mercredi 26 mars 2014

"Pourquoi seuls les hommes pourraient-ils être savants, voyageurs et amants ? Je veux être savante, voyager et aimer !"

La femme qui dit ces mots (dans le roman, je précise) vivait au XVIème siècle et elle a mis en pratique cette sentence de son mieux, devenant une remarquable femme de lettres, une femme capable de rédiger des textes cryptés, une amante éperdue quand on la disait frigide et sans coeur... C'est un destin hors du commun qui est au centre de notre livre du jour, "la passion secrète d'une reine", de Henriette Chardak (aux éditions Le Passeur), celui de Marguerite de Navarre. Une nature et un caractère exceptionnels qui, tout en acceptant les obligations inhérentes à son rang social, cherchera toujours à s'en libérer pour vivre, tout simplement. Sans jamais oublie que, pour lutter contre la mélancolie, il n'y a rien de mieux que l'humour... Voici une biographie romanesque qui en apprend beaucoup sur cette femme, son entourage et son époque, et pose même quelques théories originales fort intéressantes...





Marguerite naît le 11 avril 1492, à Angoulême. Elle est la fille de Charles d'Orléans (qui va mourir quand elle sera encore enfant) et de Louise de Savoie. Mais c'est surtout son frère puîné que l'on connaît : François Ier, futur roi de France. Louise, Marguerite et François vont entretenir une relation incroyable et fusionnelle où l'amour et la haine vont se croiser sans cesse...

Marguerite grandit dans l'ombre de ce jeune frère, prunelle des yeux de Louise de Savoie, qui fait tout, vraiment tout, pour que son fils puisse un jour monter sur le trône. En effet, Louis XII, le cousin de Marguerite et de François, qui devient roi en 1498, n'a pas d'héritier mâle... Marguerite observe les manigances de sa mère, sa soif de conquérir le pouvoir et voit son jeune frère, qu'elle aime tant, entrer dans cette course au trône...

Le portrait que Marguerite fait de sa mère, tout au long du roman, n'est guère flatteur. Avide, manipulatrice, impitoyable, confondant souvent ses caisses et celles du Royaume, Louise de Savoie n'apparaît guère sympathique. Pourtant, malgré sa sévérité, Marguerite ne s'éloigne pas d'elle, encaissant reproches et critiques, subissant les décisions prises pour elle.

Cela concerne principalement son avenir conjugal... Dès son enfance, Louise se met en quête de l'époux idéal, comprenez celui qui aura le plus haut rang, représentera le plus beau parti, lui permettra d'élever un peu plus le statut de la famille... Mais, Marguerite a déjà un caractère bien trempé et ne se laisse pas faire...

Pourtant, elle ne pourra refuser le mariage avec Charles, Duc d'Alençon. Elle a 17 ans et commence un calvaire... Le Duc ne la touche pas et ne s'intéresse guère à elle, il préfère la chasse et la guerre à ses devoirs d'époux... Marguerite, curieuse et cultivée, n'a pas d'atomes crochus avec cet homme inculte et froid...

Mais, elle doit faire avec. Elle ne tombe pas enceinte (et pour cause...) et cela lui vaut des critiques sévères et des rumeurs peu amènes ? Elle fait le dos rond... D'autant qu'elle cache un lourd secret, un viol dont elle a été victime. Un viol lourd de sens, suivi, on le comprend à demi-mots, d'un avortement clandestin...

Marguerite se résout à accepter la vie officielle qu'on lui a imposée et va se construire à côté une vie toute autre, une vie rêvée, idéale. Marguerite a grandi aux côtés de Léonard de Vinci, que Louise de Savoie puis François Ier ont pris sous leur aile. Il va lui apprendre beaucoup de sa science, et en particulier, une capacité à travailler les codes, les langages cryptés, que Marguerite utilisera tout au long de sa vie.

Mais plus que les mathématiques ou les arts picturaux, c'est vers les lettres que Marguerite va s'orienter. Elle côtoie Clément Marot, qu'elle apprécie modérément, mais celui-ci appartient déjà à un monde passé, médiéval. Les temps sont à l'humanisme, et c'est ce courant qu'elle va rejoindre, se rapprochant des fondateurs du Cénacle de Meaux, qu'elle soutiendra longtemps.

C'est avec un autre personnage important de la vie culturelle de son temps qu'elle va se lier : François Rabelais. Moine défroqué, médecin, diplomate, polyglotte, épicurien, d'une intelligence aiguë, il est sur la même longueur d'ondes intellectuelle que Marguerite. Ensemble, ils vont entretenir une longue correspondance, mais aussi mettre en place des projets concrets, dont un hôpital où seront pris en charge enfants et orphelins.

Mais Marguerite est une touche-à-tout. Lorsque son frère, François Ier, est prisonnier de Charles Quint après la défaite de Pavie, elle se démène pour trouver une solution afin qu'il soit libéré. Par la suite, comprenant que, à la cour et ailleurs, tout le monde se renseigne sur tout le monde, elle en fait de même, recourant aux nombreuses maîtresses de son frère, qui multiplie les aventures et les bâtards...

Elle se mêle aussi de politique. Avec une orientation très forte : donner à la langue française, qui n'est encore qu'une langue vernaculaire, quand le latin est utilisé pour tout ce qui touche à l'administratif. Elle va faire de cette promotion du Français une priorité qui aboutira à la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, texte faisant, entre autres, du Français la langue officielle du Royaume.

Voilà aussi pourquoi Marguerite va se faire beaucoup d'ennemis. A commencer par la Sorbonne, où la faculté de théologie impose tout ce qui va dans le sens de la seule religion catholique et romaine, comprenez son dogme écrasant. Impossible d'imaginer que la messe puisse être dite en français, au lieu du latin. Idem pour les textes de loi...

Ajoutez à cela les fréquentations intellectuelles de Marguerite, qui s'approchent dangereusement de l'hérésie. Les humanistes sont dans le collimateur des Sorbonnards, comme on les appelle, tout comme les premiers protestants, qui commencent à apparaître dans le royaume. L'amalgame est aisé, entre ces rebelles, tous sans distinction.

Et puis, il y a Dagoucin...

Dagoucin est l'un des personnages de l'Heptaméron, sans doute le livre le plus connu de Marguerite de Navarre. Un livre dont les personnages, même s'ils portent des noms différents, font référence à de vraies personnes de l'entourage de Marguerite/ Parlamente est Marguerite elle-même, Hircan, son second époux, Henri d'Albret, Oisille est Louise de Savoie (c'est d'ailleurs ainsi que Marguerite, dans son récit, puisqu'elle est la narratrice principale du roman, appelle souvent sa mère), etc.

Mais Dagoucin ? Un des sujets de l'Heptaméron, c'est l'amant idéal. Après son mariage raté avec Charles d'Alençon, être lâche et sans relief, Marguerite a donc épousé Henri d'Albret. Pourtant, Marguerite elle-même nous raconte une vie bien différente de celle qu'on trouve dans les livres d'histoire. Une vie parallèle, un amour idéal (ou presque) avec Dagoucin, tandis que, malgré sa profonde jalousie, Henri d'Albret la trompe éhontément lui aussi...

Je dois dire que, pour toute cette partie-là, je suis resté comme deux ronds de flan car il y a des éléments fascinants aux conséquences inattendues : et si Jeanne d'Albret, mère du futur Henri IV, était née des amours de Marguerite avec Dagoucin ? Ah, voilà une thèse hardie ! Difficile, sans parler directement avec Henriette Chardak, de savoir sur quoi cette audacieuse hypothèse repose, mais sur un plan purement romanesque, c'est carrément remarquable !

Au-delà, le contexte historique est fondamental. Marguerite de Navarre est une femme incroyablement moderne pour son époque. Sa mère, si obsédée par le pouvoir et qui se projette à travers François comme s'il régnait pour elle, est encore une femme de l'époque médiévale. Marguerite est une femme de la Renaissance, qui a soif d'érudition, de connaissances, de liberté, en particulier sur le plan intellectuel, et de joie.

On découvre en effet un personnage très drôle, complice des frasques de Rabelais, dans la vie comme à l'écrit, un humour souvent potache et grivois, mais aussi un fort sens de la dérision. Comme les écrits de Rabelais, ceux de Marguerite de Navarre sont plein de messages cachés, de doubles sens, de paraboles à mettre en lien avec leur époque et leurs idées modernistes. Cela permet de se moquer de tout et de tous, mais aussi d'afficher leur esprit critique. Quand au rire, il est bien "le propre de l'homme", et de la femme, une arme parfaite quand les vents de l'existence sr font parfois contraires.

C'est sous son influence, et sous l'égide de Léonard, aussi (je parle évidemment dans le contexte du roman, je ne fais pas de comparatif entre l'histoire, disons, officielle, et le livre de Henriette Chardak), que François Ier va devenir un formidable mécène, un homme de culture, favorisant les arts et les lettres, faisant de lui le premier souverain de la Renaissance.

Mais, comme je l'ai évoqué, c'est aussi l'époque de la montée de courants qui remettent en question la toute puissance de l'Eglise et de Rome. La proximité de Marguerite avec Mgr Brissonnet, évêque de Meaux, déplaisent fortement, elle n'en a cure. Et pour cause, elle se sait intègre et fidèle à la foi catholique quoi qu'on puisse en penser.

De même, si elle accueillera chez elle Jean Calvin, personnage qu'elle n'aime pas beaucoup, à aucun moment, elle ne penchera vers la religion réformée qui vient d'apparaître dans le sillage de Martin Luther. Mais elle est favorable au libre choix de chacun dans ce domaine, tout comme Rabelais. Malgré tout, on sent germer ces tensions religieuses qui aboutiront vraiment au schisme puis aux guerres de religions, quelques décennies plus tard...

Henriette Chardak, en faisant de Marguerite de Navarre sa propre biographe, joue évidemment sur une certaine subjectivité, mais elle brosse aussi le portrait d'une femme étonnante qui a su prendre sa vie en main, malgré les carcans (oui, être reine est contraignant !) sociaux et religieux, malgré son sexe, aussi, qui la vouait d'abord à la maternité avant tout autre chose, malgré son respect scrupuleux des apparences...

Car jamais elle n'a renié, trahi. Libre, elle a voulu l'être, mais a toujours gardé un fil à la patte, parce qu'elle était duchesse d'Alençon puis reine de Navarre, et qu'il fallait respecter cela. Elle aurait pu tout remettre en cause, elle ne l'a pas fait, acceptant le pire pour le bien de la famille, pour le destin d'un François Ier qui apparaît sous un jour sombre, plus sombre en tout cas que le roi flamboyant qu'on évoque souvent...

C'est vraiment ce que j'ai ressenti au cours de cette lecture : la dichotomie entre Marguerite de Navarre dans son cadre familial, étriqué, étouffant, douloureux, et Marguerite de Navarre, femme de lettres et humaniste qui s'accomplit pleinement, y compris sentimentalement et sexuellement. Deux univers séparés par un espace sidéral impossible à combler... Elle est condamnée à jongler entre ses deux vies, irréconciliables, entre les deux images, celle, mensongère ou imaginée, de la reine, celle, naturelle, heureuse, de l'intellectuelle.

"La passion secrète d'une reine" n'est pas un livre très facile à lire, il est dense, construit à partir des écrits de Marguerite qui sont cités à de nombreux moments (ah, le vieux françoué !), riche et demandant temps et concentration. Pour être franc, autant je trouvais le prologue contemporain amusant (en lien avec le précédent roman de l'auteure dont nous parlerons prochainement), autant la fin et son raisonnement psychanalytique m'a laissé de marbre... Totalement inutile, à mes yeux, le destin extraordinaire de cette femme suffisant largement, je pense.

Pour autant, cette biographie romanesque, qui tend plus vers le roman historique que la biographie (là encore, je donne un avis personnel, j'espère qu'une future rencontre avec l'auteur apportera un nouvel angle de réflexion à ce sujet), est passionnante pour tout ce qu'elle raconte de l'Histoire de France, de ce siècle si particulier où se clôt définitivement le Moyen-Âge et où débute la Renaissance, pour ces personnages hauts en couleurs qu'on y observe.

Reste une Marguerite étonnante, difficile à cerner dans son rapport à sa mère et à son frère. Un lien complexe unit ces trois-là, au-delà des classiques sentiments d'amour et de haines légitimes. Une sorte de compréhension et d'acceptation (résignation ?)... Marguerite a su pardonner le mal que Louise et François lui ont fait. En cela, elle est sans doute plus chrétienne que tous ceux qui l'ont brocardée et attaquée ; plus humaine, tout simplement.

Louise et François n'ont été que dans l'exercice du pouvoir, Marguerite a toujours rejeté cela. Elle a eu sa part de faux-semblants, mais que la vox populi a alimentée pour elle, comme cette image de reine froide, frigide, incapable de donner un héritier à ses maris successifs, tandis qu'elle vivait, qu'elle était vivante, qu'elle brisait ses chaînes héréditaires pour se créer une vie de femme aussi libre qu'on puisse être.

Une femme telle que Dieu l'a créée, faisant tout ce pour quoi elle a été créée. Non, je ne prêche pas, je me réfère juste à l'abbaye de Thélème, inventée par Rabelais, et à sa fameuse devise, souvent mal interprétée : "Fais ce que voudras". Honneur, vertu, éducation et humour, tout cela est présent chez Rabelais, mais aussi chez Marguerite de Navarre, ce qui fit d'elle ce personnage hors norme.

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