mercredi 22 août 2012

« Son âme se maintint toujours libre et indépendante de la fortune » (La Fontaine).


Tout flatteur vivant aux dépens de celui qui l’écoute, je me suis dit que citer La Fontaine pour parler de La Fontaine ne risquait pas d’engendrer trop de vanité… Je plaisante, bien sûr, mais cette phrase que le moraliste a ajouté à sa traduction de « la vie d’Esope », me semble parfaitement illustrer le roman dont nous allons parler. Pas vraiment une biographie romancée de La Fontaine, mais 4 épisodes clés de la vie de l’auteur, mis en scène par un romancier d’aujourd’hui. Ca s’appelle « le Maître du Jardin », c’est signé Valère Staraselski et c’est publié en grand format au Cherche-Midi. Histoire de découvrir le destin tout sauf fabuleux d’un des grands hommes de la littérature française. J’espère que vous serez surpris, comme moi.


Couverture Le Maître du Jardin


4 épisodes, pour 4 saisons d’une même vie. Du printemps à l’hiver, Staraselski nous emmène à la rencontre d’un personnage étrange. De 1652; lorsqu’il chevauche aux côtés de Turenne, jusqu’à ses dernières heures, à Paris, en 1695. Quelques lignes pour chacun de ses épisodes, et je vous laisserai juger par vous-même de ce récit dont La Fontaine est le personnage central.

1652, la Fronde fait encore rage, mais Louis XIV semble avoir repris le dessus. Le grand Turenne, revenu en grâce, a pris la tête des troupes de Louis XIV et s’en va combattre le Lorrain dans l’est du royaume. L’accompagne le jeune Jean de la Fontaine, fils de Charles de la Fontaine, conseiller du Roi et maître des eaux et forêts.

Jean vient d’ailleurs de reprendre cette charge, qu’il honorera longtemps et il regagne ses terres natales, du côté de Château-Thierry. Les deux hommes, assez différents, ont lié connaissance au cours du trajet et échangent régulièrement, Turenne, charmé par l’érudition du jeune homme, recherchant sa compagnie.

C’est au cours de ce voyage que La Fontaine rêve d’animaux s’exprimant comme vous et moi. On n’en est pas encore à l’idée des fables, mais sa proximité avec la nature joue visiblement sur l’imagination du maître des eaux et forêts.

Ce printemps, c’est aussi l’occasion pour Valère Staraselski d’évoquer brièvement l’enfance et la jeunesse de La Fontaine puis ses études, d’abord chez les Oratoriens, où il commence à s’épanouir, malgré les règles strictes qui lui sont imposées. Mais, une fois les études de théologie entamées, Jean va sentir sa vocation s’évanouir… D’abord parce que les contraintes lui pèsent, ensuite parce qu’il va ressentir ses premiers émois envers la gent féminine, au gré de lectures peu en phase avec l’enseignement religieux…

Suivra un été bien difficile, non que Jean soit plus cigale que fourmi, mais, parce qu’au XVIIIème, si l’on n’est pas dans les petits papiers des puissants, la littérature ne nourrit pas son homme. Pas plus que les charges de maître des eaux et forêts… La Fontaine n’a jamais eu une âme de courtisan, on en revient au titre de ce billet. Mais il a eu des amis, et un en particulier avec qui il ne fit pas bon entretenir ce genre de relations…

Cet ami, c’est Nicolas Fouquet, surintendant des finances sous Mazarin et qui, dit-on, tombera en disgrâce pour avoir voulu se faire aussi grand que le Roi Soleil, en faisant construire le magnifique château de Vaux-le-Vicomte. Tous ceux qui ont orbité autour de cet astre-là sont désormais condamnés à rester dans l’ombre de la rancune royale.

Voilà pourquoi, alors qu’elles connaissent un succès populaire indéniable, les fables de la Fontaine sont-elles purement et simplement ignorées d’une Cour toute tournée vers un seul homme. Un Roi Soleil, en outre, qui, dit-on, aime la danse et la musique mais a une grande indifférence pour la littérature.

A 47 ans, en cette année 1668, la Fontaine vivote. Il a même dû se résigner à entrer au service de la Grande Mademoiselle, la cousine germaine du Roi. Auprès de cette auguste dame, la Fontaine remplit une fonction qui a de quoi nous surprendre, lecteurs du XXIème siècle : il porte les plats…

Oui, l’auteur des textes les plus marquants de notre enfance, ne survit alors que grâce au salaire que lui verse la princesse pour que, plusieurs fois par jour, il lui serve ses repas ! Incroyable destinée d’un homme qui, de son vivant, on va le voir plus encore après, ne sera jamais reconnu à sa juste valeur. Peut-être aussi considéré comme l’exact contraire du courtisan, un homme un peu trop intègre pour cette époque de béni-oui-oui.

Car, à bien lire ces fameuses fables, on a là une critique virulente de son époque et des travers de l’être humain. Peut-être valut-il mieux que les fables n’arrivent pas jusqu’aux oreilles du Roi trop peu de temps après la disgrâce de Fouquet ou bien le sort de la Fontaine eût pu être bien pire.

L’automne de la Fontaine, c’est en 1680, il approche de la soixantaine, un bel âge en cet époque. La Fontaine vit pauvrement à Paris, pris en charge par Mme de la Sablière, épouse d’un riche financier, érudite et tenant l’un des plus importants salons de l’époque. Sans doute fut-elle la véritable femme de la vie de la Fontaine, même si leur relation resta platonique.

Une protection plus que bienvenue, car la Fontaine a perdu son poste de serviteur auprès de la Grande Mademoiselle depuis un bail. A la rue, le moraliste, sans un sou. Une période terrible où pourtant, il n’a jamais envisagé de rentrer sur ses terres de Château-Thierry. Là-bas, l’attend pourtant une famille, une épouse, surtout, pour qui il n’a jamais rien ressenti… Alors, la rencontre avec Mme de la Sablière est une vraie bouée de sauvetage, puisque sa réputation auprès du Roi et de la Cour n’a guère évolué…

Pour son ami de toujours, Maucroix, la situation de la Fontaine s’explique par cette intégrité dont je parlais plus haut. Non pas une opposition affichée au despote, mais parce qu’il est fait comme ça : « tu n’as en toi ni haine, ni cupidité, ni orgueil et encore moins d’esprit d’intrigue », lui dit-il, alors que la Fontaine est recroquevillé dans un fauteuil, sous des couvertures, dans un appartement bien trop froid.

La bise n’est pas venue avec l’automne venu, elle n’a jamais cessé de souffler sur la Fontaine, tout au long de sa longue vie. Une vie qui s’achève par un pénible hiver. Un hiver où la religion, jusque-là laissée de côté, va le rattraper… 1693, la fin approche pour la Fontaine, malade, âgé. Alors, on vient lui faire comprendre qu’il doit penser à son salut et préparer son départ prochain pour un autre monde qu’on voudrait croire meilleur.

Et, pour que ce salut lui soit accordé, rien de plus facile : il doit renier ses « Contes », autre œuvre majeure de la Fontaine. Des contes qui offensent, semble-t-il, la morale très prude d’une époque marquée par la révocation de l’Edit de Nantes (or, même si elle abjura avant cette révocation, Mme de la Sablière était bien connu pour son protestantisme…).

Bref, si la Fontaine semble, au soir de sa vie, revenir en grâce (on va même lui verser une rente pour la première fois !!), il va devoir tout de même faire des sacrifices, et pas des moindres… Renier ses Contes, donc, mais aussi rédiger une confession générale qu’il devra lire devant ses collègues de l’Académie Française. Valère Staraselski décrit en détails cet incroyable cérémonial, que la Fontaine subira sans se plaindre alors que c’est une humiliation publique digne des autocritiques staliniennes qu’on lui impose…

Mais le salut sera ainsi obtenu. A sa mort, le nom de la Fontaine aura retrouvé un peu de lustre, mais à quel prix ?

Après avoir fait le tour de ces quatre saisons de la vie d’un auteur de génie, on le découvre bien mieux. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ce « Maître du Jardin » m’en a appris énormément sur un écrivain que je croyais connaître. Cette vie, loin des fastes de la Cour, loin des protections qui permirent aux amis de la Fontaine de vivre de leur art, certes en se compromettant un peu, mais loin des difficultés matérielles permanentes que rencontra l’auteur des Fables.

On découvre aussi un personnage touchant. Valère Stanislavski choisi le parti pris de nous montrer la Fontaine à travers les yeux de tiers : Turenne, pour le printemps, deux étudiants « fans », dirait-on aujourd’hui, de ses fables et désireux de croiser l’auteur dans les jardins du Luxembourg, Maucroix, son ami de toujours et enfin, l’Abbé Pouget qui va l’accompagner dans ses ultimes démarches. Chacun offre une vision très personnelle de la Fontaine et son caractère doux, sans une once de colère, se met peu à peu en place.

On découvre même un homme très distrait, aussi peu concerné dans sa vie quotidienne par le monde qui l’entoure qu’il s’en montre un formidable observateur dans ses fables. Je ne peux m’empêcher de raconter cette anecdote : un soir, il est invité à dîner à Antony, à quelques kilomètres de Paris. Mais les convives ne le voient point arriver… De guerre lasse, on passe à table sans lui. Enfin, il arrive, alors que le dîner est terminé. Et quand on lui demande la cause de ce retard, il explique qu’il était… à l’enterrement d’une fourmi ! Comprenez qu’il a suivi une colonie de fourmis portant l’une des siennes, comme si lui-même, faisait partie de cette famille…

Bref, la Fontaine comme on ne l’imagine pas. Mais que tout cet aspect décalé ne vous trompe pas : cela ne remet en rien en cause la beauté, la puissance et la force de la critique de son temps présente dans les Fables.

Son choix de mettre en scène des animaux pour mieux dénoncer les travers de l’être humain n’est pas un simple artifice littéraire. Non, c’est une mise en perspective dont nous, humains, ne sortons pas forcément grandi à moins d’écouter et de mettre en pratique les morales qui s’y retrouvent.

Et, si on passe outre, alors, tant pis pour nous. C’est l’animal qui sortira grandi de l’expérience. Car jamais la Fontaine ne se permettra de « calomnier des animaux que nous ne valons pas. »


En complément, une conférence avec Valère Staraselski, enregistrée aux dernières Imaginales d'Epinal, au mois de juin 2012.


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