dimanche 19 août 2012

Les malheurs d’un « modèle » de vertu…


Troisième et dernier volet des enquêtes de Marie-Adélaïde Lenormand, une jeune femme détentrice d’un don de voyance quelque peu embarrassant… On l’a suivi au moment où la Révolution bascule dans la Terreur, puis juste après la chute de Robespierre. Pour « la Sibylle et le Marquis » (en grand format chez Belfond), Nicolas Bouchard nous emmène en 1797, sous le Directoire. Et va faire rencontrer à la Sibylle un personnage devenu culte en notre triste époque, mais qui apparaît là sous un jour bien différent : un certain marquis, pas franchement divin et à qui il va arriver quelques misères…


Couverture La sibylle et le marquis


La Terreur a cessé, la Révolution se poursuit tant bien que mal. C’est désormais Barras qui dirige la France, à la tête du Directoire. L’ombre de Fouché, passé entre les gouttes, si je puis dire, flotte toujours ça et là et son pouvoir occulte s’exerce par le chantage… Beaucoup ont des choses à se reprocher et Fouché le sait et n’hésite pas à le faire savoir, ce qui lui confère une puissance équivalente à celle de Barras.

Dans cette France meurtrie, encore instable, une série de meurtres éclate. Des meurtres à la mise en scène particulièrement sordide. Des meurtres qui ne touchent pas n’importe qui : les victimes sont des hommes politiques en vue, des élus du peuple et leurs maîtresses… Comme si quelqu’un cherchait à faire payer à ces hommes leur immoralité…

Marie-Adélaïde Lenormand est l’une des premières à se pencher sur ces assassinats. Son don de voyance lui a « permis » de voir ces crimes et, malgré l’horreur de ces visions, la Sibylle a cru remarquer quelque chose d’étrange : ces mises en scène macabres pourraient bien ressembler aux actes que dépeint à longueur de pages un certain Donatien Alphonse François, Marquis de Sade.

Un Marquis qui, justement, revient à Paris en cette période un peu plus calme… Un marquis loin d’afficher la « divinité » dont on le parera plus tard. D’abord, parce qu’il est loin d’être séduisant. Ensuite, parce qu’il est fauché comme les blés. Même la vente de ses possessions provençales n’a pu calmer les créanciers.

Quant à sa réputation d’auteur, elle est minime. Il n’est pas un écrivain en vue et ses œuvres si particulières lui ont valu plus e problèmes et de séjours en prison que de reconnaissance, littéraire autant que sonnante et trébuchante…

Bref, Sade est un pauvre type aux abois, juste mû par les obsessions et la débauche qui l’habitent. Voilà en quel domaine, le seul, il est fidèle à la légende qu’on lui tressera… C’est dire s’il est intéressé par la proposition qui lui est faite d’écrire contre rémunération. Pourtant, ses commanditaires ne cadrent pas trop avec l’image qu’on pourrait avoir des lecteurs de Sade : il s’agit d’un groupe de femmes, apparemment bien sous tous rapports, en tout cas, pas celles qu’on imagine se prêtant aux « jeux » prônés par Sade.

Quant à la demande, elle est tout aussi surprenante : écrire pour cette association le livret d’une pièce musicale qui s’inspirerait pu prolongerait l’œuvre la plus emblématiques du Marquis : « Justine ou les malheurs de la vertu ». Un sacré challenge, surtout pour convaincre un musicien en vue d’accepter de mettre en musique les mots du Marquis ! Mais, qu’à cela ne tienne, le besoin de liquidités est pressant et la possibilité de gagner sa vie en assouvissant ses désirs, même les plus obscurs, a tout pour séduire Sade.

Sade, conscient que s’il se présente sous sa véritable identité, il n’a aucune chance de faire travailler pour lui quelque musicien que ce soit, va soumettre son projet de livret à un des musiciens les plus en vue de l’époque, André Grétry. Celui-ci,, après réflexion, tombe dans le panneau et accepte de mettre en musique le livret que lui soumettra ce curieux bonhomme. Sade a en fait prévu de rédiger deux livrets, l’un, écrit selon un style vertueux et destiné à Grétry, l’autre, rempli de toutes ses viles obsessions et qui sera servi à ses commanditaires.

Tout semble bien se passer pour Sade, qui parvient à jouer ce double jeu parfaitement (il sait bien que si Grétry découvre le pot aux roses, il aura de gros, gros ennuis…), sauf que, sans qu’il le sache, les assassinats s’inspirant de son œuvre se poursuivent et commencent à agiter les hautes sphères politiques, qui aimeraient bien mettre un terme à ces agissements scandaleux (plus, à leurs yeux, en tout cas, que l’adultère quasi généralisé, forme de débauche que les mêmes dénonçaient quelques années plus tôt quand ils brocardaient l‘Ancien Régime).

Bientôt, la rencontre entre la Sibylle et le Marquis devient indispensable. Car celui-ci pourrait bien détenir, malgré lui, la clé de ces évènements… Ces deux êtres si différents, que tout semble séparer (elle ne supporte pas Sade, lui, lorgne Marie-Adélaïde comme une proie idéale de ses désirs…), vont devoir s’allier tant bien que mal pour remonter la piste des assassins et mettre au jour un terrible complot qui pourrait nuire encore un peu plus à la réputation de Sade et déstabiliser un pouvoir fragile…

Sans oublier le coup de main « providentiel » d’un Fouché toujours aussi insaisissable, parfait salaud et flic modèle, allant toujours là où il peut retirer une once de pouvoir supplémentaire, mais n’oubliant pas, quand ça l’arrange, de rester du côté de la loi.

Pour ce dernier volet de sa trilogie « sibylline », Nicolas Bouchard poursuit le sillon gore entamé avec « le traité des supplices »… Là encore, les âmes sensibles sont priées d’être prudentes, quelques scènes peuvent choquer la sensibilité, etc., etc. Il faut dire qu’en choisissant Sade pour figure tutélaire, il cherche un peu !

Mais, c’est tout de même un roman moins sombre qu’il n’y paraît, grâce à la présence d’un Sade inattendu, un tantinet ridicule, bouffi de ses obsessions et (un peu trop) sûr de son pouvoir de séduction. Oui, disons-le, il y a un ressort comique étonnant au travers de ce personnage de Sade. Un Sade pris au final à son propre piège et qui, pourtant, verra dans chaque situation, même les plus atroces, une source d’inspiration… Indécrottable, le Marquis !

Parallèlement, Marie-Adélaïde, elle, poursuit sa descente aux enfers, entraînée par des visions de plus en plus sombres et tourmentées. Sa difficulté à connaître le contexte de ces fameuses visions, l’angoisse terrible dans laquelle elles la plonge et les dangers dans lesquels elle doit se jeter assez imprudemment provoquent les évènements charnières du roman, font avancer son enquête, tout en aggravant l’inquiétude d’une Sibylle de plus en plus effrayée par son don.

L’alliance du feu et de la glace donne un récit haletant, alternant entre la noirceur de l’œuvre de Sade appliquée au massacre d’êtres humains et la légèreté effarante dudit marquis tout au long de ce récit. S’il y a bien un défaut qu’on ne lui aurait pas prêté a priori, c’est bien la naïveté, et pourtant, quel candide ! Si soucieux de partager ses désirs, Sade ne pense pas une seconde se fourrer dans un piège redoutable… Et pourtant, le rôle qui lui est destiné dans cette machination est peut-être pire encore que celui de victime désignée !

Un coup de chapeau à Nicolas Bouchard pour le dénouement de ce roman, complètement délirant, digne de Tarantino, aussi terrible que grotesque. Je me suis imaginé beaucoup de dénouements possibles, sans jamais effleurer celui que l’auteur a mis en scène. Et, malgré la surprise, je me demande si, comme Sade, je n’ai pas apprécié ce spectacle… Argh, mais que m’arrive-t-il ?

Plus sérieusement, et pour en arriver à la conclusion de ce billet, un mot sur l’ensemble de cette trilogie révolutionnaire. Il m’a semblé que Nicolas Bouchard, en choisissant d’abord trois moments clés de cette révolution (le début de la Terreur, la chute de Robespierre et le Directoire) puis trois thèmes forts sous-jacents, se lançaient dans une étude de mœurs de l’Homme. Etude tout à fait transposable à notre époque, d’ailleurs.

Dans « la Sibylle de la Révolution », c’est le pouvoir politique qui est la trame du roman. « Le traité des supplices », lui, s’intéresse de près à la mort et au pouvoir de la donner. Enfin, avec Sade en figure motrice, « la Sibylle et le Marquis » traite du sexe, là encore comme outil de pouvoir sur l’autre.

Politique, mort, sexe, n’est-ce pas là la vraie trilogie de Nicolas Bouchard ? Trois domaines qui dominent l’homme plus que l’homme ne les domine vraiment… En tout cas, trois domaines pour lesquels l’homme peut se montrer prêt à tout, jusqu’aux pires des comportements.

Et la présence diffuse de personnages comme Fouché ou Bonaparte dans chacun des trois romans vient renforcer cette impression. Dans une période aussi agitée que cette décennie 1790, où tous les systèmes de valeur sont sans cesse remis en cause et même renversés, le contexte est idéal pour se laisser aller aux instincts les plus vils (qui a dit basiques ?)

J’avais commencé cette trilogie avec quelques réticences, je l’ai poursuivi avec bonheur et je ne peux que trop vous conseiller ces lectures, en particulier si vous êtes intéressés par cette période historique. Certes, n’y cherchez pas une volonté de véracité historique, mais Nicolas Bouchard joue habilement des évènements, des modes, des changements de régime, tout en nous offrant un décor souvent très étonnant, presque déconcertant, par son décalage avec les faits.

Enfin, à travers les visions chaque fois plus sombres de la Sibylle et ses liens, mêmes indirects, avec Bonaparte, Bouchard propulse aussi son lecteur dans le futur de pays déconstruit en voie de reconstruction qu’est la France. Un avenir pour le meilleur… mais peut-être aussi pour le pire…


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