samedi 18 août 2012

« Les Choses Méprisables Qui Arrivent en Temps de Guerre Et Qu’il Vaut Mieux Oublier. »


J’évoquais dans un précédent billet le personnage de James Bond, le fameux agent au service (secret) de Sa Majesté, créé par le romancier et lui-même ex-espion Ian Fleming. Cette allusion m’a rappelé que j’avais dans ma bibliothèque un roman intitulé « Opération Fleming », premier roman de Mitch Silver (en grand format chez Balland), qui met en scène l’écrivain britannique, à la fois en tant qu’auteur (même s’il n’est pas question de 007 dans le livre) et en tant que membre des services secrets britanniques. Un roman aussi étonnant dans la forme que dans le fond, un roman à thèse, audacieux et qui ne donne pas dans le politiquement correct, autour d’un secret d’Etat bien embarrassant…


Couverture Opération Fleming


Amy Greenberg, ou plutôt, le Docteur Amy Greenberg, jeune universitaire américaine, professeur à Yale et spécialiste des manuscrits anciens, reçoit un courrier un peu particulier : un banque irlandaise écrit au grand-père d’Amy pour lui signaler que, l’établissement étant au bord de la faillite, il lui fallait venir chercher dans les plus brefs délais le contenu du coffre qu’il louait dans cette banque et qui, dans l’absolu, n’aurait pas dû être ouvert avant 2014, conformément aux recommandations faites à la location.

Mais, « Chief », le grand-père d’Amy, qui a élevé la jeune femme depuis sa plus tendre enfance, après la mort accidentelle de ses parents, est lui-même décédé. C’est donc à Amy de venir récupérer le contenu d’un coffre dont elle ignorait totalement l’existence. Curieuse de savoir ce que renferme ce coffre, Amy profite d’un voyage en Irlande pour aller à la fois négocier la cession d’un manuscrit médiéval de grande valeur et pour faire un crochet par la banque.

Dans le coffre, pas de liquide en pagaille, pas d’actions de belle valeur, pas de bijoux, pas de tableaux de maître… Juste quelques feuillets qui ont dormi là plus de 40 ans. Lorsque la jeune femme regarde d’un peu plus près ce manuscrit, elle découvre qu’il s’agit d’un texte inédit signé d’un ami de son grand-père, le fameux Ian Fleming.

Mais, très vite, elle se rend compte que ce n’est pas un roman inédit mettant en scène James Bond, comme on aurait pu s’y attendre, mais un texte intitulé « Provenance », qui ressemble plus à des mémoires qu’à un roman. La curiosité d’Amy est titillée, mais sans plus, dans un premier temps, alors qu’elle s’attelle à la lecture du manuscrit.

Commence alors une lecture parallèle de ce récit : en clair, le lecteur d’ « Opération Fleming » va, en même temps qu’Amy, découvrir petit à petit le contenu de ce texte. Mais, entre chaque chapitre du manuscrit de Fleming, on se rend compte, là encore en même temps qu’Amy, qu’autour d’elle, aussi bien en Irlande qu’aux Etats-Unis, et même au-dessus de l’Atlantique pendant son vol retour, commencent à se produire des faits étranges, à rôder des personnages mystérieux et apparemment pas toujours bien intentionnés. Avec un objectif bien précis : le manuscrit, pourtant censé n’avoir jamais existé jusque-là. Bizarre, bizarre…

Alors, que contient ce manuscrit pour attiser ainsi les convoitises d’inconnus armés, violents et prêts à tout pour atteindre leur but ? Sans trop en dire, pour ne pas dévoiler leur cœur du suspense de ce thriller presque épistolaire, finalement, Fleming relate des faits historiques remontant à la première moitié du XXème siècle.

Des faits concernant un personnage hautement controversé de l’histoire britannique contemporaine : le Duc de Windsor, fils aîné du roi d’Angleterre, son successeur naturel, qui dut renoncer au trône officiellement pour avoir épousé la fameuse Wallis Simpson, divorcée et dont les mœurs trop libres choquaient la morale de la bonne vieille Angleterre.

Mais, ces questions de moralité ne seraient-elles pas un écran de fumée pour masquer une autre réalité bien plus sombre et bien plus délicate à gérer pour la couronne britannique ? Car le récit de Fleming dresse le portrait d’un prince aux idées très en phase avec le fascisme triomphant. Une proximité telle qu’une photo de Wallis et Edward serrant la main de Hitler se trouve dans le roman et « orne » la quatrième de couverture.

En clair, pour Fleming, qui détaille son récit avec des documents troublants et des faits qui le sont plus encore, Edward fut un traître et transmit des informations au régime nazi avant et pendant la guerre. Un Prince déchu qui rêvait d’une Europe fasciste où il retrouverait la tête du royaume et ferait payer à sa famille et à la classe politique britannique la décision de le priver d’un trône qui lui était légitimement dévolu.

Mais, tout cela, c’est de notoriété publique, me répondrez-vous… Les accointances entre le Duc et la Duchesse de Windsor et les milieux fascistes sont connus, l’idée que ce fut la véritable raison de l’abdication du roi également. Alors, pourquoi le manuscrit de Fleming semble-t-il, à sa réapparition près de 50 ans après avoir été rédigé, déclencher une vague de violence afin de le récupérer et sans doute de le détruire ? Je n’en dirai pas plus, lisez « Opération Fleming » si vous voulez le savoir !

Vous découvrirez un roman très étonnant, avec ce manuscrit que l’on lit in extenso dans le corps du livre sans que cela rende la lecture ennuyeuse ou fastidieuse, bien au contraire. Les portraits d’Edward et de Wallis qui nous sont proposés par le Fleming de fiction mis en scène par Matt Silver sont passionnants et contiennent une large part de vérité.

On y découvre une Wallis Simpson terriblement arriviste, jouant de son corps, pourtant plutôt banal, et de méthodes de séduction très au point, pour gravir l’échelle sociale du royaume. Sorte de Rastignac en jupons ou de Mata-Hari de salon, selon les périodes de sa vie, elle donne, dans le roman (mais un roman qui s’appuie sur une riche documentation), l’image d’une femme sans foi ni loi, surtout avide de reconnaissance sociale, pas forcément de pouvoir, mais d’aisance, l’image d’une mangeuse d’hommes exempte de sentiment, y compris à l’encontre de son Duc. Un parcours chaotique qui aurait pu être couronné, c’est le cas de le dire, par un mariage royal. Elle devra se contenter d’un exil entre Paris et la Jamaïque, incontournable people d’hier, éternel poil à gratter d’une monarchie forcément conservatrice.

Edward, lui, apparaît comme aigri, n’acceptant pas son abdication (on peut d’ailleurs le comprendre, en dehors de tout aspect idéologique) et nourrissant à l’encontre de sa famille une rancœur profonde. Mais, ce ne sont pas ces péripéties qui justifient les choix politiques d’Edward, sincèrement séduit par les thèses fascistes et nazies et prêt à mettre l’Angleterre au diapason. Mais, et c’est là qu’on peut se poser aussi quelques questions sur une possible manipulation de l’ex-souverain, Edward apparaît comme un dandy, le meilleur parti d’Angleterre, l’homme à la mode, avec lequel il faut être vu, sauf qu’en s’approchant plus près, on découvre un être falot, sans envergure, sans relief, mené par le bout du nez par Wallis dans leur vie privée, un personnage qui, sans doute, n’aurait pas fait un grand souverain, ni même le dictateur que, sous la plume de Fleming/Silver, il ambitionnait d’être. Un pauvre gars juste né sous une bonne étoile…

La partie espionnage de « Provenance » est, elle aussi, particulièrement intéressante, tant dans la partie pré-guerre mondiale que celle qui se déroule durant la guerre froide, lorsque l’Angleterre découvrit d’autres traîtres, espionnant, ceux-là, pour le compte de l’Union Soviétique. La manière dont Silver joue alors, dans cette trentaine d’années qui s’écoule entre l’abdication et la rédaction, en 1964, de « Provenance », avec les faits majeurs de l’histoire de son pays et tout s’agence parfaitement.

La grande qualité de ce premier roman, c’est qu’on y croit. Tout ce qui est raconté est plausible, même pour un lecteur comme moi qui n’adhère pas vraiment aux théories du complot. Certains trouveront peut-être que Silver va un peu loin dans la partie contemporaine, lorsqu’il continue à imputer au secret contenu dans le manuscrit de Fleming et à sa possible révélation, d’autres évènements plus récents, mais là encore, la thèse se tient bien, en tout cas lorsqu’on la considère d’un point de vue strictement romanesque.

D’ailleurs, en fin de livres, Mitch Silver a tenu à ajouter une note pour donner quelques précisions indispensables au lecteur pour faire la part des choses entre fiction (« faction », aurait dit le véritable Fleming) et réalité. On y découvre là encore quelques faits troublants mais aussi quelques questions à propos desquelles les historiens n’ont pas de certitude établie (je pense au cas de Rudolf Hess, au dignitaire nazi, venu se crasher en Ecosse en 1941, soi-disant pour réaliser « une mission de paix » ; fait prisonnier puis remis au tribunal de Nuremberg après la guerre pour y être jugé, il sera condamné à la prison à vie mais sa métamorphose entre ses années glorieuses et ses années de réclusion laisse toujours perplexe : est-ce vraiment Rudolf Hess qui a été emprisonné de très longues années à la prison de Spandau ?). Des « vides » dans lesquels Silver s’est engouffré avec talent pour tisser la trame de son roman.

Mais le vrai coup de génie de Silver, c’est de prendre Fleming comme narrateur posthume. En faisant d’un auteur un personnage de roman, il nous rappelle aussi que le créateur de James Bond a mis beaucoup de lui dans son personnage. Pas seulement sur le plan de la personnalité (Fleming aussi fut un tombeur et un séducteur invétéré, même une fois marié), mais aussi sur le plan de l’expérience professionnelle, puisque, comme John Le Carré, Fleming fut lui-même espion avant d’entrer en littérature.

Ce double niveau est très bien exploité par Silver qui fait de Fleming, non pas un « alter 007 », mais utilise parfaitement ce que fut réellement Fleming : un proche de Churchill, un homme à qui l’on confiait des missions délicates, un espion ayant eu accès à des documents aussi secrets que dérangeants, un patriote qui se mit au service de la couronne dans ces années délicates mais aussi un idéaliste en quête de vérité, quel qu’en soit le coût, quelles qu’en soient les conséquences.

Voilà qui donne un roman d’espionnage sur fond historique couplé à un thriller contemporain efficace. Cocktail détonnant, même sans être frappé ou agité, comme aurait pu le souhaiter James… Les questions que pose Silver dans ces 400 pages tournent encore dans ma tête quelques heures après la fin de ma lecture, tant les implications (et je dois dire que la thèse de Silver est osée et même corrosive pour la couronne britannique, pas seulement dans les règnes passés mais même pour l’actuelle souveraine…) qu’il nous expose peuvent faire vaciller notre regard sur nos voisins d’Outre-Manche.

« Opération Fleming » (titre français pas terrible-terrible…) est un roman d’une grande originalité narrative, remarquablement troussé pour nous embobiner jusqu’au bout. Le dénouement est à la fois attendu et pourtant plein de surprises, là encore, tant pour la partie historique que pour la partie contemporaine. Entre jeux de pouvoir et réseaux d’influence, entre ambitions et mauvaises fréquentations, le lecteur est entraîné dans une course-poursuite captivante.

Je dois toutefois reconnaître que la partie historique m’a plus intéressé, parce que le véritable suspense y est. Sans doute, ce qui est relaté dans « Provenance » aurait pu se suffire à lui-même pour donner un formidable thriller historique. Mais, la démarche de Silver qui consiste à faire des secrets honteux de la couronne britannique un enjeu actuel est très culottée et, finalement, assez crédible.

Bien sûr, on reste dans un roman, ce qui a certainement éviter quelques soucis judiciaires à son auteur. Mais, tout cela est très hardi, bien plus que les délires ésotériques d’un Dan Brown, par exemple, très bien documenté et remarquablement agencé. Reste à Mitch Silver, dont le « vrai » boulot est d’être le directeur artistique d’une agence de publicité de New York, à confirmer ce premier essai (paru aux Etats-Unis en 2007 et, en France, en 2011) en nous proposant bientôt, j’espère, de nouvelles aventures. Sans le parrainage de Fleming, cette fois, mais avec toujours cette originalité qui m’a tant plu.


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