jeudi 16 août 2012

Tous les sosies sont de Santa Anna…


J’ai toujours un peu de mal avec la SF, en particulier le Space Opera qui est un genre qui n’est pas du tout ma tasse de thé… Mais, là, je suis tombé sur un OVNI littéraire, à défaut de bataille spatiale. Un roman qui ne ressemble à aucun autre, parce qu’il mêle habilement action, suspense et délire complet. Bienvenue dans l’univers très étrange et déjanté d’un jeune auteur suisse, Vincent Gessler, qui, après le succès de son premier roman « Cygnis », nous offre un bouquet de « Mimosa » (en grand format à l’Atalante). Un roman qui donne la pêche tout en faisant réfléchir sur des questions de société et existentielles bien délicates.


Couverture Mimosa


Santa Anna est une ville un peu particulière… Probablement située en Amérique Latine, même si rien ne l’indique clairement, cette cité est devenue un pôle majeur dans un monde apparemment en pleine déstructuration. Et, ce qui fait la renommée de Santa Anne, c’est qu’elle est peuplée quasiment exclusivement… de sosies de stars du cinéma, de chanteurs, de personnalités historiques, bref, des sosies de tous ceux qui ont pu, à un moment donné, connaître une certaine notoriété

Au milieu de tout cela, vit une jeune femme, Tessa, qui elle, ne ressemble à personne d’autre qu’à elle-même. Et qui tient plus que tout à cette identité individuelle, alors qu’autour d’elle, elle ne croise que des reproductions factices qui ne vivent que pour être un autre.

Tessa exerce le métier de détective privé. Elle est à la tête d’une agence baptisée « Two Guns Company and Associates » et, lorsque débute le roman, elle remonte une piste un peu spéciale : grâce un « snuff records », des souvenirs enregistrés sur support informatique, elle espère mettre la main sur un des pires trafiquants de drogues du coin. L’indice clef, c’est que ce triste sire adore… les mimosas, et plus particulièrement, les mimosas blancs.

La logique est donc de se rendre dans une jardinerie où Tessa et son associé Mighty Mike espèrent bien mettre au jour une piste décisive. Mais, l’enquête tourne mal quand éclate une fusillade. Le témoin, sosie de James Brown, recherché par les privés, est abattu, tout comme un gamin et… Mighty Mike, tué d’une balle entre les deux yeux.

L’affaire change donc de catégorie pour Tessa : il s’agit aussi de justice et un peu de vengeance. Pour l’aider dans cette enquête, elle peut compter sur Ed Harris, pas vraiment un homme d’action, mais un crack en informatique, et sur le renfort de Crocodile Dundee, aventurier sans peur et sans reproche.

Mais Tessa n’imagine pas encore que cette enquête va l’amener à revoir totalement le regard qu’elle porte sur elle-même. Pire, c’est toute sa vie, toute sa personnalité qui sera remise en question, une espèce d’éclosion à l’envers, le papillon ayant existé avant la chrysalide… Je ne peux pas en dire beaucoup plus sur cette métamorphose de peur d’en dévoiler trop sur l’histoire. Simplement, Tessa, qui se pensait unique, insolite au milieu de toutes ces copies de stars, va réaliser qu’elle est encore moins réelle que tous ceux qu’elle estime vaguement ridicule dans leurs lubies de sosie…

Son enquête va également s’avérer être un piège machiavélique qui lui a été tendu et, bientôt, ce qui n’était qu’une banale enquête sur un trafic de drogue, va devenir une véritable guérilla urbaine d’une violence inouïe, sans merci entre Tessa et ses amis et une ambitieuse entité, difficilement définissable en quelques mots, qui va profiter de la passion de Santa Anna pour les sosies afin de s’immiscer dans cette ville qu’elle entend contrôler et qu’elle voudrait placer à la tête de l’empire sans partage qu’elle envisage d’instaurer.

Raconté ainsi, on a plus l’impression d’un thriller d’anticipation musclé, mais mon récit ne rend pas justice à l’humour de Vincent Gessler et même, disons-le, à sa folie douce qui imprègne chaque ligne de « Mimosa ». L’absurdité totale de cette ville pleine de sosies crée un climat très étrange… Imaginez un restaurant tenu par Hitler en salle et Staline aux cuisines, par exemple… Jésus, Philippe Katerine ou Lambert Wilson font aussi partie de l’aventure, dans des rôles plus ou moins baroques, Jésus à l’opposé de son image sainte, Katerine fidèle à la folie du personnage et Wilson tout en retenue, personnage énigmatique qui siérait parfaitement au comédien, je trouve.

Sans oublier, clin d’œil helvétique, peut-être un peu plus pointu pour le commun des lecteurs, avec un des personnages clefs de l’histoire, Whoop, qui est en fait le sosie du champion suisse de patinage artistique Stéphane Lambiel, un des concurrents européens les plus farouches de Brian Joubert, ces dernières années. Un rôle bien trouble pour le seul sosie suisse (pas facile à dire, ça) de l’histoire, bien loin de leur neutralité habituelle.

Malgré tout, derrière cette façade stylistique délirante, les thèmes abordés par Gessler sont très sérieux et posent énormément de questions au lecteur sur le monde qui l’entoure (et je parle du monde dans lequel nous vivons, évidemment) : l’identité de chacun d’entre nous, qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous (non, pas d’étagère, désolé), qu’est-ce qui conditionne notre existence, l’oriente et la stimule ; tous ces sosies qui vivent par procuration la vie de stars disparues depuis longtemps sont assez représentatives de ce que nous connaissons de nos jours avec la télé-réalité, l’essor de la presse people et un certain manque de personnalité chez pas mal de gamins qui préfèrent être des copies que des originaux.

La question du clonage est aussi posée dans « Mimosa », pas forcément sur un plan scientifique ou éthique, mais sur un plan plus philosophique, si je puis employer ce terme : quelle est l’identité d’un clone ? Quels repères pourrait avoir une personne née sans parents biologiques ? A quoi se rapprocher quand on a pas de racines, pas de passé, qu’on est juste le calque, le duplicata d’une autre personne, elle-même peut-être indépendante ou, au contraire, elle-même issue du clonage ?

Sans même parler de la mémoire… Gessler crée un personnage qui va au-delà du clone simplement biologique. C’est un décor de théâtre, tout n’est que carton-pâte et illusions, jusqu’à ses souvenirs qui ne lui appartiennent pas véritablement. Mais, malgré tout, malgré l’absence de substance qui la caractérise, cette personne reste un être humain et ses sentiments, construits sur du sable, sa personnalité, factice, vont s’effondrer comme un château de cartes.

C’est autant pour se forger une personnalité propre, une indépendance vis-à-vis de sa matrice artificielle, que ce personnage va réagir et se rebeller. Après tout, qu’a-t-elle à perdre, puisqu’elle n’est rien. Rien de tangible, en tout cas, rien de réel. Elle peut déclencher une véritable guerre contre elle-même, en quelque sorte, une guerre à mort, il ne pourra en rester qu’une, comme dirait l’autre ! Et si elle y reste, finalement, quelle importance, si ce n’est le moyen idéal de mettre un terme radical à ses problèmes existentiels.

Il est rare de rire autant dans un contexte quasi apocalyptique, comme celui que met en place Gessler dans « Mimosa ». Tout le contexte du livre est loufoque et, même  au cœur de l’action, lorsque la violence atteint son paroxysme, l’auteur continue à jouer avec un comique de situation jubilatoire.

Je m’en voudrais de ne pas évoquer la fin (non, rassurez-vous, je ne dévoile rien concernant l’intrigue du roman) de « Mimosa », une espèce de making-of comme on pourrait en trouver sur un DVD. Gessler s’amuse à interviewer lui-même ses personnages. Un grand moment de n’importe quoi, mais drôlissime et qui montre le recul de Gessler sur son travail d’auteur. Vraiment, ces dernières pages m’ont autant surpris que conquis. On est dans un non-sens à la britannique avec des caprices de stars qui n’en sont pas vraiment. Là encore, toutes et tous semblent jouer un rôle, on reste dans le flou complet sur l’identité de ces personnages. Mais qui sont-ils donc… réellement ?

Voilà un roman assez paradoxal dans sa dichotomie entre loufoquerie et sérieux, la première concernant la forme du roman, le second, son fond. Entre thriller et science-fiction, « Mimosa » nous offre une vraie réflexion sur ce que nous sommes et ce que nous voudrions être. Il y a plein de leçons à retirer de cette lecture, sans pour autant bouder son plaisir de lire un roman drôle et plein d’énergie.

Et, je m’en voudrais de l’oublier, pour terminer, l’indispensable scène de loutres (comprenne qui pourra…).

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