de son histoire vient encore renforcer.

J'ai été troublé par ce regard sur Cuba, bien loin des visions idéalistes et des imageries révolutionnaires. Pas parce que cela met à mal une quelconque vision personnelle, mais parce que j'ai retrouvé dans ce roman des éléments évoqués par ailleurs, lors de rencontres avec un autre romancier cubain, Yoss.

Des éléments qui tiennent à la difficulté de mener une carrière littéraire à Cuba, entre censure et risques d'emprisonnement. Mais, pas uniquement. C'est surtout la fin d' "Un dimanche de révolution" qui m'a troublé, car j'y ai vu une des craintes, peut-être la plus grande, évoquée par cet auteur de science-fiction lors d'une de ses venues aux Imaginales... Je n'en dis pas plus.

Et puis, dans les aspects qui rapprochent Wendy Guerra de son personnage, il y a la tutelle de Gabo, Gabriel Garcia Marquez. Wendy Guerra a suivi pendant des années les ateliers d'écriture qu'animait le prix Nobel 1982, il n'est donc pas surprenant de le retrouver dans son roman. Comme une espèce de caméo, un hommage sincère et émouvant à un inspirateur.

Wendy Guerra, comme Cleo, a d'abord publié de la poésie, et cette poésie est très présente dans le roman, dans le cours du récit, mais surtout en fin d'ouvrage, avec la possibilité de lire les fameux textes qui ont valu à Cleo d'être découverte à l'étranger et, qui sait, d'envisager une carrière littéraire hors de Cuba (où les livres de Wendy Guerra sont quasiment tous interdits).

Enfin, il y a l'actualité, les événements historiques, le rapprochement avec les Etats-Unis, une détente, pour employer un vocable très "Guerre froide", que viennent hélas démentir les situations décrites par la romancière. Bien sûr, depuis qu'elle a écrit son livre, il y a eu la mort de Fidel et l'avènement de Trump, ce qui change la donne.

Mais, ce que dénonce Wendy Guerra, c'est bien un totalitarisme qui s'est sclérosé au fil des ans, qui n'a pas su se renouveler, qui s'est cantonné à ses lideres maximos, Fidel et Raul, désormais sur le devant de la scène, sans plus se soucier du pays. La Révolution avant tout le reste, et peu importe les conséquences. Et demain, le déluge...

Ce roman, versant contemporain de l'histoire racontée par Frédéric Couderc dans "Le jour se lève et ce n'est pas le tien" (désormais disponible en poche), est porté par un magnifique personnage, celui de Cleo, déchiré, instable, écorchée, tiraillée entre son profond amour pour Cuba et ses racines et cette absence de liberté qui la pousse au désespoir.

Mais ne vous y fiez pas, c'est un personnage d'une très grande force, elle l'irradie, même. Et il en faut pour affronter tant d'obstacles, y compris ceux à venir, ceux qui arriveront après la fin du roman. Je dis souvent dans ces billets que je serais curieux de retrouver les personnages des romans que j'évoque sur le blog dans quelques années pour voir où ils en seront, et c'est encore le cas.

Parce que nous laissons Cleo à la croisée des chemins, avec des choix à faire, avec un avenir qu'il faudra construire, en attendant de voir ce qu'il adviendra de Cuba... Parce que ce qu'elle vivait jusque-là de manière diffuse, incertaine, comme une sensation, prend soudainement une forme nettement plus tangible...

Mais, je ne voudrais pas laisser Cleo sans évoquer un personnage secondaire tout aussi fort, celui de Márgara, peut-être le personnage le plus romanesque de ce roman. La discrète mais indispensable Márgara, qu'on découvre au fil du roman. Il y a chez elle un courage inébranlable qui a de quoi impressionner le lecteur, une détermination sans faille.

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