jeudi 11 septembre 2014

"Ce que le nucléaire peut faire pour vous..."

Le titre ci-dessus est à prendre avec détachement, car, l'auteur de notre livre du jour l'utilise avec un parfait cynisme. Peu importe que vous soyez pour ou contre (voire indifférent) le nucléaire, d'ailleurs, même si, vous allez vite vous en rendre compte, le texte dont nous allons parler n'est pas vraiment un infomercial pour Areva, ni un de ces vieux films d'entreprise qui faisaient tant rire. Ce n'est pas non plus un guide du tourisme industriel en France, mais une fable écologique satirique qui devrait faire grincer quelques dents, car, au-delà de la charge contre le nucléaire, c'est aussi un roman qui dénonce la mondialisation, le modernisme poussé trop loin, l'oubli de l'Histoire et des racines de la France... Avec "le nuage radioactif", publié en grand format chez Ring Editions, Benjamin Berton renoue avec le mauvais esprit de ses premiers romans et nous offre une étrange galerie de personnages...




Un homme et un enfant sur une rive de la Loire. Face à eux, sur l'autre rive, un bâtiment fascinant : la centrale nucléaire de Chinon. La première centrale nucléaire construite en France, il y a 50 ans, fer de lance de cette industrie de pointe devenue un élément important de notre économie. Mais aussi, une activité controversée, jugée dangereuse et polluante par certains.

L'homme explique à l'enfant les principes de base du nucléaire et l'on sent, à sa façon d'en parler, que l'adulte n'est pas un chaud partisan du nucléaire. Pour lui, cette énergie modifie tout son entourage. La nature, mais aussi les hommes. Et pas seulement selon les clichés habituels, non, en profondeur, comme une forme d'évolution.

Il emmène le garçon à un endroit précis, à proximité de là où l'eau est pompée pour refroidir le réacteur et rejetée lorsqu'elle a rempli son rôle. Sous les yeux de l'homme et de l'enfant, monte alors dans le ciel un étrange nuage, pas très gros, mais à la couleur bizarre : bleu électrique. C'est comme si des éclairs brillaient de temps en temps à l'intérieur de ce nuage...

C'est lui, le centre de cette histoire. Son évolution, son développement, sa trajectoire... Et, effectivement, comme le pressent l'homme, il va influer sur tout l'entourage de la centrale, nature, hommes, relations humaines et encore énormément d'autres choses, que l'homme et l'enfant vont découvrir au cours de leur périple de quelques jours seulement.

Mais qui sont-ils ? Et pourquoi l'enfant ne semble-t-il pas connaître cet homme ? Un père et un fils, mais manifestement, l'histoire est plus compliquée que cela. Le père pourrait bien s'être imposé dans la vie de son rejeton. Peu à peu, on comprend qu'il a probablement enlevé cet enfant de 6 ou 7 ans à sa mère pour se lancer dans cette aventure nébuleuse, dans tous les sens du terme.

A chaque instant, Denis paraît mettre en garde son fils Ian contre le nucléaire, cette centrale et ses rejets, ce fameux nuage qui flotte, à la fois inoffensif et menaçant. Un voyage qui va les emmener dans un motel tenu par une jeune femme en fauteuil roulant, un bar à la rencontre d'un syndicaliste qui a travaillé longtemps à la centrale et de jumelles espiègles, dans un château habité par un duc qui incarne à lui seul tout le contraire d'un geek...

Et autour d'eux, vont s'agiter un détective privé corse en plein doute existentiel, un nationaliste norvégien aux pensées radicales, une jeune mère qui fait vivre comme elle peut sa famille monoparentale, une adolescente boutonneuse et fort complexée, un veuf très âgé et son épouse amoureux comme au premier jour et même des meutes de chiens-chiens à leurs mémères...

Tandis que tout ce petit monde s'agite, chacun cherchant à sa façon une espèce d'épanouissement personnel (oui, je sais, l'expression est un peu lourde et pas très claire, mais j'ai du mal à dire "bonheur"...), des choses bizarres se produisent, liées à ce fameux nuage, ou pas. Aucun d'eux ne s'en doute, à part Denis, mais la catastrophe guette et le monde ancien va s'en aller...

Difficile de savoir où nous emmène Benjamin Berton dans ce qui commence comme une flânerie avant de prendre de la vitesse, celle d'une locomotive folle lancée sur des rails à pleine vapeur. Mais c'était le cas déjà de certains de ses précédents romans, comme "Pirates" ou "Foudres de guerre". J'ai d'ailleurs retrouvé dans "le nuage radioactif" le même genre de construction et la volonté de l'auteur de nous faire rencontrer des personnages iconoclastes et des situations baroques.

Mention spéciale au fameux duc, personnage qui m'a énormément amusé, mais qui est aussi, nous allons y revenir, symptomatique de ce que nous raconte Benjamin Berton. Mais, commençons dans l'ordre, si vous le voulez bien, avec la question du nucléaire. Et, par conséquent, au titre de ce billet, qu'on retrouve plusieurs fois, dans des espèces d'interludes assez surprenants...

Oui, le nucléaire, dans ces situations-là, fait pour nous, enfin eux. Le nucléaire améliore effectivement considérablement la vie des gens. Il faudrait être de très mauvaise fois pour dire le contraire. Sauf que... Ce qui se passe sous nos yeux est drôle, déroutant, fou, incroyable, émouvant, délirant. Et toutes ces émotions, c'est au nucléaire qu'on le doit !

Mais, ce nucléaire, c'est comme ces plantes médicinales qui, à faibles doses, vous soignent, vous sauvent la vie, mais qui, si l'on en absorbe de trop fortes doses, vous empoisonnent. Et plane la menace de ces catastrophes terrifiantes, à nos portes, Three Mile Island, Tchernobyl ou, plus récemment, Fukushima. Et les nuages à venir, encore eux, pas bleu électrique, invisibles, insidieux et d'autant plus dangereux, ne s'arrêteront pas aux frontières...

Il y a dans "le nuage radioactif", et à plus d'un titre, quelque chose du "Ravage" de Barjavel. Une certaine méfiance dans la technologie, pour ne pas dire une véritable phobie. On la retrouve parfaitement incarnée chez le duc, en son château, qui pourfend les appareils électroniques, comme Don Quichotte chargeait les moulins à vent avec sa lance.

L'annonce d'un nouveau monde, différent du précédent, parce que table rase aura été faite et qu'il faudra reconstruire. Annonces prophétiques ou simples oiseaux de mauvais augure ? Si l'on suit Denis, on est clairement dans la première catégorie. Il n'a ni toge, ni gong et ne harangue pas les foules, tel Philippulus, mais il est sûr de ce qu'il avance, au point de tout laisser derrière lui, sauf son fils, promesse d'avenir.

Il y a aussi chez Berton la dénonciation de l'individualisme forcené du monde actuel. Finalement, la collectivité, la solidarité, l'entraide n'existent pas vraiment. Il y a beaucoup d'agissements qui ne sont que façade. Alors, si la catastrophe se profile, ce sera sauve qui peut et chacun pour soi. De quoi alimenter la panique et accroître les dégâts collatéraux.

Enfin, il y a la dénonciation du modernisme à tous crins, qui n'est pas que dans la technologie. Elle est aussi dans l'évolution des comportements, comme le château du duc qui menace ruine parce que plus personne ne vient le visiter, préférant d'autres activités, et même les visites de la centrale, puisque le tourisme industriel est en plein essor.

Mais ce duc, et ce n'est pas le seul élément à renvoyer à cela, incarne aussi le temps qui passe et efface le passé progressivement. Et les racines, avec. Oui, le duc est un homme d'aujourd'hui, mais il est vêtu comme au Moyen-Âge, vit dans un château aux antipodes d'un logement moderne, a la nostalgie d'un temps qu'il n'a pas connu mais auquel renvoie son nom, son titre, son rang...

La modernité submerge l'histoire, l'engloutit et donne naissance à des monstres. Avec la même efficacité invisible que le nucléaire quand il se déchaîne et quitte son confinement. Je trouve que la relation entre Denis et Ian fait écho à cela aussi, en posant la question de la transmission entre générations, qui connaît de la friture sur la ligne et a méchamment le hoquet.

Elle est très étrange, la relation entre l'homme et l'enfant. Chaotique, sinusoïdale, allant de la tendresse et de la complicité, presque jusqu'à l'affrontement, parfois. Denis n'est pas très patient et le gamin... est un gamin de 7 ans, actif, qu'il faut sans arrêt occuper et qui a la concentration flageolante...

Ian est presque l'allégorie de ce que nous sommes, nous, les adeptes de l'instantanéité, du zapping, de l'éphémère, du superflu, du superficiel... Emmenez l'enfant visiter des maisons troglodytes, il s'y intéressera jusqu'à ce que son regard tombe sur un dinosaure, dont on se demande quel rapport il a avec le lieu... Et c'est terminé, adieu, les maisons troglodytes et tout ce qui s'y rattache.

Je vois aussi dans le choix de Chinon et de la Loire quelque chose de tout à fait cohérent avec cette idée-là et je m'en vais en quelques lignes vous le démontrer. La Loire est le plus long fleuve de France et nombre de villes se sont construites sur ses rives. Ce fleuve majestueux invitait au voyage, aux rencontres, au commerce, au lien social.

Mais qui y circule encore, de nos jours ? Ce fleuve, qui fut si utile à la construction de la France, n'est plus aujourd'hui qu'un circuit de refroidissement pour centrales nucléaires, à côté desquels on ne veut pas vivre, dont on s'éloigne. On voyage autrement, loin, plus vite, sans s'attarder... On crée de moins en moins de lien.

Et puis, Chinon, c'est là que Jeanne d'Arc fut reconnue par Charles VII et que le royaume de France va entamer la période cruciale qui va le libérer du "perfide Anglois" voulant faire main basse sur lui. Quelque part, c'est le berceau de la France moderne que poursuivre François Ier, autre monarque à avoir installer son pouvoir sur les rives de la Loire.

Je ne peux pas trop développer l'aspect anti-mondialiste, il nous emmènerait trop loin dans le livre, mais c'est ainsi que j'ai lu la fin. D'aucuns pourraient parler de repli sur soi, de souverainisme. J'y ai lu cela, en tout cas, même si le personnage du Norvégien, qui rappelle furieusement, c'est le mot, un certain Breivik, vient contrebalancer les exagérations possibles dans une dénonciation du nationalisme et de ses dérives.

Bon, je crois que j'ai bien balayé ce livre qui m'a amusé autant qu'il m'a fait grincer des dents. Non, je ne suis pas forcément d'accord avec tous les points de vue développés par Benjamin Berton, mais, encore une fois, mon avis n'a pas d'importance, on parle du livre, ici, et je pense qu'on peut prendre du plaisir à cette lecture même si l'on ne partage pas cette vision du monde.

J'y ai retrouvé la verve et le côté provocateur des premiers romans même si je trouve qu'il va moins loin que dans ces livres, où les personnages ne se contentaient pas d'être extrêmes, leurs actes l'étaient aussi, jusqu'à une certaine folie. Régis, le syndicaliste, ou le duc, encore lui, pardon pour la fixette, sont de ces personnages complètement déjantés qui restent en mémoire, comme cet artiste qui remplaçait les fluides corporels de ses modèles par une solution de synthèse ou ces tordus qui prenaient leur pied dans des sables mouvants (personnages croisés chez Benjamin Berton, je le précise).

Il reste deux éléments connexes au roman à évoquer. Le premier, c'est la présence en fin d'ouvrage d'une courte bande dessinée signée par Kevin Cannon. Amusant, le sujet de cette bande dessinée commence là où s'arrête le passage du roman qu'elle illustre. Là aussi, c'est drôle et grinçant, un peu dérangeant également, surtout remis dans le contexte du livre. Mais l'idée est belle et la réalisation réussie.

Le second élément, c'est la présence, comme le font bien des auteurs maintenant, d'une copieuse play-list en fin d'ouvrage, où Black Reindeer tient la plus grande place. Mais, ce n'est pas de la carrière de Stephen Jones, alias Black Reindeer dont je veux vous parler, mais d'un musicien que l'on suit comme un fil rouge du début à la fin du livre : Aaron Copland.

Pourquoi lui ? Parce que sa vie et son oeuvre collent parfaitement à l'histoire du "nuage radioactif". Consciemment ou inconsciemment, Denis écoute la musique de ce compositeur à de nombreuses reprises. Et, lorsque les passages biographiques le concernant nous sont donnés, comme en voix-off, on se rend compte qu'il est l'incarnation de cet écartèlement permanent entre passé et futur, tradition et modernité, souvenir et oubli, être et paraître, discrétion et ostentation...

Autant finir en découvrant sa musique, non ?



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