mercredi 15 août 2012

« La défense des damnés. »


Pas mal de petites curiosités autour du nouveau roman de Michael Connelly : d’abord un nouvel éditeur, Calmann-Lévy, au lieu du Seuil (une raison particulière à ce changement ?), ensuite les retrouvailles des demi-frères l’avocat Mick Haller et le flic Harry Bosch, enfin, un rôle particulier occupé par Mick Haller, qui justifie parfaitement le titre de ce roman, « Volte-Face ». On va détailler bien sûr ces différents points dans un instant, mais sachez qu’on tient là un bon cru, un peu plus statique que les romans précédents car centré autour d’un procès, mais plein de réflexions, en particulier sur la profession d’avocat.


Couverture Volte-Face


Mickey Haller est un avocat de la défense plutôt en vue à Los Angeles. Son job : traquer les erreurs de procédure, mettre en doute les témoins de l’accusation, trouver des pistes alternatives créant le fameux « doute raisonnable » avec comme objectif de faire sortir libres ses clients du tribunal ou, au pire, d’adoucir les peines infligées aux criminels notoires qu‘il doit défendre…

Aussi, Haller est-il particulièrement surpris lorsqu’il reçoit un jour une étonnante invitation : Gabriel Williams, le procureur du comté de Los Angeles, lui propose de partager son déjeuner dans un grand restaurant de la ville. Bon, difficile de refuser, même si ça ne dit rien de bon à Haller… Il n’est pas au bout de ses surprises, lorsqu’il découvre la raison de cette invitation…

En fait, Williams lui propose carrément de quitter (provisoirement) sa fonction d’avocat de la défense pour endosser le costume de procureur, dont se charger de l’accusation dans un procès, ce que Haller n’a jamais fait. Et, pour couronner le tout, l’affaire concernée a tout pour défrayer la chronique et devenir, disons-le aussi clairement que vulgairement, un vrai « bâton merdeux ».

En effet, sous la pression d’une association citoyenne, comme il y en a beaucoup aux Etats-Unis, un homme vient de voir sa condamnation prononcée 24 ans plus tôt, cassée par la Cour Suprême de Californie. La trace de sperme retrouvée sur la robe d’une fillette de 12 ans enlevée devant sa maison et assassinée presque aussitôt a parlé : l’ADN, inconnu en 1986, a parlé, il n’est pas celui de Jason Jessup, incarcéré pour ce meurtre, mais celui du beau-père de la fillette, ce qui change tout…

Mais, le procureur Williams entend bien tout mettre en œuvre pour renvoyer Jessup derrière les barreaux. Un nouveau procès est donc organisé et le choix de Williams s’est porté sur Haller pour que l’accusation soit menée de façon indépendante et ne ressemble pas à un règlement de comptes de la part du bureau du procureur.

Bien sûr, cela sort du cadre habituel du boulot de Haller, qui, en général, défend les Jessup de ce triste monde, au grand désespoir de sa fille et de son ex-femme, Maggie, employée elle-même du bureau du procureur… Alors, malgré sa méfiance, malgré le peu de confiance qu’il a en Williams, mais avec le mot « indépendant » qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, Haller décide de relever le défi.

A une condition : que son indépendance commence par le choix de son équipe. Accordé. Alors, à ses côtés, Haller réunit Maggie, son ex, procureur compétent, mais cantonné depuis un bail à une vois de garage par Williams, et Harry Bosch, flic du LAPD, demi-frère de Haller et enquêteur hors pair qui saura retrouver témoins et indices nécessaires à mener ce nouveau procès à terme, il es est certain.

Mais, outre l’avocat de Jessup, un ténor du barreau nommé Clive Royce, surnommé l’Astucieux, dans le petit monde judiciaire, Haller va devoir affronter une presse sur le sentier de la guerre pour couvrir cette affaire sensationnelle, mais aussi une juge pas commode qui ne laissera rien passer, une inexpérience forcément préjudiciable dans ce rôle de procureur. A mois que le pire ennemi de l’accusation ne soit le temps : après 24 ans, la mémoire risque d’avoir perdu de sa précision, les témoins ont déménagé, vieilli ou sont morts, tout comme les enquêteurs, les avocats de la défense, les procureurs de l’époque…

Bref, du passé, il ne reste que des montagnes de papier, pas toujours utilisables et qui n’ont pas la force de persuasion d’un témoignage en live… Il reste alors quelques semaines à Haller pour monter un dossier solide contre Jessup et trouver de quoi contrer l’argument ADN qui accuse le beau-père de la victime, un homme décédé il y a plus de 5 ans…

Alors, Haller va prendre une première décision très osée en tant que procureur : il va laisser Jessup sortir de prison sous caution… Avec l’idée en tête que, si Jessup est vraiment un assassin, alors, il commettra une erreur qui le renverra illico derrière les barreaux et pour un long moment…

Une solution risquée, c’est vrai, mais que Haller entend pleinement assumer, malgré les hurlements de Williams. Pourtant, Haller n’a-t-il pas sous-estimé Jessup, dans cette décision ? Et quels tours l’Astucieux est-il prêt à sortir de sa manche pour contrecarrer les plans de l’accusation ?

Connelly, qui avait déjà orchestré précédemment la rencontre entre Haller et Bosch, ainsi que la révélation de leurs liens familiaux, rassemble cette fois tous ses personnages habituels au cœur d’un récit où chacun d’entre eux a, à la fois, un rôle important à jouer et de lourdes responsabilités…

Haller et Bosch sont chacun pères d’une fillette qui a grosso modo le même âge que la victime ; de plus, Bosch découvre encore ce rôle de père célibataire (on est 4 mois seulement après la mort de son ex-femme, cf « Les neufs dragons ») et Haller, lui, n’a qu’une garde partielle de la sienne mais essaye de nouer une relation forte avec elle, ce qu’il a un peu de mal à réussir.

Maggie McPherson, alias Maggie McFierce, la féroce, surnom qui montre bien sa détermination lorsqu’elle est dans le prétoire, veille sur leur fille, moins surchargé e de travail du fait de sa délicate situation professionnelle du moment. Mais, elle retrouve aussi toute sa férocité en présence de Haller, à qui elle n’hésite jamais à rappeler ses devoirs de père et ses erreurs impardonnables ou presque…

Même Rachel Wallis, elle aussi croisée à plusieurs reprises lors des enquêtes précédentes de Bosch, participe à « Volte-face », dans un rôle de consultante qui va projeter sur la personnalité de Jessup une lumière nouvelle et peu rassurante, surtout lorsqu’on sait qu’il est en liberté, surveillé de prêt, il est vrai, mais sera-ce suffisant ?

Bien sûr, ce rôle de père prend un aspect très important au fur et à mesure de l’histoire et lorsque les craintes quant aux agissements de Jessup se renforcent. Ce que je n’ai pas dit dans le résumé, c’est que l’accusé (ne l’appelons pas coupable, puisque le premier jugement n’a plus court), une fois remis en liberté, semble se tenir à carreau. Seule interrogation pour les flics d’élite (et un peu agités de la gâchette) qui le suivent nuit et jour, d’étranges et inexplicables virées nocturnes dans des parcs, du côté de Mulholland Drive, où il ne semble rien faire, si ce n’est attendre, méditer à la lueur de bougies qu’il laisse derrière lui, à des endroits curieux…

Celui qui est considéré comme un homme ayant tué sous la pression du moment, pour se débarrasser de la fillette avant d’être pris par la police aurait-il d’autres secrets à cacher ? D’autres victimes pour lesquelles il n’aurait jamais été inquiété ? Voilà une des pistes à suivre, mais qui fait froid dans le dos et change la donne considérablement pour Haller et son équipe…

Nous suivons alors un procès sous haute tension en même temps que des enquêtes parallèles, pour rassembler des témoignages mais aussi garder à l’œil Jessup comme le lait sur le feu, car, sans rien faire d’extraordinaire, son comportement quotidien fait apparaître une menace aussi puissante qu’indicible… Il est coupable, aux yeux de tous ceux qui travaillent à sa condamnation. Mais de quoi exactement ? Et jusqu’où est-il capable d’aller si le procès tourne en sa défaveur ?

Bizarrement, contrairement à nombre de romans de Connelly où prime l’action, « Volte-face » est un roman plutôt paisible, puisque se concentrant principalement dans le prétoire, avant et pendant le procès de Jessup. Mais, il s’en dégage une inquiétude palpable, une tension omniprésente de la première à la dernière page.

En premier lieu, parce que Haller joue gros. Il sait que si Williams l’a choisi, c’est aussi parce que, en cas d’échec, il sera le bouc émissaire idéal pour un procureur qui joue gros avec ce genre de dossier sur un plan électoral (rappelons qu’aux Etats-Unis, les magistrats sont élus et non pas nommés). Sans oublier l’aspect financier : en cas d’acquittement définitif, Jessup, pas cynique le moins du monde, entend faire payer au civil une somme rondelette pour les 24 ans passés « injustement » derrière les barreaux. Là encore, payer à un assassin innocenté une telle somme ferait tâche sur le CV du procureur… Eh oui, politique, pouvoir et argent ne se tiennent jamais très loin de la balance tenue par une justice pas toujours aveugle…

Mais, bien sûr, la réflexion centrale de « Volte-face », c’est la mission de l’avocat. Avocat de la défense, et, en tant que telle, attaché à « la défense des damnés », expression reprise par Haller lui-même et tirée d’un ouvrage consacré au « côté obscur du système judiciaire américain », voilà le job de Haller. Et tant pis si, pour cela, il doit côtoyer la lie de la terre, les pires personnages qu’on puisse croiser dans sa vie. Et avec, comme objectif, de leur épargner la plus lourde peine encourue, voire de réussir à instiller un grain de sable dans la belle mécanique judiciaire jusqu’à aboutir au vice de procédure ou à l’acquittement pour cause de doute raisonnablement…

Bien sûr, tout accusé à le droit à la meilleure défense possible, mais, et on le voit bien dans la manière dont Maggie et surtout leur fille considèrent avec mépris le boulot de Haller, c’est une mission délicate, moralement instable et qu’il faut savoir assumer.

Pourtant, lorsque Haller va se retrouver « de l’autre côté de l’allée » (dans un prétoire américain, l’accusation et la défense se trouvent face au juge et ne sont séparées que par une travée centrale), il va se découvrir des états d’âme jusque-là inconnus, une pression bien plus forte, comme si la responsabilité du procureur n’impliquait aucun droit à l’échec, quand l’avocat de la défense ne pouvait pas toujours empêcher un coupable d’être puni pour ses actes…

Non  Haller ne peut pas, dans ce nouveau rôle, se contenter d’une défaite, il doit absolument obtenir la condamnation de Jessup, d’abord parce qu’il est certain de la culpabilité du bonhomme, ensuite, parce que c’est la mission qu’on lui a confiée, un point c’est tout. Et, comme il dispose d’un dossier bien étayé mais fragilisé par une preuve ADN contraire et contrariante, il va devoir boulonner dur pour arriver à son but.

Dans son esprit, laisser Jessup en liberté participe de sa stratégie : s’il fait une erreur, même minime, contrevenant à sa conditionnelle, l’affaire sera jouée, l’accusé retournera croupir en prison jusqu’au verdict et ce dernier sera bien plus facile à obtenir de la part des jurés avec un suspect enchristé en face d’eux.

Mais la justice n’est pas une science exacte, loin de là, et Haller n’en maîtrise pas tous les rouages, hélas pour lui… Heureusement, il sait anticiper tous les coups tordus prévus par Royce l’Astucieux, et pu cause, il aurait utiliser les mêmes s’il avait été à sa place. Quant à Maggie, elle vient combler son manque d’expérience par un parfait savoir-faire en terme de gestion des interrogatoires et contre-interrogatoire de l’accusation. Sans oublier l’acharnement de Bosch à coincer les méchants, atout maître dans un tel dossier, plutôt chancelant.

Les évènements qui se dérouleront en fin de roman vont venir remettre toute la belle stratégie de Haller en cause, je n’en dis pas plus, mais cette première expérience en tant que procureur ne va laisser Mickey qu’avec un goût amer dans la bouche et beaucoup de questions en tête…

Et si Haller était fait pour le rôle de « défenseur des damnés », même si cela peut sembler parfois déplorable ? Et si faire condamner les accusés, ce n’était pas son truc, pas là où il excelle ? Et s’il était plus facile, malgré l’aspect moral des choses, d’être du côté de la défense ? Joli paradoxe qui devrait donner quelques cauchemars à Haller. D’autant que ni Maggie, ni Bosch, à la résolution inébranlable, ne semblent, eux, douter de la justesse de leur mission visant à mettre hors d’état de nuire les moins recommandables des citoyens…

Voilà encore un polar plein de pistes de réflexion pour le lecteur. Peut-être même irais-je jusqu’à le conseiller aux étudiants en droit qui viserait une carrière pénale. Après tout, eux aussi risquent, à un moment donné, de se retrouver confrontés à ce genre de situation… Une réflexion à rapprocher aussi, dans un genre très différent, mais sur un thème commun, du récent ouvrage de l’avocat Eric Dupont-Moretti, l’un des avocats de l’affaire d’Outreau, par exemple. Un livre intitulé « Bête Noire », dans lequel ce ténor du barreau évoque les liens complexes entre système judiciaire et défense.

Oui, on est bien dans le thème.

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