dimanche 1 avril 2018

"Tu sais ce que c'est, la naissance ? Un bateau qui part à la guerre".

Lors de la dernière rentrée littéraire, un des romans marquants nous a emmené dans les Dolomites, dans des décors magnifiques pour une histoire d'amitié improbable entre deux jeunes garçons, un citadin et un montagnard. "Les Huit montagnes" a d'ailleurs été récompensés par un des grands prix littéraires automnaux, le Médicis étranger. Retrouvailles avec Paolo Cognetti, ce printemps, pour un livre très différent, dans le fond et la forme (même si l'enfance et la famille y tiennent encore une place particulière), "Sofia s'habille toujours en noir", que les éditions Liana Levi viennent de rééditer dans leur collection de poche, Piccolo (traduction de Nathalie Bauer). Paru en 2012, c'est le premier roman de l'auteur, mais un roman très proche d'être un recueil de nouvelles, autour du personnages de Sofia et de sa famille. Le regard d'un écrivain sur une génération née à un moment charnière de l'histoire de son pays natal, au sein d'une famille elle aussi traversée par les courants qui agitaient la société italienne. Une génération qui se cherche et peine à trouver des repères. Une génération qui est aussi celle de l'auteur, né en 1978.



Sofia est née à la fin des années 1970 dans une famille bourgeoise vivant du côté de Milan. L'Italie est engluée dans les Années de plomb et les propres parents de Sofia n'échappent pas aux tensions qui divisent la société italienne : Rossana, sa mère, fréquente les milieux révolutionnaires dans le sillage de sa soeur Marta, tandis que son père, Roberto, entame une carrière prometteuse chez Alfa Romeo.

Dès le jour de sa naissance, la vie de Sofia s'annonce compliquée. C'est une grande prématurée qui a su survivre, alors qu'elle aurait pu s'éteindre à peine apparue. Par la suite, la vie n'a pas été beaucoup plus rose, entre un père dépassé et bien trop souvent absent, et une mère qui s'enfonce dans des périodes de dépression du plus en plus marquées.

Alors, dès l'enfance, Sofia se dit que cette vie s'annonce bien trop dure, alors elle s'évade dans l'imaginaire. D'abord, dans le parc de la résidence où sa famille est venue s'installer, en périphérie de Milan. Avec Oscar, son meilleur amie, elle s'improvise pirate au sein d'un équipage de flibustier et joue aux abordages et à la chasse au trésor...

Plus tard, elle décide de devenir actrice, "une manière passionnante de ne plus être soi-même". Sofia est une jeune fille qui se révolte contre cette famille dans laquelle elle est tombée et où elle se sent à l'étroit, "comme une montgolfière à l'intérieur d'une cage". Elle se sent plus proche de sa tante, qui a pourtant renoncé à ses idéaux de jeunesse, et n'attend que le moment où elle pourra partir. Loin.

De Lagobello, la ville résidentielle où elle grandit, jusqu'à Brooklyn, en passant par Rome, Sofia va se construire tant bien que mal en opposition au modèle familial qu'elle a eu sous les yeux, fragile, mue par sa colère, fière et en marge de toute règle, de toute norme. Une vie bien souvent précaire, mais pleine de rencontres, d'expériences nouvelles et surtout, aussi proche que possible de la liberté.

Insaisissable, déroutante, parfois agaçante, mais profondément émouvante dans sa difficulté à trouver sa place dans un monde qu'elle a détesté dès le premier jour, Sofia avance tant bien que mal, ne laissant personne indifférent, séduisante et charismatique malgré ses airs d'oiseau tombé du nid. Qui peut dire qui est vraiment Sofia ?

J'ai longtemps hésité avant de me lancer dans ce billet : devais-je en parler comme je le fais d'un roman ou le traiter comme un recueil de nouvelles ? Finalement, je suis un peu resté au milieu du gué, à moins que, comme Paolo Cognetti, j'aie choisi une espèce de formule hybride, je ne sais pas trop moi-même...

Toujours est-il que le résumé que vous venez de lire ne se déploiera pas sous vos yeux de manière linéaire, comme un roman classique. Ce livre comporte dix chapitres qui ont pour épicentre Sofia Muratore et sa famille, dix chapitres qui sont donc comme dix nouvelles nous permettant d'éclairer la vie de Sofia sur trois décennies, de sa naissance à l'âge adulte.

"Sofia s'habille toujours en noir" est d'ailleurs le titre d'un de ces chapitres et le côté recueil de nouvelles est amplifié par le fait que, en fin d'ouvrage, Paolo Cognetti dédie chacun de ces chapitres à des personnes qui lui sont chères. J'aime bien l'expression "roman-mosaïque", qui est proposée en quatrième de couverture, il y a de ça.

En fait, plus j'y réfléchis et plus je trouve que ce livre ressemble à ces panneaux de liège sur lesquels on punaise des photos, rassemblant des moments de vie, des événements marquants, des attitudes et des émotions qu'on essaye de capter, de capturer, et qu'on rassemble, comme un patchwork qui est en fait le résumé d'une existence, de celle d'une famille.

Bien sûr, Sofia est le personnage central, que l'on suit donc depuis le jour de sa naissance, bien trop en avance sur le calendrier prévu, jusqu'à son expérience américaine, sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin, en passant par son expérience romaine, entre colocation et études pour devenir actrice, un rêve qui est devenu un objectif.

Autour d'elle, il y a cette famille qui, à l'image de la jeune fille, tient debout tant bien que mal : la mère au 36e dessous, perdue dans son monde, suicidaire ou autodestructrice, parfois les deux en même temps ; le père, immergé dans son travail, son ascension sociale, sa relation adultère qu'il va privilégier à sa famille et qui vont le consumer...

Et puis, la tante, qui a tant rêvé de détruire ce monde pourri pour en construire un autre plus joli et acceptable, qui s'est engagée très jeune dans des mouvements révolutionnaires, a envisagé l'action violente, avant d'accepter la défaite de ces idéaux et de rentrer dans le rang. Sa relation avec sa nièce est très belle, comme une mère de substitution, une amie, une amante... Tout ce qui manque à Sofia semble se trouver chez Marta.

Le contexte dans lequel se déroulent ces histoires est finalement assez discret, en dehors du chapitre consacré à Marta et à sa jeunesse militante. Pour le reste, ce contexte est bien présent, mais par petites touches, un côté presque pointilliste, toutes assez symboliques des évolutions de la société italienne de la fin du XXe siècle.

Ainsi, les Années de plomb, donc, mais aussi ce qui va suivre, avec l'avènement d'un nouveau mode de vie pour la bourgeoisie à laquelle appartiennent les Muratori. En témoigne le départ de Milan intra-muros pour Lagobello, dans ce quartier résidentiel, cette maison individuel, ce quartier où tout le monde semble sorti d'un même moule...

On peut continuer avec le père et sa carrière, qui débute dans les années 1970 et va se construire, au gré des promotions, des postes de plus en plus importants et des responsabilités croissantes, mais au sein d'une entreprise, Alfa Romeo, fleuron de l'industrie automobile italienne, qui va entamer un déclin terrible, jusqu'à être absorbée par la FIAT, société basée à Turin, l'ennemie héréditaire...

A l'image de cette Italie qui se cherche, qui se reconstruit différemment et aborde une ère nouvelle, plus clinquante, plus individualiste, les Muratori ressemblent de moins en moins à une famille, au sens où l'on pourrait l'entendre. Elle semble disloquée, rassemblement d'individualités et non une unité solidement soudée.

A tous les niveaux, on retrouve cette impression, finalement : la famille, le pays dans lequel elle vit, l la construction du livre... Tout est éclaté, tout a perdu de son unicité, de sa solidarité, c'est chacun pour soi, et il n'y a même plus de Dieu pour tous... On revient sur le thème de la guerre qui ouvre le livre, avec cette phrase que j'ai placée en titre du billet, prononcée par l'infirmière qui veille sur Sofia, minuscule et fragile crevette...

La guerre, le mot est fort, c'est certain. Pourtant, ce n'est pas forcément celui-là qu'il faut retenir, mais le mot bateau. Mine de rien, c'est un élément qui va traverser le livre, c'est le cas de le dire. L'histoire débute à Lagobello, le Beau Lac, si je traduit, autour d'une pièce d'eau d'une taille ridicule mais qui se transforme en océan dans l'imaginaire des enfants qui joue autour de lui.

Elle s'achève à Brooklyn, à deux pas du port de New York, avec la Statue de la Liberté en point de mire, tout près d'Ellis Island où tant de ressortissants italiens ont débarqué, lorsqu'on devait montrer patte blanche pour entrer en Amérique... Ce thème de la mer, du bateau, on le croise à plusieurs reprises tout au long du livre, comme une allégorie de la liberté tant recherchée par Sofia.

Larguer les amarres, c'est ce qu'elle recherche sans cesse, ne jamais se lier trop étroitement ni trop longtemps. Avec ses amis, aux côtés d'Oscar, elle découvre l'impression d'appartenir à un groupe, au sein de ces équipages qu'ils inventent, puisant leur inspiration dans un livre sur les grands pirates. Par la suite, elle vogue dans sa vie, souvent contre le courant, frôlant le naufrage à plusieurs reprises, mais finalement, choisissant ses propres caps.

Ce dernier chapitre, le chapitre américain, est très particulier, à plus d'un titre. Parce que la présence de Sofia est évanescente, mais son pouvoir de séduction et la fascination qu'elle exerce sur ceux qui la croisent est incroyable. Et sans doute involontaire. Mais le personnage lui-même a changé, comme si le processus de libération était accompli.

Libre de vivre comme elle l'entend, de ne jamais se poser trop longtemps au même endroit, de se laisser porter par des alizés jusqu'à un autre point de chute... Elle semble être devenue une hallucination pour les autres, un rêve... Qui la rencontre n'est plus très sûr, une fois qu'elle est repartie, de ne pas l'avoir rêvée...

On est loin des grands espaces qui caractérisent "les Huit montagnes", mais les thèmes qui traversent ce roman sont assez proches de ceux de "Sofia s'habille toujours en noir" : la famille, institution fragilisée (sans doute plus celle de Sofia, d'ailleurs), l'adolescence et le mal-être qui l'accompagne, la difficulté à se construire, à trouver les bons repères pour avancer, la soif de liberté...

Il serait dommage de restreindre le personnage de Sofia au titre du livre, car ce livre n'est pas l'histoire d'une jeune gothique ou d'une émule de Daria, cynique et pessimiste. Sofia est plus que cela, c'est un personnage attachant, tellement fragile et capable de grandir et de devenir bien plus forte qu'on ne le croit.

Je crois que sa vraie réussite est de ne pas avoir sombré dans la haine qu'aurait pu susciter ces parents trop imparfaits pour elle. Elle s'est détachée d'eux, tranquillement, sans heure, laissant sa mère à son univers (dans un des chapitres, bouleversant, on la voit détruire tout, comme on fait table rase du passé ; terrible et douloureux) et un père qui s'est calciné au lieu de se consacrer à l'essentiel.

Ce n'est pas le lecteur qui quitte Sofia, mais bien Sofia qui quitte le lecteur en même temps qu'elle laisse derrière elle les autres personnages présents dans le dernier chapitre (provoquant au passage un séisme dans leurs vies). Elle nous échappe et l'on reste un temps à se demander ce qu'elle a pu devenir, si elle a trouvé ce qu'elle cherchait. Désespérément...

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