jeudi 21 novembre 2013

"Le monstre est une tumeur".

De la littérature islandaise, je ne connaissais jusque-là que des romanciers spécialisés dans le polar, comme Arnaldur Indridason ou Arni Thorarinsson. Voici une découverte, avec une romancière de littérature générale, qui ne nous parle pas de son île, qu'elle a quittée voilà des années pour venir vivre en France puis en Allemagne, mais s'intéresse à l'humain et à ses drames. Démonstration sombre mais lumineuse, comme un ciel nocturne d'un noir profond, mais si dégagé qu'il se laisse transpercer par la clarté d'une myriade d'étoiles... Avec "Yo-yo" (publié aux éditions Héloïse d'Ormesson), c'est tout sauf un moment de détente que nous propose Steinunn Sigurdardottir. L'objet, ici, n'a rien de ludique et, derrière les drames et les destinées contrariées, c'est une amitié étonnante qui se dessine et qui, peut-être, pourra renverser des montagnes et vaincre les désespoirs...





Martin Montag est radiothérapeute à Berlin. La petite trentaine, il est un spécialiste connu et reconnu et ses résultats parlent pour lui : il sauve des vies, lutte pas à pas contre les cancers de ses patients, apaise les craintes et les douleurs et accompagne ceux qu'il ne peut pas sauver. Vraiment, scientifiquement comme humainement, Martin est un mec bien.

Un jour, se présente à lui un patient septuagénaire à qui il doit annoncer qu'il est malade. L'homme en face de lui ne paye pas de mine, mais sa réaction plaintive surprend un peu Martin. Et puis, quelques détails, rien de très significatif, en fait, commencent à le tarauder, inconsciemment : n'a-t-il pas déjà rencontré cet homme ?

C'est lorsqu'il va regarde de plus près les examens passés par ce patient que Martin va se rappeler... Sur l'écran devant lui, la tumeur qui se développe dans le corps de l'homme a la forme d'un yo-yo et apparaît paré d'une couleur rouge presque agressive... Cette simple forme, sans doute approximative, ce "yo-yo" tumoral, va rouvrir toutes les blessures de Martin et le replonger dans un lointain traumatisme...

Pourtant, jusqu'ici, il n'a rien laissé paraître. Sa réussite professionnelle s'accompagne d'une vie amoureuse comblée, auprès de Petra, sa compagne. Toutefois, à quelques détails, on sent que quelque chose cloche chez le radiothérapeute. Oh, de petits détails, une certaine hypocondrie, qui lui fait redouter à chaque instant de mourir d'un soudain arrêt du coeur, ou encore une méfiance voire un rejet des enfants...

Et puis, il y a cette étonnante amitié avec Martin. Oui, les deux hommes ont le même prénom ! Mais ce second Martin est français. Et surtout, son existence est diamétralement opposée à celle du médecin berlinois : Martin Martinetti arrive de nulle part. Lorsque Martin Montag l'a rencontré, on pouvait difficilement être plus mal en point...

En effet, Martinetti était SDF, visiblement sans espoir ni même volonté de se sortir de cette situation. Pire, il n'a pas caché ses tentatives pour en finir et son fatalisme face au cancer qui a réuni les deux hommes. Eh oui, Martin le Français a été le patient de Martin l'Allemand, trois ans plus tôt. Et le second a guéri le premier et lui a peut-être même redonné le goût à la vie...

Désormais, Martin Martinetti n'est plus SDF, il vit même avec une jeune femme d'origine polonaise, gardienne au zoo de Berlin et qui travaille pour devenir vétérinaire. Lui-même se remet le pied à l'étrier et commence à refaire des projets d'avenir... A deux... Et il sait qu'il doit cette fière chandelle à cet ami médecin, dont il est, d'une certaine manière, le confident.

Mais l'apparition du yo-yo rouge sur l'imagerie du patient de Martin va changer la donne. C'est au tour de Montag de plonger... Les souvenirs qui sont remontés à la surface l'ont entraîné avec eux vers le fond, comme justement le yo-yo qui monte et redescend suivant sa ficelle et le mouvement de la main de celui qui le tient.

Le lecteur va alors suivre Montag dans son introspection, à la rencontre de ces souvenirs remisés au fin fond de son subconscient depuis des lustres. L'explication du drame n'est pas explicitée clairement, même si, peu à peu, on la devine. Mais on découvre l'enfance pas très heureuse de Martin, les rencontres, positives, celles-là, qui ont compté dans sa vie.

Et, en parallèle, les craintes et les doutes de Martin s'accroissent... Le voilà qui cherche à savoir. Savoir s'il se trompe, s'il confond, ou s'il a effectivement reconnu dans son patient l'homme qui hante son passé. Et plus il avance dans son enquête, plus le doute devient évidence. Et plus ses maux empirent...

Avec, à la clé, l'apparition d'un terrible dilemme qui va commencer à le ronger... Le dilemme d'un médecin face à son serment et ses engagements, ses devoirs... Et toute cette réflexion s'accompagne de deux phénomènes plus qu'inquiétant : un repli sur soi et une tendance suicidaire d'abord diffuse puis, de plus en plus marquée...

Je ne vais pas en dire plus sur l'histoire elle-même, car si ce roman n'est pas un thriller ou un polar, il se dévoile petit à petit jusqu'à un dénouement très fort, magnifique et plein de luminosité. Je n'ose dire d'optimisme, parce que je n'en suis pas certain, pour être franc. Mais il est certain que le drame, sans être désamorcé, a alors changé de cap pour aller vers un mieux...

"Yo-yo" est un court roman, intense, sombre. Une descente aux enfers d'un homme chez qui rien ne laisse présager une telle blessure. Une incapacité aussi bien à affronter cette douleur terrible qu'à la partager pour essayer, si ce n'est de la guérir, au moins de se décharger d'une partie de son poids... Et ce, malgré un entourage qui l'aime, qui l'apprécie...

La dérive de cet homme, intelligent, altruiste, plein d'empathie, sachant ménager ses malades sans pour autant mentir sur leur état, est troublante... D'un seul coup, à la simple vue de cette tumeur à la forme bizarre, il va perdre l'ensemble de ses repères, replongeant dans une période où il était seul, atrocement seul... Ultra-moderne solitude ? Non, pas vraiment...

Plutôt une culpabilité dévorante. Culpabilité encore attisée par son enquête et ce qu'il découvre par cet intermédiaire. Il n'a rien fait de mal, il n'est en rien coupable, et pourtant, impossible de décoller ce sentiment poisseux  et toxique de tout son corps, de toute son âme. Cet échec-là, son échec personnel, le renvoie à tous ses autres échecs passés, à la souffrance terrible chaque fois renouvelée qui l'envahit, lui et tous ceux qui l'aident dans le suivi des patients, quand un de ses malades meurt. L'instant d'avant, ils sont là, vivants, flamme vigoureuse, soufflée comme une bougie d'anniversaire l'instant d'après... Morts... Sans espoir de retour...

L'impuissance qu'il ressent est la même que celle qui l'étreint depuis l'apparition du yo-yo tumoral... Et pour cause, le cancer qui ronge Martin Montag, c'est son drame passé qui se métastase, le colonise peu à peu et lui détruit la conscience... Un drame impossible à effacer, sans aucune solution efficiente pour le traiter...

Enfin, ça, c'est ce dont il s'est persuadé.

Je vais revenir sur l'ambiance de ce roman que j'ai évoquée en introduction avec un certain lyrisme (oui, je me jette un peu des fleurs, mais les myriades d'étoiles, et tout, ça a de la gueule, quand même, enfin, je trouve, tout modestement, évidemment...). Entre le cancer d'un côté et le drame personnel de Martin Montag, force est de reconnaître que ce n'est pas la joie qui règne au long de "Yo-yo".

Il n'y a pas d'imposture, dans la vie de Martin Montag, son amour pour Petra, son amitié pour Martin Martinetti, son désir pour la compagne de ce dernier (respectueux, je le précise), tout cela est sincère. Pourtant, il y a un sentiment d'incomplétude chez cet homme et une terrible impossibilité à communiquer ouvertement avec les autres, malgré la confiance qu'il peut avoir en eux...

Allez, enfonçons encore le clou : lorsque, enfin, il réussit à s'ouvrir, c'est pour avouer à Petra qu'il ne veut pas avoir d'enfant, jamais... Comme déclaration d'amour, sans doute peut-on rêver mieux... Idem dans son amitié avec l'autre Martin, dont il s'éloigne, imperceptiblement d'abord, puis de plus en plus franchement...

Pourtant, je qualifie ce roman de lumineux. Oh, pas une clarté solaire, éblouissante, chaude et vitale, non, plutôt une clarté lunaire, un halo de lumière dans un ciel d'un noir d'encre. Martin Montag n'est pas seul, et ce sont ces autres, autour de lui, qui sont cette lumière, synonyme d'espoir. Ou ceux qui sauront arrêter son plongeon vers plus d'obscurité pour le conduire vers la lumière...

Pardon de ne pas me montrer plus explicite, mais le dénouement de ce livre est beau et fort, assez inattendu de mon point de vue par certaines révélations qui y sont faites. Voilà pourquoi je ne veux pas trop en dire, pourquoi je laisse planer un certain flou autour de ces faits et pourquoi je ne prononce pas certains mots qui me semblent fondamentaux dans ce roman.

Un mot cependant sur un élément qui m'a un peu gêné dans ma lecture au départ et sur lequel je me suis par conséquent interrogé : pourquoi avoir donné le même prénom aux deux personnages masculins ? Certes, l'un est allemand et doit donc se prononcer "Martine", tandis que le Français se prononce comme nous l'écrivons... Mais, sur papier, forcément, ça trouble...

Et si c'était pour renforcer l'impression que ces deux-là n'ont que cela en commun ? Un prénom... Car, pour le reste, on se dit vraiment que ces deux-là n'ont rien pour devenir les meilleurs amis du monde... Faux semblant ? Possible... Mais, ce prénom particulier peut aussi symboliser pas mal de chose...

Saint Martin, l'un des grands saints chrétiens, donna son manteau à un pauvre un soir de grand froid. Par la suite, il se fit ermite... Cela ne ressemble-t-il pas au parcours, toutes proportions gardées, de Martin Montag, qui a sauvé le SDF Martin Martinetti avant de s'isoler sous le coup du choc de la révélation engendrée par la vue de la tumeur en forme de yo-yo... Pourrait-on voir alors apparaître un jeu de miroirs entre les deux Martin ? Je vous en laisse juge.

Voici un beau roman, court, moins de 200 pages, mais d'une grande densité et d'une grande intensité dramatique... La fin reste assez ouverte, à chaque lecteur de s'imaginer le destin des personnages, selon sa sensibilité, selon que vous soyez plutôt optimiste ou pessimiste... Mais, j'ai apprécié cette découverte littéraire venue d'Islande, mais aussi teintée de culture continentale.

Je ne le conseille pas pour une longue soirée d'hiver, même au coin du feu, alors que le moral chancelle un peu et qu'on désespère de voir les jours augmenter... Mais, si les thématiques abordées sont lourdes et très sérieuses, la construction du roman vaut le coup d'oeil, tout comme son dénouement, très touchant.

Et c'est mon coeur qui a fait le yo-yo durant tout le temps de cette lecture, entre émotions positives et négatives... N'est-ce pas aussi ce qu'on attend d'un roman, après tout, qu'il suscite chez nous toute une palette d'émotions contrastées ? Dans ce cas, osez, franchissez-le pas et découvrez l'écriture nette, précise... en un mot, lumineuse ! Eh oui, encore !

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