jeudi 6 mars 2014

Goitreuse vs. Myrmidone...

L'Histoire est pleine d'événements méconnus ou oubliés qui ont pourtant de quoi titiller l'imagination et la curiosité des romanciers. En voici un nouvel exemple qui va nous emmener au XVIIIème siècle, dans cette période spéciale de la Régence, ces quelques années qui ont suivi la mort de Louis XVI, avant que le jeune Louis XV atteigne l'âge de régner seul. Et de jeunesse, il va être question, de jeunesse sacrifiée pour assouvir des ambitions personnelles camouflées sous de basses opérations diplomatiques. C'est ce que nous raconte Chantal Thomas, dans "l'échange des princesses", publié au Seuil. Une espèce de tragi-comédie retraçant le destin pathétique de deux pauvres petites filles riches.





Voilà 6 ans que Philippe d'Orléans, petit-fils de Louis XIII et neveu de Louis XIV, exerce la fonction de Régent. A la mort de Louis XIV, en 1715, l'héritier du trône n'avait que 5 ans, il fallait donc quelqu'un pour gouverner en attendant que le jeune Roi atteigne sa majorité. Et, en cette année 1721, Philippe d'Orléans trouve que l'exercice du pouvoir est bien agréable et qu'il en reprendrait bien encore un peu.

Alors, il imagine un accord diplomatique qui aurait le double d'avantage d'assurer la paix qui règne avec l'Espagne, ce qui n'est pas un luxe après la terrible Guerre de Succession d'Espagne qui a mis les deux pays à genoux, et de lui donner un peu plus de temps devant lui. Il s'agit de sceller le mariage entre Louis XV et l'infante d'Espagne, fille du couple royal, Anna Maria Victoria. Louis a à peine 11 ans, Anna Maria, tout juste 3 ans, et elle est la cousine germaine du Roi de France...

Et, puisque le Régent se voit bien régner encore un peu, voire plus, on se sait jamais, si Louis XV venait à mourir jeune, il convient d'asseoir son statut en nouant une autre alliance, disons, plus personnelle. Le Princes des Asturies, héritier du trône d'Espagne, 14 ans, est encore un coeur à prendre, si je puis dire. Et le Régent est justement père d'une charmante fille de 12 ans, Louise-Elizabeth, Mlle de Montpensier...

Voilà ce que Philippe d'Orléans propose : Anna Maria Victoria viendra s'installer à Versailles, en attendant un mariage royal en grande pompe, tandis que Mlle de Montpensier, qui a dit oui du bout des lèvres à cette affaire, fera le voyage inverse, pour épouser le futur Roi d'Espagne. S'il était accepté, ce qui n'a rien de certain, voilà une double alliance fort profitable au Régent.

Et, effectivement, à Madrid, on convient et on donne approbation. Les deux princesses vont donc entamer à la fin de l'année 1721, un long voyage, loin d'être de tout repos, dont l'objectif est qu'il se croise sur l'île des Faisans, un nom qui plaît énormément à la jeune infante, une petite île située au centre de la Bidassoa, le fleuve qui, au Pays Basque, fait frontière entre la France et l'Espagne.

Elles entrent alors chacune dans un pays qui, malgré les liens familiaux, n'est absolument pas le leur. Plus que l'inconnu ou l'étranger, c'est à une vraie barrière culturelle qu'elles vont se heurter, à leur manière, très différente l'une de l'autre, avec leur personnalité propre, diamétralement opposée, jusqu'à l'inévitable désastre de cet accord bancal dès sa conception...

Il me faut parler des 4 personnages centraux de ce roman historique (car, même s'il s'appuie sur une solide documentation, dont certains textes inédits, selon Chantal Thomas, ce livre est bien un roman), en commençant par les deux garçons. N'y voyez pas un manque de galanterie de ma part, c'est juste que leur cas va être vite réglé, leur attitude étant évidemment importante dans ce fiasco, mais le récit n'est pas centré sur eux.

Et, ils sont assez proches l'un de l'autre, les deux Louis. Parce qu'on a l'impression qu'ils ne sont heureux que quand ils chassent, Luis (je l'écris à l'espagnole pour ne pas les confondre) faisant de son tableau de chasse le principal sujet de son abondante correspondance avec ses royaux parents. En fait, la principal différence entre les deux jeunes hommes est là.

Louis XV est orphelin, son entourage a connu une véritable hécatombe entre 1710 et 1715, faisant de lui un Roi-enfant mais aussi un Roi seul. Luis Ier, lui, est tout le contraire, on pourrait même dire qu'il n'a pas coupé le cordon, si vous me passez l'expression. C'est un garçon au naturel anxieux, dont on ressent la peur viscérale de se retrouver seul aux commandes, de régner...

Et puis, j'en finirai là sur la succincte présentation des deux époux désignés, si Louis XV est un beau garçon, séduisant et séducteur, Luis Ier est un être laid et malingre, qui n'a pas de quoi éveiller l'amour chez une jeune femme, même de haute lignée ne se faisant pas d'illusions sur son avenir. Et cela aussi sera fondamental.

Venons-en aux demoiselles. Anna Maria est une enfant, 3 ans, je le disais, quand l'alliance est conclue. C'est une demoiselle de bon caractère et de bonne composition, toujours pleine de joie de vivre, d'une grande vivacité et d'une intelligence précoce. A tel point que l'infante-reine, comme on va l'appeler, va, dès son arrivée en France, pendant le voyage puis à la Cour, conquérir tout le monde.

Tout le monde, à une exception, mais pas des moindres : Louis XV...

Agacé, le Roi, par cette nouvelle arrivante tellement joyeuse, lui qui est déjà d'un naturel solitaire et triste. Agacé puis indifférent, rapidement, elle n'existera quasiment plus aux yeux de Louis XV. Et tandis que le Roi s'éloigne, l'infante-reine, éblouie dès le premier regard par son auguste promis, se consume d'un amour exclusif et enfantin...

J'ai été frappé tout au long du livre par l'omniprésence des poupées dans la vie de l'infante-reine. Pas par le nombre de cette immense collection, en soit, cela n'a rien d'étonnant pour une fille de roi, mais par le fait qu'elles forment la Cour de la fillette, bien plus que les êtres humains. C'est avec ses poupées qu'elle passe le plus clair de son temps, elle-même poupée au milieu des poupées.

Oui, j'ai eu cette impression, touchante au début, puis de plus en plus désagréable au fil des pages, que Anna Maria n'est qu'une poupée, aux yeux de ses parents (qui lui disent "adieu" le jour de son départ, sans plus d'émotions que ça...), aux yeux du Roi, qui s'en lasse aussi vite qu'un jouet nouveau, aux yeux de tous, tant on fait peu de cas d'elle... Au point de se dire qu'on va la ranger dans un placard et l'y laisser moisir, un de ces jours...

A l'opposé, Mlle de Montpensier, déjà adolescente, n'est pas du tout emballée par le mariage arrangé pour elle. Elle a accepté, sans doute à contre-coeur, de quitter la France pour l'Espagne. Mais, elle le vit très mal et son corps le lui fait savoir. Dès son arrivée en Espagne, sa santé va se dégrader. Et ce que l'on nous décrit ressemble fort à des maladies qu'on dirait aujourd'hui psychosomatiques...

Alors que Luis attend sa promise avec une grande impatience, dans tous les domaines, y compris sexuel, et pas seulement par devoir, Mlle de Montpensier va multiplier les démonstrations de mauvaise volonté. Elle se replie sur elle-même, s'isole, refuse toute sortie, même officielle, aux côtés de son époux, limite son intimité avec lui au strict minimum puis se refuse carrément...

Pire, son état mental semble se dégrader, on la voit boulimique, exhibitionniste, adoptant des comportements de plus en plus extravagants... Simulerait-elle la folie pour faire enrager sa nouvelle famille ? Il ne semble pas. Son désarroi est palpable et le dégoût qu'elle ressent pour sa situation de Princesse des Asturies semble sincère.

Le plus frappant, c'est le changement de ton dans la narration des chapitres qui lui sont consacrés. Le vocabulaire se fait plus cru, plus vulgaire, au diapason des frasques de Mlle de Montepensier, qui enfreint toutes les règles de la bienséance et de l'étiquette. Les foule aux pieds, plutôt, car on est pas dans une manifestation de rébellion ordinaire, mais bien dans une pétage de plombs en règle.

Il y a, dans le traitement que fait Chantal Thomas du cas Montpensier, quelque chose de ce que Jean Teulé a fait avec Charles IX, dans son "Charly 9". Une plongée dans l'outrance, l'obscène, le grotesque... Et, face à cette épouse qui grossit, enfle, le roi se rabougrit, se recroqueville, s'efface progressivement, l'exubérance de l'une mettant encore plus en exergue la faiblesse de l'autre.

Il y a un contraste saisissant entre les deux jeunes princesses et les cours qui les accueillent. La Cour de France, dont les usages sont ceux en vigueur sous le règne du Roi Soleil, met la personne du Roi au pinacle. Il est idolâtré, comme le représentant légitime de Dieu qu'il est, l'étiquette est extrêmement rigoureuse, sa journée réglée à la seconde près, ses plages de liberté restreintes...

Mais c'est aussi une Cour d'une immense hypocrisie et d'une grande superficialité quand Anna Maria est une enfant pleine de naturel et de spontanéité. Petit à petit, elle va se retrouver isolée et, de coqueluche, au départ, elle va finir rejetée, les principaux courtisans suivant servilement l'attitude du Roi, qui l'ignore et montre sans cesse son peu d'intérêt pour elle.

A Madrid, au contraire, Mlle de Montpensier arrive dans une Cour où règnent une grande austérité et une grande piété. Le couple royal, les parents de Luis Ier, est un couple étonnant. Un couple fusionnel, nourrissant un amour d'une grande force et un appétit sexuel insatiable. Tout le contraire du couple formé par Louise-Elisabeth et Luis.

Mais, il y a aussi cette pesanteur de la Cour, si rigide, si éloignée de ce que la princesse française a pu connaître, elle, la fille d'un Régent connu pour être un grand libertin. L'atmosphère a changé du tout au tout entre Paris et Madrid et la jeune femme, déjà peu motivée, va réagir comme un chat échaudé dans l'eau froide... Explosion garantie !

Outre la jeunesse des deux princesses, les différences de caractère tellement énormes entre les différents époux, la question culturelle est sans doute ce qui explique le mieux cet échec diplomatique, fruit d'une idée insensée. Des mariages diplomatiques, politiques, qui vont souffrir en particulier des changements qui vont s'opérer en France. Car le Régent a un peu enjolivé l'avenir en mettant au point l'échange...

Il y a, dans le parcours croisé de ces deux princesses, non pas un parallélisme mais une symétrie. Elles sont différentes en tous points mais jetées malgré elle dans le même piège. Le plus terrible, c'est que celle qui est de bonne volonté tombe sur le Roi misanthrope, quand l'autre, qui est accueillie presque à bras ouverts, va s'acharner à tout détruire.

On est dans un vrai drame à quatre, dont personne ne va sortir indemne, à part peut-être Louis XV, que cette histoire n'a fait que renforcer dans sa volonté solitaire. Quant aux deux princesses, cet échange marquera un tournant dans leur vie, qu'elle négocieront différemment, là encore sans vraiment maîtriser leur destin.

Si Anna Maria peut paraître comme un rayon de soleil et Mlle de Montpensier comme une espèce de ressort comique, rien de tout cela n'altère l'oppression que l'on ressent aux côtés de ces deux demoiselles sacrifiées pour des ambitions qui les dépassent et qui, finalement, ne les concernent guère... Elles sont des pièces rapportées et on ne leur laisse pas vraiment la chance de s'intégrer à leur nouvel univers...

Chantal Thomas, tout en soignant la documentation et la relation du contexte historique, choisit ensuite de nous présenter cela avec la vision de la romancière qu'elle est. Certaines scènes, je pense aux pires crises traversées par Mlle de Montpensier, sont particulièrement spectaculaires, par exemple, mais on les imagine mal retranscrites telles quelles dans la chronique de l'époque...

Idem pour la vie solitaire de la petite Reine-Infante, certes entourée, mais de moins en moins au fil des mois, et qui, ainsi livrée à elle-même ou presque, finit par vivre en autarcie, comme une rose dont la fanaison est annoncée à brève échéance, si on ne vient pas lui apporter un peu de chaleur humaine... Mais, quel caractère, pour une si jeune enfant, et quelle dignité, quand l'autre princesse, elle, ridiculise son nom et son statut.

J'ai intitulé ce billet en utilisant les surnoms acquis par les deux princesses au cours de leurs "mariages" respectifs. La Goitreuse, c'est Mlle de Montpensier vue par sa belle-mère ; la Myrmidone, c'est le charmant surnom que Louis XV lancera à sa très jeune promise... Mais, en rédigeant ce billet et en relisant quelques passages du livre, je me dis que j'aurais aussi bien pu utiliser les derniers mots du roman : une demie-folle contre une enfant déchue.

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