mardi 12 novembre 2013

"C'est la faute de l'homme. (...) Lui seul décide de l'ombre ou de la lumière. En tout lieu et à tout moment".

Lorsque j'ai vu ce thriller médiéval venu d'Italie, je me suis dit qu'il fallait que je le lise. Le titre et le sujet me semblaient attirants, intrigants. L'aspect ésotérique reste aussi un élément qui peut me plaire, même si j'ai appris à me méfier, ça peut aussi vite partir en vrille (c'est ce qu'on appelle la jurisprudence Dan Brown). Mais voilà, j'avais vraiment envie de lire ce livre, sans doute en me disant, inconsciemment, que trente ans avaient passé depuis "le Nom de la Rose" et que, même si Marcello Simoni n'était pas Umberto Eco, ce serait une bonne indication sur l'évolution du genre... Bien m'en a pris, j'ai passé un bon moment avec "le marchand de livres maudits", qui vient de paraître en grand format chez Michel Lafon. Mais, je vous le dis d'emblée : ne vous attendez pas forcément à un nouveau "Nom de la Rose", ce roman est en effet un étonnant mélange d'ancien et de moderne.





Ignace de Tolède est marchand de reliques mais aussi de livres. J'allais écrire "livres rares", mais je réalise soudain que l'action se déroule en 1218 et qu'à cette époque, tout livre était rare... Disons plutôt de livres à mauvaise réputation, voire interdit. La rumeur parle d'ailleurs d'Ignace comme d'un nécromant...

Un bruit qui lui vaut des ennuis depuis des années... Avec son ancien associé, Vivïen de Narbonne, ils ont dû se séparer une quinzaine d'années plus tôt, car leur activité leur a valu les foudres d'une redoutable et dangereuse organisation, la Sainte-Vehme, dont les membres, les Francs Juges ou Illuminés, affirment rendre la justice. Ignace n'a cessé de changer de lieu, devenant nomade malgré lui, et s'installant en Orient, loin des griffes de ses poursuivants. Vivïen avait choisi de se cacher à l'abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse, dans les Alpes...

Je parle à l'imparfait, car la Sainte-Vehme a retrouvé la trace de Vivïen et, en cherchant à fuir l'homme au masque rouge, l'ami d'Ignace a basculé dans un précipice. C'était le mercredi des cendres de l'année 1205, des années plus tôt... Une nouvelle qui n'a pas incité Ignace à remettre les pieds en Europe de sitôt. Peut-être jamais.

Mais Ignace a changé d'avis. Le revoilà en Italie après une si longue absence. C'est une invitation qui l'a poussé à revenir, il compte l'honorer, mais auparavant, en ce mois de mai 1218, il doit faire un détour pour se rendre au monastère de Santa Maria del Mare, là où, des années auparavant, il a laissé quelque chose qui a un intérêt particulier pour lui. Un secret, dit-il.

Sur place, il découvre que tout a changé... Son ami et mentor, l'abbé Maynulfo, est mort pendant son absence et son successeur, Rainerio de Fidenza, n'inspire guère confiance au marchand. L'ambiance au monastère est lourde et Ignace ne s'y sent guère en sécurité, ce que les faits vont bientôt confirmer...

Peu importe, Santa Maria del Mare n'est qu'une étape, Ignace entend reprendre vite son bâton de pèlerin, direction Venise, où doit avoir lieu son rendez-vous. Et, pour y aller, outre son compagnon de voyage, Wilhalme, un français taciturne et ombrageux, dont on devine qu'il n'a pas eu une vie de tout repos, Ignace propose à Uberto de l'accompagner.

Uberto est un adolescent qui a passé tout sa jeune vie au monastère. Enfant abandonné, il aurait pu entrer dans les ordres et devenir un des moines qu'il a toujours côtoyés, mais, curieusement, cette vocation ne lui est jamais venue. Au contraire, la proposition d'Ignace est une aubaine et le jeune garçon se fait un plaisir de suivre le marchand et son sombre acolyte.

A Venise, Ignace à rendez-vous avec un des notables de la ville, le comte Enrico Scalo. L'entrevue a lieu dans la basilique Saint-Marc, tout récemment ornée de ce merveilleux quadrige, volé lors du sac de Constantinople, en 1204. L'aristocrate révèle alors au marchand qu'il a reçu un étrange message, venant d'un moine français, à propos d'un ouvrage mystérieux, au pouvoir immense, dit-on, l'Uter Ventorum.

Mais le livre doit être reconstitué, toutes ses parties ne se trouvent pas au même endroit. Et l'homme qui a contacté Scalo a stipulé expressément que ce soit Ignace qui se charge des recherches pour le reconstituer... Il n'en faut pas plus au marchand pour avoir une révélation : tout cela ne peut venir que d'une personne, Vivïen de Narbonne... Mais il est censé être mort !

Alors, pour comprendre de quoi il en retourne, et par curiosité aussi, car l'ouvrage à retrouver l'intrigue véritablement, Ignace décide de relever le défi. Mais, pour retrouver l'Uter Ventorum, il va devoir, avec l'aide de Wilhalme, combattant farouche et courageux, et d'Uberto, certes frêle et naïf mais non dénué d'intelligence, se lancer dans une véritable chasse au trésor... Les indices que Vivïen, ou celui qui se fait passer pour lui, sont en effet cryptés... Un long et périlleux voyage débute...

Périlleux, car la Sainte-Vehme n'a pas perdu de temps. Elle est déjà sur les talons d'Ignace, qui l'ignore encore. Mais la Sainte-Vehme n'est apparemment pas la seule à s'intéresser aux recherches du marchand de reliques et de livres. Décidément, l'Uter Ventorum et ses pouvoirs présumés semblent aiguiser bien des convoitises...

D'Italie en France, de France en Espagne, le périple d'Ignace est long et pas toujours simple, dans une Europe bien instable, où l'on guerroie pour un oui ou pour un nom... Il faut décrypter les messages habiles qui lui sont laissés d'une étape à l'autre, rassembler les parties du livres et déjouer les plans d'ennemis fort déterminés... Mais qui manipule qui ?

Le thriller ésotérique est un genre à la mode ces dernières années, en particulier, évidemment, depuis le succès mondial du "Da Vinci Code". Mais que ce soit Dan Brown, Henri Loevenbruck, le duo Ravenne-Giacometti et bien d'autres, tous ont ancré leur récit dans notre époque, tout en remontant parfois loin dans le passé pour nourrir leurs intrigues. Ici, ce n'est pas le cas, nous sommes en plein XIIIème siècle, sauf que tout le traitement narratif est celui d'un thriller contemporain.

Des chapitres courts, pas de longs développements, des informations données au compte-gouttes, des rebondissements, l'alternance entre chapitre mettant en scène Ignace et les autres personnages... On est, comme je le disais d'emblée, loin du style très littéraire et érudit d'un Eco. Attention, loin de moi l'idée de dire que "le marchand de livres maudits" est vide de toute substance, au contraire, mais, la façon de Marcello Simoni de distiller ce savoir est différente de celle de son auguste prédécesseur, moins professorale, on va dire.

Bien sûr, il y a complot, trahisons, bagarres, combats, un soupçon de torture, même, si, si, mais on ne tombe pas dans les travers brownien, quand la fiction et la réalité s'entremêlent à l'envi pour engendrer un conspirationnisme de mauvais aloi... Ici, rien pour dénoncer quoi que ce soit qui, du XIIIème siècle à nos jours, ramperait insidieusement afin de nous faire tous tomber dans l'horreur, pire, dans l'enfer !

Juste un thriller un poil paranoïaque, mais c'est la règle du genre, fort bien mené, avec une réelle efficacité. Et en se jouant de quelques écueils... Eh oui, au XIIIème siècle, on se déplace lentement, ce qui n'est pas idéal pour le rythme d'un thriller ! Pas de chronologie pesante à tout bout de champ, mais on comprend bien qu'un certain temps passe d'un temps à un autre.

Idem pour les savoirs de cette époque. Les connaissances d'Ignace se sont élargis au contact des livres, mais aussi des sciences orientales. Ce qu'il sait, autant que ce qu'il vend, lui vaut cette réputation de nécromant, dans une Europe où la chape du catholicisme comme vérité absolue écrase tout. Simoni mêle ces différences de savoirs universels à son intrigue, aussi bien dans la quête et les décryptages des énigmes que dans l'ambiance globale des différents camps impliqués. Croyance, science, superstition entrent en collision et c'est explosif !

Un mot sur un personnage qui m'a bien plu : Slawnik. A son apparition dans le récit, je l'ai vu comme un méchant, un vrai, un dur... Pour rester dans les parallèles avec Dan Brown, il m'a d'abord fait penser au Silas du "Da Vinci Code", tueur impitoyable et sans état d'âme. Et puis, au fil des pages, l'impression change. Pas le personnage, je ne le crois pas, mais sa personnalité est éclairée sous des jours différents, par moments moins cruel, déterminé mais sachant se montrer juste et ne souhaitant pas verser dans la violence aveugle lorsqu'il la juge inutile.

Au milieu de personnage que la morale n'étouffe pas vraiment, il est une espèce de caution, dans un rôle délicat : incarner ce qu'il croit être fermement la justice (à tort ou à raison, il ne s'agit pas de juger ses motivations) et la faire respecter à la force du glaive... Malgré tout, il y a de l'intégrité dans ce personnage, sans doute tout aussi victime de ses maîtres que d'un destin qui en a fait un tueur.

Et puisque je viens de parler d'un personnage, voilà qui m'amène à une des autres récurrences de ce livre : les mystères qui entourent les différents personnages. Peu échappent à cette règle, je ne fais pas de liste, je ne pourrais vous expliquer ici d'où viennent les uns et les autres et leurs secrets qui seront révélés au gré des événements et des pages.

Pourtant, autour d'eux flottent des mystères et une question forcément suspicieuse : s'ils cachent cela, c'est qu'ils ont des raisons à cela ! Pas de fumée sans feu, toute zone d'ombre recèle des choses pas très reluisantes. Certes, c'est possible. A moins que ce ne soit pour d'autres raisons plus louables que ces personnages recourent à la discrétion...

Dans un monde où l'on est très vite jugé et catalogué, où l'on n'a pas toujours la chance de se défendre et encore moins de prouver sa bonne foi et son innocence, il vaut effectivement mieux choisir avec soin ce que l'on veut révéler de soi. Les brumes se dissipent petit à petit, parfois pour dévoiler effectivement des secrets embarrassants, des aspects plus sombres, des personnalités aussi plus touchantes.

C'est un roman dont le thème central est le secret et sa révélation. Pas illogique, donc, de le voir ainsi étendu à pratiquement chaque angle abordé dans le roman. Et, au-delà du secret, il y a aussi la notion de trésor caché, d'objet mystérieux, de secrets plus matériels... Et la teneur de ces trésors pourrait elle aussi être inattendue, notion floue, finalement...

Oui, j'ai conscience que moi-même, je fais dans le flou artistique, mais je ne peux guère entrer dans les détails. J'ajouterai simplement que nous avons, dans ce thriller, plusieurs quêtes initiatiques qui viennent se greffer sur la chasse au trésor centrale. Et chacune des découvertes qui aura lieu scellera des destins...

Alors, non, "le marchand de livres maudits" n'est pas le nouveau "Nom de la Rose", oui, je sais, je m'abaisse à des clichés faciles, mais j'ai aussi mes faiblesses. Non, c'est un thriller à part entière avec ce curieux mélange du contexte médiéval et de la rythmique rapide de ce genre très contemporain. Ce n'est pas désagréable, bien au contraire, c'est évidemment plus léger que le chef d'oeuvre d'Eco, mais ça se dévore, tout simplement, et c'est très bien ainsi.

A part la fin, peut-être un peu abrupte, un poil simpliste à mon goût, rien à redire. Et je vais vous dire mieux : je crois avoir compris que ce roman n'est que le premier d'une série. Eh bien, j'en suis ravi et je lirai sans doute le tome suivant avec un vrai plaisir. D'autant que tous les secrets ne sont pas encore révélés, les brumes pas toutes dissipées, et de nouvelles aventures seront propices à de nouvelles révélations, j'en suis certain !


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