mercredi 15 août 2012

Cynisme Académie.


Ah, la télé-réalité… J’ai failli mettre des guillemets tellement ce terme semble plus appartenir à la catégorie « oxymores » plutôt qu’à la réalité telle que je la conçois. Bref, ceci n’est pas un débat philosophique sur le GNA (Grand N’importe quoi Audiovisuel) mais un billet sur un roman satirique et, qui plus est, britannique. Et signé par un maître du genre, l’excellentissime Ben Elton… Si ce n’est pas l’assurance de se fendre la poire, ça ! Mais, au-delà de la drôlerie de ce roman, c’est une dénonciation pleine d’esprit des dérives de la télévision actuelle, avec, au-delà de la caricature, une vision sans doute assez juste du sujet, hélas ! Lançons le générique, bienvenue dans « Ze Star » (en grand format chez Belfond), le télé-crochet le plus regardé d’Angleterre et l’une des plus grandes escroqueries du Royaume !


Couverture Ze Star


Calvin Simms a tout pour être heureux : il est le producteur de l’émission qui fait le plus d’audience Outre-Manche, son principal jury, son maître d’œuvre, son jouet, qu’il façonne avec application et professionnalisme (hum…) semaine après semaine, saison après saison… Et en plus, il rentre d’une quinzaine au soleil, pour fêter sa lune de miel avec sa chère Dakota…

Mais, en fait, les ennuis ne font que commencer pour Calvin. A peine arrivée à Londres, Dakota annonce à un Simms médusé son intention… de divorcer au plus vite et, profitant de la législation en vigueur, elle entend bien au passage rafler la moitié de la fortune et des biens du producteur… Une fine mouche, quoi !

Vous l’imaginez, malgré son flegme tout britannique, Calvin a du mal à encaisser l’affront ! Non qu’il soit amoureux de Dakota, il n’aime personne d’autre que lui-même, mais parce qu’il s’est fait avoir comme un bleu, lui, l’homme le plus machiavélique du PAB (le Paysage Audiovisuel Britannique). Alors, reprenant un semblant de sang-froid, Calvin fait une proposition à Dakota. Une espèce de pari, en fait : elle lui donne le nom le plus improbable, celui d’une personnalité la plus incongrue, et il se fait fort non seulement de la faire participer à son télé-crochet vedette, « Ze Star », mais en plus de tout mettre en œuvre pour faire gagner cette personne inattendue. S’il réussit, Dakota repart les mains vides ; s’il n’y parvient pas, Dakota aura l’intégralité de la fortune colossale de Simms rien que pour elle…

Pari relevé aussitôt et, une nouvelle fois, Simms se retrouve bien eu par une épouse qu’il a décidément sous-estimée : car Dakota a choisi quelqu’un qu’on imagine mal participer à un tel show, encore moins chanter en public et en direct à la télé des tubes pop, et qui, pire que tout, dispose d’une cote de popularité risquant de déraciner des pâquerettes… Celui que Dakota veut voir sacré « star de l’année », c’est… le Prince de Galles. Charles Windsor en personne (même si son nom n’est jamais cité explicitement) qui se voit aussitôt rebaptisé SAR (c’est ainsi que le narrateur le nommera tout au long du roman), c’est-à-dire Son Altesse Royale, of course !

Simms en est tout ébouriffé, mais peut-il faire autrement que de relever le défi ? Après tout, il est le seul maître après D… euh, non, le seul maître tout court de « Ze Star », c’est lui qui décide de tout dans ce show, et comme les scrupules ne l’étouffent pas, il se fait fort de court-circuiter quoi qu’il arrive son jury et son public de fans pour faire du plus improbable des candidats le chanteur le plus populaire de Grande-Bretagne…

Ah oui, son jury, parlons-en. Car, même si Simms décide de tout, lors des enregistrements des sélections, comme lors des émissions live, il est épaulé par deux « poids lourds » du show-business, deux incontournables figures de la musique internationale, deux énormes stars, mais pas trop quand même, pour éviter que ces deux collègues ne lui fassent pas trop d’ombre, j’ai nommé Rodney Root et Beryl Blenheim…

Bon, pour Rodney, je me suis un peu emballé concernant la célébrité… Il a été membre d’un duo de pop new wave dans les années 80, c’est lui qui tenait les claviers derrière un chanteur, le succès fut honnête sans plus. Depuis, il est devenu agent de stars, comprenez qu’il attend encore de produire une véritable star interplanétaire et se contente de signer les contrats des gagnants de « Ze Star », qu’il flanque à la porte sans ménagement dès que leur « quart d’heure de gloire » a pris fin et que le public qui les a portés au pinacle un peu plus tôt, les a oubliés… Des trois jurés, il est sans doute le moins populaire, celui aussi qui nourrit le plus gros complexe d’infériorité, ayant la nette impression que Calvin ne le place pas à la même hauteur que Beryl et lui (ce qui est la stricte vérité, quoi qu’en dise Simms).

Beryl Blenheim est la vedette, avec toute sa petite famille, sa chère épouse, Serenity, sorte de poupée gonflable humaine ou d’outre à alcool, c’est selon, un personnage qui m’a fait irrésistiblement penser à la Patsy de la série « Absolutely Fabulous », et ses deux (belles-)filles, les jumelles Priscilla et Lisa Mary (hommage des épouses à Elvis, « parrain » de leur mariage à Vegas) d’une émission… de télé-réalité concurrente de celle de la famille Osborne.

Ah oui, j’allais oublier, suis-je étourdi… 30 ans plus tôt, dans les années 80, la très refaite Beryl Blenheim était une star du hard rock, tendance satanique, et s’appelait Blaster Blenheim. Depuis, cette ex- droguée, ex-alcoolique, ex-boulimique, ex-obsédée sexuelle, est devenue une ex-star du rock et une femme avec tout ce qu’il faut ou il faut (son chirurgien esthétique se chargeant d’assurer que cette affirmation ne puisse être démentie de manière régulière, voire permanente…). Elle est, avec Calvin, la jurée préférée des fans de « Ze Star », la plus gentille des trois, la caution maternelle de l’émission (si, si, sans rire !)…

Enfin, Calvin, le méchant, celui qui balance les pires horreurs aux malheureux candidats, mais qui surtout tient le destin en main de ces 95000 et quelques personnes qui viennent passer le casting de « Ze Star » et qui sont persuadées qu’ils sont LA future star de la pop. Car, Calvin Simms ne laisse rien au hasard pour son show et encore moins au vote des téléspectateurs. Son équipe de « casteurs » triée sur le volet dispose de critères très précis pour « écrémer » la foule qui se presse aux auditions et en retirer une « substantifique moelle » que le producteur lui-même se chargera ensuite de mettre (plus ou moins) en valeur grâce à une impeccable (et totalement falsifiée) mise en scène.

Ainsi, il peut, émission après émission, orienter les choix du public ou, carrément, passer outre, et faire gagner un candidat en particulier, sans se préoccuper de talent ou de réalité (mais quel vilain mot !)…

Ces critères de sélection, ce sont les 4 C : les chanteurs, d’abord, ceux qui ont vraiment un talent, mais aussi ceux que Simms négligent en priorité, car son but n’est pas de sacrer le meilleur chanteur mais bien de manipuler l’opinion ; ensuite, il y a les collants, ceux qui crient sans cesse haut et fort qu’être « Ze Star » est leur rêve le plus fou ; les clinquants, qui se prennent déjà pour une star alors qu’ils ne sont que des « nobodies » ; enfin, les choquants, les personnages les plus improbables, avant tout dignes de figurer dans les bêtisiers de l’émission… Cruel, isn’t it ? Non, juste cynique et simplement l’essence de la télé-réalité !

Voilà donc le décor planté. Il ne reste plus qu’à assister à tout le processus de l’émission, des premières auditions à travers tout le pays, jusqu’à la finale au cours de laquelle il ne doit en rester qu’un (rassurez-vous, Simms ne va pas jusqu’à faire couper la tête des perdants… Tiens, ça serait une bonne idée pour rendre le show encore plus spectaculaire, qu’en pensez-vous ?).

Outre les 3 jurés, qui, à l’écran, se doivent de passer pour les meilleurs amis du monde, alors qu’au mieux, ils se regardent à peine, au pire, ils se détestent cordialement, nous suivront les tribulations des casteurs, dont Emma, jeune femme sensible, fraîche et naïve, qui s’adapte mal au cynisme ambiant de la production, ou Chelsie, qui elle se fond parfaitement dans le moule…

On découvre aussi les différents candidats appelés à rejoindre le grand cirque médiatique, dont la douzaine de finalistes choisis en réunion de travail par Simms et son équipe selon des critères divers et variés, physique, origine sociale, orientation sexuelle, de handicap, tout ce qui peut servir de point de départ à un scénario capable de booster la popularité de l’un ou de couler l’autre, au bon plaisir du patron…

On suit également la vie de famille passablement agitée de Beryl, entre tournage de son show familial, qui lui prend la moitié de l’année, et « Ze Star », qui occupe l’autre, opérations de chirurgie esthétique, cures de désintox de Priscilla, star montante de la famille dont le premier album est un flop retentissant, bitures de Serenity, crises de boulimie de Lisa Mary, disputes, caprices, disputes, caprices, disputes, caprices, etc.

Et, je ne l’oublie pas, celui qui, même s’il n’est pas omniprésent dans le livre, loin de là, tient le rôle clef : SAR, le Prince de Galles. Un Charles plus vrai que nature, malgré la (légère) caricature… Un Prince préoccupé d’écologie, de développement durable, de préservation de la langue anglaise et des bonnes manières (quand on lui demande de se décrire, sur son formulaire de candidature, en quelques mots, il écrit : « fermier bio, bénévole caritatif, héritier du trône. »

Un héritier du trône bien mal en point car ses frasques et celle de sa famille ont lassé une partie de la population qui, shocking !, commence à se demander d’une part, si avoir un monarque a encore un sens de nos jours et si, d’autre part, ce futur roi devrait vraiment… être Charles… On le moque sans cesse, la presse tabloïd va chercher les pires horreurs à raconter à son sujet, il n’a plus une once de crédibilité et possède une réputation de gaffeur, taille champion olympique… Bref pas franchement le profil d’une star de la pop, d’autant que le Prince n’a pas un organe (je parle de sa voix) à la hauteur de son standing et qu’il n’a guère, au long de sa vie, suivi de près l’évolution de la pop music, encore moins des programmes audiovisuels tels que « Ze Star » (dont raffolent pourtant ses deux fistons !).

SAR, en fait, pour une moitié de l’opinion, c’est un vieux ringard totalement has been, tout juste bon à alimenter les blagues de comptoir. Quant à l’autre moitié de la population, essentiellement la jeunesse, le cœur de cible de « Ze Star », elle ne sait même plus qui est le Prince Charles et s’en fout… royalement !

Dans « Ze Star », Charles se fait donc tailler un sacré costard (Prince de Galles, le costard ?... Désolé, pas pu m’empêcher…) et pourtant, en lisant bien ses déclarations lors de ses apparitions successives, il est la caution morale de cette histoire, celui qui dit les choses les plus sensées, même s’il a tendance à les dire pompeusement, celui qui défend une société aux antipodes de ce que représente « Ze Star » et ce système médiatique complètement parti en vrille.

On peut, certes, juger tout cela vieux jeu, dépassé, mais, paradoxalement, avec ces discours décalés et son ton snob à souhait, Elton parvient à lui donner une dimension politique forte, une stature royale assez intéressante dans le contexte actuel et dans l’éventuelle succession à venir…

Mais, le choix de SAR pour jouer le héros malgré lui de l’histoire, est aussi là et avant tout, pour créer un décalage comique que j’ai trouvé très réussi et, pardon de dire ça, assez proche de l’image que donne réellement Charles. Sa prestation lorsqu’il chante lors d’un « prime » une chanson qu’on entonne habituellement lors des chasses à courre et le scandale qui en découle, à sa grande surprise, est à mourir de rire…

Mais, le cœur du roman de Ben Elton, ce sont les coulisses de la fabrication d’un show comme « Ze Star ». La conception des scénarii touchant les malheureux candidats qui ne s’attendent pas du tout à être mangés à ces sauces-là et qui, pour la plupart, découvrent le soir de la diffusion de l’émission le montage totalement partial qui en fait des stars potentielles ou les descend plus bas que terre. On voit les « victimes sacrificielles » de la télé-réalité, ces gentils candidats plein de flamme et d’espoir, mais inconscients de leurs défauts rédhibitoires ou de leur flagrant manque de talent, être choisis avec soin pour être « immolées » impitoyablement par un jury qui se frise les moustaches d’avance de ces moments de gloire télévisuels qui vont les mettre parfaitement en valeur chacun dans leur rôle.

Les détails sur le choix de tel ou tel candidat plutôt qu’un autre, son façonnage, son polissage patient pour en faire un être complètement différent de ce qu’il est vraiment et la mauvaise foi et le cynisme terrifiants avec lequel Simms fait évoluer ses marionnettes, sur lesquels il a droit de « vie et de mort » médiatique, le destin qu’il leur dessine, parfaitement conscients, au contraire des candidats eux-mêmes, des répercussions que cela aura dans leur vie bien réelle (et qui se moque complètement de détruire des vies…).

En refermant le livre, j’ai eu, malgré la bonne humeur qui était la mienne après cette lecture, bien du mal à faire la part des choses entre la caricature que nous propose Ben Elton et la réalité telle que je l’envisage (oui, moi aussi, je peux être de parfaite mauvaise foi, si je veux, non mais !) : sérieusement, j’ai bien peur qu’il y ait beaucoup de vrai dans l’effroyable description qui nous est donnée de cette télé qui n’a de réalité que de nom.

La satire met justement dans le mille à ce niveau en ridiculisant allègrement ce système inique et pourtant terriblement « successful » partout à travers le monde tout en ne tombant pas dans une caricature trop prononcée et trop partiale (enfin, à mon humble avis de non-amateur de ces émissions et tout ce qui les entoure, en particulier l’uniformisation des esprits et l’absence d’esprit critique généralisé du public…).

Car, je ne l’ai pas encore dit, malgré le contrôle total que possède (ou pense posséder) Simms sur son show, cette saison, rendue exceptionnelle par la présence de SAR, de « Ze Star » ne va pas tout à fait s’achever comme prévu… Tout au long des émissions, de petits incidents vont venir émailler le show, parfois indétectables par le public, parfois bien plus visible, jusqu’à l’apothéose d’une finale pleine de révélations…

Et, comme tel est toujours pris qui croyait prendre, les dindons de la farce seront les trois jurys, ounis chacun par où il aura péché…

« Ze Star » s’achève, à la manière de certains génériques de film, avec de courts paragraphes consacrés à chacun des personnages importants du roman, pour savoir ce qu’ils sont devenus après la saison de « Ze Star » dans laquelle ils ont été, à des degrés divers, impliqués. Et c’est peu de dire que la majorité des candidats n’a finalement pas réalisé son rêve de devenir une star, mais ont connu un destin assez pathétique…

Comme les jurés, finalement, ce qui ne garantit pas forcément la morale de l’histoire, mais qui rafraîchit après tant de cynisme…

Quant au lecteur, il aura bien ri, se sentira révolté ou, parfois, sera d’accord avec le jury, c’est selon, en découvrant le traitement réservé à ces apprentis stars. Avec son humour so british et son talent confirmé de satiriste, Ben Elton tire une nouvelle fois à boulets rouges sur la télé-réalité, quelques années après l’excellent « Popcorn », qui se chargeait du cas des émissions du type « Big Brother ».

« Ze Star » m’a rappelé un film, « American Dream », je crois, où le président des Etats-Unis (incarné par Dennis Quaid), en quête lui aussi de popularité, devenait juré, et non candidat, d’un télé-crochet. Le film était féroce, Elton l’est aussi, pour notre plus grand plaisir.

Et, que vous soyez fans de la Star’Ac, de la Nouvelle Star, de X Factor (si, si, il doit bien y en avoir deux ou trois en France…), ou au contraire, que ces émissions qui font croire que l’on devient star en deux temps, trois mouvements, vous sortent par les yeux, « Ze Star » devrait vous amuser, par sa galerie de personnages hauts en couleurs et par la comédie humaine (parfois pathétique, c’est vrai) que ce livre met en scène.

Alors, si vous avez envie de lire « Ze Star », tapez 1, sinon, tapez 2, en envoyant un SMS au 92 666, 0,34 centimes d’euro, plus le coût habituel du SMS (et c’est moi qui ramasse la surtaxe !!)…


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