vendredi 26 décembre 2014

"Apprenez à voir le bien dans le mal et le mal dans le bien. Ces deux éléments ne font qu'un, comme le Yin et le Yang".

Je viens de passer les fêtes de Noël, entre quelques agapes, tout de même, dans la Chine des années 1920. Ce pays et cette période sont le cadre d'un roman d'aventures très divertissant, qui fait largement penser à Indian Jones, tout en étant sensiblement différent, nous essayerons d'expliquer pourquoi ici, mais aussi Jules Verne. Je me suis énormément amusé pendant ces quelques jours et j'ai dévoré les 600 pages (ou presque) de l'édition de poche de notre roman du jour, récemment sorti chez Folio (le grand format était paru aux éditions Charleston) : "le pays sous le ciel", livre signé par la romancière espagnole Matilde Asensi. Elle nous emmène, à la suite de ses personnages, dans une plongée dans la culture millénaire chinoise, mais aussi dans l'histoire plus contemporaine de cet immense pays, et joue avec de façon très habile avec tous ces éléments.



A l'été 1923, Elvira de Poulain débarque à Shanghai, après un long voyage par la mer qu'elle n'a pas appréciée du tout... Cette quadragénaire, d'origine espagnole, ne vient pas en Chine pour le plaisir. Elle a appris, quelques semaines plus tôt, la mort de son mari, Rémy, qui s'était installé dans la cité du sud de la Chine.

Ce mariage, s'il a été conclu sincèrement, a vite été dissous dans une tendre amitié et, lorsque Rémy est parti à l'autre bout du monde pour représenter sa famille, enrichie dans le textile, Elvira n'a pas suivi. Elle ne voulait pas d'un nouveau déracinement. En effet, Elvira a quitté l'Espagne et rompu avec sa famille pour venir dans la capitale française et devenir peintre.

Elle n'est pas devenue une artiste-culte, comme d'autres à cette époque, sa peinture était trop classique pour cela, alors, elle donne des cours et continue à dessiner. Elle doit aussi s'occuper de sa nièce, Fernanda, 17 ans, aussi coincée qu'Elvira se considère libre. Difficile dans ces conditions de s'entendre, mais l'adolescente n'a plus que sa tante pour famille.

C'est aussi pour cela que Fernanda est du voyage à Shanghai, ce qui a l'air de l'enchanter moyennement. Elvira, elle, est surtout venue pour régler les dernières affaires de son défunt époux, connaître ses dernières volontés et gérer les dispositions testamentaires au plus vite, afin de repartir rapidement vers l'Europe.

Sauf que rien ne va se passer comme prévu. Et l'image idyllique de Rémy va vite voler en éclats, avant d'être remplacée par le contexte de sa mort : il a été tué alors qu'une bande de voleurs cambriolait sa maison et il laisse derrière lui des dettes abyssales qui risquent bien de mettre Elvira purement et simplement à la rue.

La fière Espagnole tombe des nues... Elle n'a plus rien, sur le plan sentimental comme matériel... Même une fois vendues la maison où vivait Rémy et les antiquités qu'elle contenait, il restera tant de créances à régler qu'Elvira n'aura sans doute pas assez de sa vie entière pour rentrer dans ses fonds. Le désespoir la guette et le séjour en Chine s'annonce plus long que prévu.

Le seul espoir qui reste, c'est que les voleurs venus la nuit de la mort de Rémy n'ont, semble-t-il, pas trouver ce qu'ils cherchaient. Si Elvira découvre de quoi il s'agit, peut-être aura-t-elle de quoi se remettre à flot, ou au moins, s'octroyer un sursis. Elle n'imagine pas encore que ce sur quoi elle va mettre la main va la propulser dans une série d'aventures extraordinaires et dans un périple pleins de dangers à travers la Chine...

Il s'agit d'un mystérieux coffret, en apparence, rien d'extraordinaire. Mais, qui peut décrypter les secrets qu'il contient pourrait retrouver la trace du tombeau de Shi Huangdi, unificateur de la Chine et considéré comme son premier empereur, disparu plus de 2000 ans plus tôt, et qui a organisé méticuleusement la disparition de sa sépulture...

Accompagné d'un antiquaire, Lao Jiang, qui sait lire et écrire le chinois mais connaît aussi parfaitement l'histoire, la culture et les traditions de son pays, d'un journaliste irlandais un tantinet porté sur la bouteille, Paddy Tichborne, de son horripilante nièce et de Biao, son jeune serviteur chinois de 13 ans, Elvira va se lancer dans une quête improbable pour essayer de retrouver ce lieu mythique.

Au fil du voyage, d'autres personnages vont venir l'épauler ou, au contraire, entraver sa marche en avant. Car, le fameux coffret est l'objet de nombreuses convoitises : les cambrioleurs qui ont dévasté en vain la maison de Rémy sont sans doute les hommes de la triade dite de la Bande Verte, dirigé par le terrible Huang-le-grêlé, chef de la police corrompu de la concession française de Shanghai.

Mais, au-delà de la valeur matérielle que représente le coffret, il a aussi une valeur politique énorme : les partisans de l'empire, moribond depuis la chute de l'empereur Pu-Yi, en 1911, les membres du Kuomintang, de Sun Yat-sen, le fondateur de la République, le parti communiste chinois, émergeant, mais aussi l'envahissant voisin japonais, tous auraient des intérêts particuliers à mettre la main sur le coffret.

Et, au-delà de l'avenir matériel d'Elvira, c'est peut-être l'avenir de toute la Chine qui va se jouer...

Je viens juste de vous donner les éléments expliquant pourquoi "le pays sous le ciel" se déroule en 1923, en tout cas, dans les années 20. La Chine est en pleine mutation et, vue la superficie de ce pays gigantesque, c'est très long. Les grands centres urbains sont passés au régime républicain, mais c'est sans doute moins le cas au fin fond des régions rurales.

Par ailleurs, l'empire reste omniprésent. Pu-Yi, le dernier empereur, pour reprendre le titre du film que lui consacra Bernardo Bertolucci, n'a pas encore pris le chemin de l'exil. Il a de farouches partisans qui verraient d'un bon oeil une restauration en bonne et due forme. Quant aux communistes, ils sont encore très peu nombreux, mais leur influence croît et le soutien de l'Union Soviétique naissante leur permet de se structurer.

Enfin, et c'est loin d'être anodin, la Chine n'est plus un empire fermé. Désormais ouvert vers l'Occident, sans doute trop pour beaucoup de Chinois, le pays a vu la présence européenne et américaine grandir au point de redouter une colonisation pure et simple. Là encore, certains ne seraient pas contre la mise en place d'un pouvoir capable de chasser tous ces "longs-nez".

Cette ouverture a aussi permis au pays de moderniser ses infrastructures, le train, la navigation, mais aussi, d'une certaine façon, le contraste saisissant qu'offre le maillage routier entre les régions, en atteste. Autant de signes de la présence occidentale et de sa puissance, et pourtant, au fur et à mesure du récit, on découvre ou redécouvre que bien des inventions qu'Européens et Américains s'attribuent avaient déjà été découvertes ou mises au point par les Chinois, et pas depuis la veille au soir...

Le pays dans lequel débarque Elvira est en ébullition. Elle n'en connaît rien, elle, et Fernanda sans doute plus encore, ont des préjugés sur les Chinois et se comportent en Occidentaux, parfois sans respecter le pays et ses habitants. Mais, surtout, elle ne mesure pas à quel point sa culture, son caractère, ses comportements naturels sont éloignés de ceux des Chinois.

En cela aussi, "le pays sous le ciel" est passionnant, car il est la confrontation puis l'alliance de deux riches et fortes cultures. Confrontation au départ, car Elvira, femme naturellement angoissée, réagit brusquement à tout ce qui lui semble être dérobade ou agression, et froisse sans cesse la sensibilité de Lao Jang. Puis, alliance, parce qu'au fil du voyage, on apprend. A se connaître, à se comprendre...

Oh, oui, vous me voyez venir avec le cliché facile du "personne ne sortira indemne de cette quête". Et pourtant, c'est bien aussi de cela dont il est question. Car chaque personnage va largement évoluer au cours du roman. Mais pas forcément tous dans le même sens. Explication de cette sentence énigmatique dans quelques paragraphes (ça, c'est du teasing qui tue !).

Avant d'y revenir, il me faut inscrire "le pays sous le ciel" dans la tradition des grands romans d'aventures, épiques, pleins de souffles, de rebondissements, de surprises, d'émerveillement, de drames et de dangers. Il y a tout cela dans le roman de Matilde Asensi qui, par certains côtés, peut effectivement rappeler Indiana Jones.

Plutôt "le temple maudit" que "l'Arche d'Alliance", parce que l'Asie et parce que... Non,  je n'en dis pas plus. Mais, là, on parle de la forme. Car le fond, lui, est tout à fait différent. Indiana Jones reste une franchise profondément occidentale. Les lieux où se déroulent l'action ne sont vraiment que des décors et c'est entres hommes blancs qu'on règle ses comptes, finalement.

Ici, Elvira et Fernanda sont comme des intruses dans une affaire qui pourrait parfaitement être sino-chinoise. Car, tous les indices qu'elles collectent, avec leurs camarades, tous les lieux qu'elles visitent, toutes les personnes qu'elles rencontrent, tous les gestes qu'elles font, tout, tout, tout est empreint de la culture chinoise.

Et, pour le lecteur européen que je suis, qui n'a pas une érudition encyclopédique sur le sujet, c'est simplement fascinant de s'immerger ainsi dans tout cela. D'autant que, je le redis, on ne parle pas que quelques décennies voire quelques siècles, non, il s'agit d'histoires, d'écrits, de raisonnement, de constructions, de pensées, de philosophies qui remontent à plusieurs millénaires, enrichies par le temps qui passe, comme un fleuve entraîne et dépose le limon sur ses rives.

Les différentes énigmes donnent une idée de l'ampleur du savoir, des connaissances et des merveilles de cette culture exotique à nos yeux, mais qui devrait au contraire nous rendre modestes. Et on n'est pas au bout de ses surprises, avec ce livre, qui vous emmènera à votre tour dans des lieux absolument fabuleux...

J'en reviens à l'évolution des personnages. Parce que, malgré les différences, les accrochages, les oppositions, les mésententes, il demeure toujours un équilibre. C'est dans cet équilibre que règne l'harmonie et l'harmonie permet à chacun d'apporter sa pierre à l'édifice, pas la Muraille de Chine, non, mais à cette chasse au trésor de grande envergure.

Amusant de voir comme Matilde Asensi a joué, dans les relations, les réactions et l'évolution des caractères de ses personnages, avec le concept de yin et de yang. L'exemple frappant, c'est le duo Elvira-Lao Jang. D'un bout à l'autre du livre, ils auront énormément changé, s'inspirant l'un l'autre, même si c'est sans doute plus vrai pour l'Européenne.

Elle, inquiète, tendue en permanence, ayant peur de tout, autoritaire, snob, pas toujours très courageuse, etc., la liste pourrait être longue, va s'adoucir, s'endurcir, gagner en confiance en elle (et en les autres), en sérénité. Lao Jang, si calme et posé, si peu disert et émotif, va lui, suivre un chemin inverse, gagné par la nervosité, vindicatif, presque violent...

Mais, à chaque étape, en fonction des présents, à l'action de l'un correspond la réaction d'un autre, permettant, à tour de rôle de conserver l'équilibre du groupe. Et ce n'est sans doute pas la seule influence des philosophies asiatiques qui les irradie tous. Et il en va de même pour les savoirs et les savoir-faire, chacun, là aussi, révélant des talents pas toujours attendus.

Et tout cela, comme les découvertes faites par le groupe et les cheminements pour y parvenir, rend le roman de Matilde Asensi très riche et fascinant. Presque merveilleux, même si on ne peut pas dire formellement qu'il y ait une dimension fantastique dans ce livre. Juste des situations qui suscitent l'émerveillement.

Je classerais "le pays sous le ciel" parmi les divertissements purs. Bien sûr, on apprend pas mal de choses sur la culture chinoise, mais c'est tout de même avant tout le côté chasse au trésor qui domine et emporte. J'ai été un peu moins convaincu par la fin, qui m'a laissé un peu sur ma faim (et non pas l'inverse).

J'ai trouvé que certains personnages auraient mérité un peu plus d'importance, d'être un peu plus approfondis, car, finalement, on se demande un peu à quoi ils servent. Ou alors, on voudrait pouvoir s'y attacher plus longtemps. Mais, ce sont des points de détail, rien de fondamental. Rien qui ne vienne gâcher le plaisir quasi enfantin de ce jeu de piste.

Le final, lui, m'a semblé aussi un peu insuffisant. Un peu léger. Comme si on avait refermé un chapitre de la vie des personnages et basta... Quand on vit ce que traversent ces personnages, on voudrait croire que ça marque pour longtemps et que ça influe de manière différente sur les existences. Ici, c'est un peu trop matérialiste à mon goût, le merveilleux s'est évaporé. Et la même sensation de frustration;

Mais certainement pas de quoi me faire regretter cette lecture menée à 100 à l'heure, exotique et dépaysante, purement romanesque, folle et pleine de sagesse à la fois, surprenante aussi par moment, même si on n'a pas franchement le doute sur la réussite de l'entreprise. On attend simplement de savoir comment on va parvenir au but et ce qu'il se produira alors.

Et le côté grandiose de la chose vaut à lui seul le coup d'oeil...

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