mardi 30 septembre 2014

" "L'homme sans maladie" doit regagner sa cellule pour que se poursuive son processus de guérison".

Il est très rare sur ce blog que le titre du livre apparaisse dans le titre du billet qui lui est consacré. De mémoire, c'est la deuxième fois, même si, dans le cas présent, c'est la citation extraite du livre qui contient son titre... Suis-je clair ? Mais il y a une raison à ce choix : cette citation montre parfaitement la totale absurdité qui règne dans cette histoire. Arnon Grunberg, auteur néerlandais installé à New York, est un habitué du genre, mais ici, il se frotte à une actualité très complexe dont, hélas, on constate tous les jours qu'elle truste la une de l'actualité. En emmenant son personnage dans le Golfe Persique, épicentre de bien des séismes géopolitiques actuels, Arnon Grunberg signe une fable d'un terrible cynisme, une histoire qui m'a fait rire autant qu'elle m'a mis mal à l'aise. Mais, surtout, "L'homme sans maladie", que publient les éditions Héloïse d'Ormesson, rappelle les grandes oeuvres d'un auteur désormais considéré comme un classique : Franz Kafka.





Sam est né d'un père indien et d'une mère suisse. Son père est décédé dans un accident en montage, sa mère se consacre à Aida, la soeur de Sam, qui souffre d'une terrible maladie génétique. Et puis, il y a Nina, son amie, comme il dit, sa compagne, comprend-on. Sam a plutôt réussi. Formé auprès des meilleurs architectes, il a ouvert son propre cabinet, avec un associé, Dave, originaire d'Australie, mais qui a lui aussi céder au charme d'une Suissesse.

Un jour, Sam postule pour un concours. L'objectif : obtenir un contrat qui, au-delà de l'aspect financier, représente quelque chose de fort aux yeux de l'architecte, parce qu'il s'agit de construire un nouvel opéra à Badgad. L'homme qui a pris contact avec lui a évoqué Puccini, l'émotion, l'opéra accompagnant la renaissance d'une ville en ruines... Sam est conquis.

Il décide de partir, sans Dave qui n'est pas très chaud pour y aller et qui est jeune papa. Il laisse derrière lui sa mère et sa soeur, qui, elle, aurait bien voulu partir avec lui. Et en route pour l'aventure ! Mais, rien ne va vraiment se passer comme prévu, dès l'arrivée, dans un aéroport qui n'est pas celui de Bagdad. Ensuite, il est pris en charge par des inconnus et se retrouve dans une maison, sans explication, sans planning, sans rien...

Pendant ces journées-là, il assiste à des événements, de visu ou à la télévision, qu'il ne comprend pas mais que ne lui disent rien qui vaille... Jusqu'au jour où il se retrouve seul dans cette maison. Tous les autres ont disparu, lui est là, en plein Irak, abandonné, sans aucune idée de comment il va se sortir de là, retrouver Bagdad, son commanditaire ou même la Suisse.

Alors qu'il essaye de repartir, le taxi dans lequel il circule fait l'objet d'un contrôle routier. Mais le passeport de Sam a disparu en même temps que ses mystérieux hôtes et l'architecte est embarqué, mis au secret et bientôt torturé. Avec un raffinement et une créativité, si je puis dire, qui confinent à l'art... Encore une fois, il ne comprend rien à ce qui se passe, plaide la bonne foi, explique qu'il est Suisse, architecte, venu pour construire un opéra...

Rien n'y fait. Autant pisser dans un violon... Et en plus, le violon, c'est lui... Sam morfle pendant ces jours atroces, il est psychologiquement démoli par les mauvais traitements. Il est au bord de la folie, incapable d'avouer quoi que ce soit, tant il est abasourdi par ce qui lui arrive. Jusqu'à ce qu'enfin, on se préoccupe de lui. Mais, l'homme de la Croix-Rouge qui le sort de sa geôle le culpabilise aussitôt au lieu de le rassurer...

S'ensuit un dur retour à la vie. Ce qu'a vécu Sam, il est le seul à pouvoir le comprendre et il ne peut guère dire l'indicible. Oui, sa vie change sensiblement, particulièrement sa relation avec Nina, qui prend des tours inattendus et, finalement, pas si désagréables, on dirait. Mais, il manque quelque chose à Sam. Et ce quelque chose, il sait ce que c'est et où le trouver. Et là encore...

Je n'en dis pas plus sur l'histoire, même si, je vous le dis d'avance, nous seront obligés de lever un tout petit peu, promis, craché, juré, le voile sur ce qui se passe dans la troisième partie de "L'homme sans maladie". Vous pouvez en tout cas constater que, ainsi raconté, ce roman n'a pas les allures d'un livre entraînant une franche rigolade.

Et pourtant, et c'est tout le talent, toute la force d'Arnon Grunberg, j'ai beaucoup ri en lisant ce roman. Pas à gorge déployée, n'exagérons pas, mais le décalage des situations, les postures de Sam, toujours à contre-temps, largués, tellement naïf qu'il en devient par moment touchant, à d'autres ridicule. Il y a un côté clown triste chez ce garçon qui ne m'a pas laissé indifférent.

Alors, du cynisme ? Oui, il serait injuste de ne pas évoquer cette propension chez Arnon Grunberg. Il l'est évidemment, dans le regard qu'il pose sur le monde et dans la façon dont il exploite cette vision. Blindage de celui qui a connu le terrible et fascinant métier de reporter de guerre ? Arme de destruction massive contre le désespoir ? L'un comme l'autre sont fort possibles...

Ici, le cap est clairement mis sur le Moyen-Orient et même, le Golfe Persique. Berceau d'humanité aujourd'hui partagé entre guerres interminables, théocraties plus ou moins sournoises et incommensurables fortunes pétrolières, épicentre de bien des conflits planétaires et objet d'inquiétudes grandissantes...

L'Irak, d'abord. Pays martyr, rasé pour être reconstruit et qui reste aujourd'hui une zone grise. Les récentes actualités montrent à quel point l'intervention de 2003 a fait tomber le pays de Charybde en Sylla, remplaçant une épouvantable dictature par d'autres maux qui pourraient s'avérer bien pire à terme. C'est là que Sam s'imagine construire un opéra...

Puisqu'on va parler d'absurde, dans ce billet, n'est-ce pas là un de ses manifestations les plus éclatantes ? Un opéra à Bagdad, là où les seuls concerts auxquels on est habitué depuis plus de 10 ans, sont ceux des explosions... Puccini ? Madame Butterfly avec un beau GI rentrant au pays, allons donc, quelle vaste blague !

Car, dans cet Irak-là (plus vrai que nature ?), on est vite perdu. Personne, à commencer par Sam, ne sait qui est qui. Et ne vous fiez même pas au sempiternel clivage gentils/méchants, il est totalement inopérant, faute de repères, de valeurs viables, de signes de reconnaissance. Tenez, par qui Sam est-il torturé ? Mais on n'en sait rien ! Jamais !!

Ce garçon si posé, si calme va se retrouver dans ce capharnaüm comme un chien dans un jeu de quilles, bringuebalé de groupes en groupes, sans savoir qui l'a pris en charge, qui l'a récupéré, qui l'a repris, ni même qui l'a fait venir. Est-il tombé dans un piège et, si oui, de quelle nature ? Tout cela, personne ne peut le dire...

Et puisqu'on parle de Sam, restons-y. Il est donc "l'homme sans maladie". Là encore, plusieurs dimensions à cette expression, puisque c'est lui qui évoque ce fait en tout début de livre, puis, bien plus tard, elle va revenir dans un contexte qui vous reste à découvrir. Le credo de Sam : je suis Suisse, je suis neutre, je suis architecte.

En toute circonstance, c'est ce qu'il répète. Inlassablement, jusque dans les pires moments, quand tout le monde avouerait n'importe quoi. Mais que peut-il dire d'autre ? C'est profondément lui, même si, aux yeux de ses tortionnaires, c'est sans doute impossible. Car, effectivement, il est tout ça, mais pas seulement.

Est-on neutre, dans ce XXIe siècle rempli de danger quand on est issu d'une double culture ? Est-on neutre quand on est Européen ? Est-on neutre quand on fait passer l'espoir de culture avant les basses manigances politiques et la soif de pouvoir ? Est-on neutre quand on est, finalement, un idéaliste et un doux rêveur ?

Cela, c'est pour les apparences. Mais voyons au-delà. Malgré ce portrait plutôt sympathique que je viens de faire de lui, Sam est plus complexe. D'abord, parce qu'il lui manque singulièrement quelque chose : l'émotion. Plus lisse que Sam, difficile de trouver. Une pierre, du marbre, ce garçon. Jamais de moment d'abandon, enfin si, mais dans des situations intimes d'une glauquerie sans nom...

Sam n'a aucune émotion, qu'il soit en présence de sa mère, de sa soeur, de Nina, de ses amis, collègues, pas plus que dans des bâtiments anonymes, des cellules immondes, des salles de torture sordides... Où qu'on le voit évoluer, toute émotion semble glisser sur lui, de la plus passionnée à la plus révoltée.

Mais ne croyez pas qu'autour de lui, ce soit mieux. L'empathie est quasiment absente de ce roman. Tous les personnages sont égocentrés, jusqu'à la soeur, pardonnez-moi, je suis sans doute plus ignoble encore, dont la dernière intervention, terrible, m'a fait éclaté de rire. Quoi qu'il arrive à Sam, cela ne provoque qu'un ahurissant fatalisme, une résignation inexpugnable qui, vus par le lecteur, font tout de même passer un frisson le long de l'échine.

La dernière partie du roman, que j'ai lue sans pouvoir effacer le sourire imprimé sur mon visage (oui, je suis un monstre !), m'a rappelé de façon criante "le procès", de Kafka. Toutes proportions gardées, Sam, c'est un Joseph K. du XXIe siècle, en proie à l'absurdité de son temps, à la folie du monde dans lequel il vit mais ne trouve pas vraiment sa place.

J'ai failli appeler ce billet "Kafka sur le rivage du Golfe Persique", en clin d'oeil à l'oeuvre de Haruki Murakami, mais c'était peut-être pousser le bouchon un peu loin. La différence, signe des temps, entre Kafka et Grunberg, c'est qu'on rit peu en lisant Kafka. Même avec mon esprit tordu, c'est dire. En revanche, on retrouve cette implacable mécanique à broyer l'innocent dans l'indifférence générale.

J'ai parlé de piège, tout à l'heure. Mais c'est bien pire que ça. Car, finalement, tout se tient, Sam a le profil parfait de l'espion qu'on lui reproche d'être, les preuves, mêmes indirectes, sont incontestables, l'agencement des événements est impossible à prévoir, encore moins à maîtriser, Un piège, c'est mécanique, orchestré. Or, ce que vit Sam est bien pire : c'est le destin en marche.

Un dernier point, là aussi brièvement abordé plus haut. Il concerne la culture et sa place dans ce monde froid et impitoyable. Elle devient un outil de pouvoir et de puissance et plus un outil de beauté. Elle est instrumentalisée à des fins qui n'ont finalement plus grand chose de culturelle. Mais, et là, il me faut dire un mot de la partie du roman que je n'ai pas du tout explicitée.

Sam y a un autre projet, gigantesque, faramineux, non, pharaonique, voilà le mot juste. Et l'on voit comment ce bassin méditerranée qui, au fil des siècles, a perdu de son influence, serait en train de la retrouver, de revenir un pôle, un centre. Il y a dans ce projet, comme le rappel d'une merveille du monde revenue du néant.

Et, derrière ce projet indéniablement remarquable s'il se concrétisait, l'étouffante impression d'une prise de contrôle, d'une centralisation de tout pour pouvoir posséder, imposer, gouverner, diriger. Oui, j'a beaucoup ri et souri en lisant "l'homme sans maladie", d'Arnon Grunberg, mais c'est aussi un rire jaune, empli d'inquiétude pour l'avenir.

Et les événements que nous voyons se produire ces derniers jours, ces dernières semaines, ne sont vraiment, mais alors vraiment pas faits du tout pour me rassurer. Publié en 2012 dans sa version originale, ce nouveau roman d'Arnon Grunberg sort dans un contexte qui le fera sans doute résonner très cruellement à vos oreilles, comme ce fut le cas aux miennes...

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