mardi 11 mars 2014

"Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre" (Pierre de Coubertin).

Je suis dans une période très sportive, ces jours-ci... Euh, sportif de canapé, n'exagérons pas, même si j'aime le sport, je ne suis pas le plus grand pratiquant. Mais voilà une troisième lecture consécutive consacrée au sport et, une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'un recueil de nouvelles. J'ai peu l'habitude d'en lire et je suis bien embarrassé pour en parler, j'espère que vous adhérerez à ma façon de faire... Des nouvelles qui ont donc pour toile de fond le sport, ou, plus exactement, les sportifs. Car, on a beau être sportif, on n'en est pas moins homme, ou femme. Et puis, en lisant "le Saut de Malmö", que Folio publie dans sa collection de livres à deux euros, j'ai pu découvrir le style d'un auteur dont on a beaucoup parlé à l'automne dernier : Tristan Garcia, dont le roman, Faber, a été remarqué... Le thème de ces nouvelles est évidemment plus léger, mais ces textes nous parlent aussi du monde dans lequel évoluent ces athlètes...





Petite précision, ces nouvelles sont extraites d'un recueil paru chez Gallimard et intitulé "En l'absence de classement final". 9 des nouvelles de ce recueil ont été rassemblés dans cette édition Folio, pour 120 pages. Je vous propose un tour d'horizon individuel de ces textes, 5 pages pour le plus court, 25 pour le plus long, avant d'en tirer quelques réflexions globales...


Le livre s'ouvre avec la nouvelle qui lui donne son titre, "le saut de Malmö". Le narrateur est un sauteur en longueur. Cinq années plus tôt, il a établi son record personnel, à Malmö, 8,03m, une performance plus qu'honorable. Mais notre sauteur doute. Plus jamais il n'a retrouvé les sensations de ce jour-là, plus jamais, surtout, il n'a approché cette marque...

Sensations... Ceux qui regardent des retransmissions sportives à la télé entendent souvent ce mot... Ici, on a l'impression que le facétieux Tristan Garcia a pris ces journalistes, parfois portés à la répétition et au cliché, à la lettre et raconte ces fameuses sensations... pour montrer qu'elles peuvent être exécrables, sans pour autant altérer la performance, au contraire.

Mais, si le sauteur recherche ces sensations connues cinq années plus tôt, c'est aussi pour souligner la fugacité de cette performance... Pour un athlète comme le narrateur, cela passe si vite, un saut. Une demi-seconde qui a donné du sens à la carrière de ce garçon qui ne sera jamais une star, un collectionneur de médailles. Une demi-seconde, et qu'en garde-t-il ?

Après l'athlétisme, le vélo. Pour une nouvelle complètement déjantée, la plus drôle et la plus burlesque du recueil : "Cycles". Cesar Leon, coureur espagnol, revient à la compétition après une suspension pour dopage. Il a été embauché par une équipe où la répression massive n'effraye pas et où l'on continue à user de substances prohiber pour améliorer les performances (et ce n'est pas la seule équipe à le faire)...

Alors, le repenti replonge, pour le bien de l'équipe, pour obtenir les meilleurs résultats possibles et décrocher une invitation pour le prochain Tour de France. Mais Cesar et son équipe se savent surveillés. Et s'ils se font prendre, les sanctions seront terribles. Commence alors un hilarant jeu de cache-cache aux conséquences aussi délirantes qu'inattendues...

Tristan Garcia choisit la dérision, la raillerie pour traiter de la question du dopage. Il fait de son coureur, le pauvre Cesar, un garçon obéissant, pas du tout dopé à l'insu de son plein gré, mais qui va payer l'incompétence crasse de son équipe de bras cassés... Cette nouvelle pose la question de la morale dans le sport et c'est, eh oui, le cyclisme qui trinque... Injuste ? Peut-être, mais j'ai beaucoup ri aux mésaventures de Cesar Leon, dont le nom mériterait d'être tracé en grandes lettres blanches sur le bitume des étapes du Tour !

C'est de saison, parlons ski, avec la troisième nouvelle, "Combiné". Le combiné, c'est une épreive qui comporte deux courses, une descente, qui convient aux skieurs les plus rapides, et un slalom, discipline plus techniques qui profite à un autre genre de concurrent. Les meilleurs de chaque discipline prise individuellement ne sont pas certains d'y briller, à moins de réaliser une grosse performance dans une course où ils ne sont pas à l'aise naturellement.

Là encore, ce n'est pas vraiment un champion qui est au centre de ce texte. Le narrateur est bien un sportif de haut niveau, mais il n'est jamais le meilleur, même s'il est loin d'être le pire... Un polyvalent, conscient de ses limites, mais aussi de ses capacités... Un simple concurrent au milieu des autres, au palmarès réduit, qui espère saisir sa chance le jour où, peut-être, elle se présentera...

Cette nouvelle est l'illustration du fameux adage de Pierre de Coubertin, "l'important, c'est de participer". Une illustration par l'exemple de cette phrase célébrissime, un hommage à tous ces sportifs de haut niveau qui font le nombre, restent toujours anonymes mais qui n'en sont pas moins méritants que les grandes stars de leurs sport. Cette nouvelle, et ce n'est pas moi qui le dit, c'est une ode à la "médiocrité brillante" (quel bel oxymore !)...

Retour au stade d'athlétisme, mais sur la piste, cette fois, avec un "3000 mètres steeple martyre"... La première des nouvelles de ce recueil a évoquer ouvertement une question politique qui sort du cadre du sport. Mais, comme pour le dopage, Garcia choisit de se rire de cette douloureuse question de l'intrusion dans le sport de questions d'actualité difficiles...

Lakhdar Mamane est un concurrent algérien qui participe au 3000 mètres steeple, une course où il faut sauter des barrières mais aussi la fameuse rivière, à passer à chaque tour... Et, manifestement, Mamane a été pris en grippe par ses concurrents qui lui font passer un sale quart d'heure, tout en courant et sautant...

On assiste non plus à une course d'obstacles, mais à un parcours du combattant, bien loin du fair-play qui devrait présider à toute compétition digne de ce nom... Le lecteur assiste, sidéré, et euh... ricanant, aussi, parce que c'est quand même assez drôle, à cette course pas ordinaire, dans une ambiance de corrida...

Mais qu'a donc fait cet athlète pour mériter un tel traitement ? D'autant que Mamane semble indifférent au traitement de choc qu'on lui inflige (les pointes, sous les chaussures d'athlétisme, croyez-moi, ça fait plus que picoter ! Et il prend quelques gamelles, ouille !), souriant même une fois la ligne d'arrivée franchie...

Je n'en dis pas plus, c'est une nouvelle à chute, mais le parallèle établi par Garcia est à la fois d'une grande pertinence et très bien amené. Il y a, dans cette course folle, quelque chose d'un sketch des Monty Python, avec une conclusion bien plus sombre que ce à quoi on pouvait s'attendre... Et le ricanement initial se fige...

Eh oui, sous le sportif, il y a un homme. Et voilà que parfois, ses instincts les plus profonds remontent en pleine compétition, que l'inné déborde l'acquis et que l'animal prend le dessus sur le champion. C'est la thématique centrale de "L'ombre pour la proie", nouvelle qui a pour cadre une épreuve de biathlon, qui allie le ski et le tir à la carabine...

C'est la plus courte du livre, mais pas la moins intéressante. On n'est pas du tout dans le registre drôle évoqué précédemment, non, on serait presque dans un thriller psychologique, avec, ne le négligeons pas, un soupçon d'ironie, quand même... Une prise de conscience d'un état d'asservissement et une brusque volonté de retrouver la liberté des origines, loin des carcans sociaux et des réglementations étouffantes...

"La libéro de Cuba" s'intéresse à une joueuse de volley-ball. Oh, ça y est, j'entends les adulescents de service s'écrier : "Jeanne et Serge" ! Non, rien à voir avec un dessin animé japonais, pas de ballon aux formes étranges, d'yeux en soucoupes et d'amourettes sportives... Euh, ah si, une amourette, il y a, c'est même le coeur de l'affaire...

Sauf que c'est un amour impossible, interdit... Parce que cette jeune femme, qui a commencé à jouer au volley par amour, aime les femmes... Et, quand on est joueuse de l'équipe nationale cubaine, une telle orientation peut poser problème, voire remettre en question toute une carrière, toute une vie, même...

Présentée comme ça, je risque de vous donner une fausse idée du contenu de cette nouvelle. Bien sûr, elle pose la question de l'homosexualité dans le sport et de la difficulté à être accepté lorsque cela se sait. Mais, il y a autre chose, dont je ne peux parler, on est encore dans une nouvelle à chute. Et cet autre chose, c'est de la géopolitique, eh oui !

Tristan Garcia nous rappelle à quel point les sports collectifs ont souvent donner lieu à des rencontres au cours desquels les sportifs se font soldats et règlent sur un terrain transformé en champ de bataille, les comptes de leur Nations respectives, aux visions politiques diamétralement opposées... Mais, ici, c'est encore autre chose, et c'est avec un certain cynisme que Garcia dénonce l'instrumentalisation que n'hésitent pas à faire les puissants de ce monde du sport de haut niveau...

Retour à l'absurde et au délire avec "Courant de court-circuit". Fans de sports automobiles, cette nouvelle est pour vous ! Son personnage central est un pilote chevronné, champion de Formule 1 sans pour autant être considéré comme le meilleur pilote de sa génération, au contraire... Face à lui, Prost, Mansell et ce jeune brésilien, Ayrton Senna, ont bien meilleure presse.

Et puis, c'est le burn-out... Lui, le froid finlandais au bouillant caractère, craque en pleine course, et de façon fort spectaculaire. Fin de carrière ? Non, reconversion dans le rallye-raid. A lui, les dunes du Dakar ! De quoi redorer un blason terni par ses frasques... Mais voilà, Joonas a toujours des états d'âme et, dans le désert du Ténéré, ce n'est pas franchement recommandé...

La pression, la fameuse pression ! Celle que le champion indestructible gère sans broncher, mais celle qui peut détruire ou inhiber le sportif plus fragile... Joonas est un oiseau rare dans son monde, taiseux, obsesssionnel, mystérieux... Bizarre, quoi ! Et il n'a pas fini de surprendre les observateurs et ses concurrents... Mais, sous l'apparence solide made in Finland, la carapace est pleine de micro-fissures...

Avec "Prunelles brillantes et dents nacrées", Garcia revient aux liens indissociables entre politiques et sport. Et, même si l'on parle de tennis de table, rien à voir avec "la diplomatie du ping-pong", chère à Nixon. En revanche, la Chine et son histoire sont au coeur de cette nouvelle qui met en scène Zhu Peng, un talentueux pongiste d'origine chinoise mais de nationalité belge...

On connaît le refrain : toutes les Nations européennes ont naturalisé des pongistes chinois qui n'avaient pu faire leur trou dans leur pays natal et à qui on donne l'occasion de montrer leurs talents sous d'autres couleurs... Eh bien, en fait, pas du tout. C'est tout autre chose. Sans doute, pour moi, la nouvelle la plus touchante du recueil, tant dans le développement du récit que dans sa conclusion.

Garcia y dénonce les folies de la Chine communiste, qui n'en a plus que le nom, depuis l'avènement de Mao jusqu'à nos jours, et plus particulièrement, ces JO de Pékin si critiqués, qui doivent se tenir dans un avenir proche. Zhu Peng est un exilé, un déraciné et l'on comprend au fil des pages, comment on en est arrivé là... Et l'on se dit que, dans la vie, il y a décidément bien plus important que le sport...

Enfin, "Toute l'histoire humaine s'avance vers un seul et unique but" parle du sport le plus populaire au monde, n'en déplaise aux grincheux : le football. Une finale de coupe d'Europe oppose, à Glasgow, deux équipes mythiques, le Bayern de Munich et l'Ajax d'Amsterdam... Et la minute décisive est la 71ème...

A partir de la description du seul but de la partie, à l'issue d'une magnifique action collective, et de la composition très métissée des deux équipes, Garcia crée l'allégorie d'un monde idéal où chaque individu, quelles que soient sa nationalité, ses origines, sa couleur de peau, sa religion, avance ensemble pour atteindre un but suprême...

Le buteur n'est pas la plus grande star de son équipe mais il réussit le geste parfait au moment idéal pour un moment de bonheur intense et de libération. Un moment qui s'éteindra vite avant que le monde, suspendu à ce ballon qui tourne et se fiche dans des filets, ne reprenne sa course, bien moins parfaite que ces quelques secondes au cours desquels le ballon a traversé le terrain...


A chaque nouvelle, son sport, sa situation, son narrateur, son ton, aussi. Mais, au final, une même impression : ne jamais oublier l'être humain qui se trouve sous la tenue de sportif de haut niveau. J'ai choisi de lire ce recueil de nouvelles juste après le roman que Lola Lafon vient de consacrer à Nadia Comaneci, et l'impression est toute autre...

Quand la gymnaste roumaine semble enfermée à triple tour dans sa personnalité de championne au point qu'on ne voit rien de la femme qu'elle est, ici, en choisissant des sportifs de haut niveau, mais pas les plus grands champions de leur sport, Garcia met en évidence leurs failles, leurs faiblesses... Leur humanité.

Mais il montre aussi que jamais le sport n'est coupé du monde qui l'entoure, que les compétitions ne se déroulent jamais dans une bulle hermétique. Tout vient influer sur les sportifs et leurs performances, des détails les plus insignifiants de leur existence individuelle, jusqu'aux décisions qui les dépassent, des plus grands dirigeants de ce monde, en passant par l'expression d'idéaux personnels...

Quoi qu'il en soit, qu'ils soient des vainqueurs ou des losers, des champions appelés à un destin glorieux ou condamnés à rester anonymes toute leur carrière, tous ces sportifs mis en scène par Tristan Garcia ont une volonté commune, qui fait qu'ils sont effectivement des sportifs, imparfaits, mais véritables : le dépassement de soi. Pour le meilleur et, parfois, pour le pire.

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